L;i fiiinillc N'iiirdot
d'après sa correspondance 59
ébranle la tête. Maintenant qu'il a cessé à peu près, je vais vous dire que bien certainement je viendrai vous voir et entendre Antoine au mois d'août, le... entre le 15 et le 20. J'ai reçu une invitation pour le « Grouse » en Ecosse au commencement du mois d'août, mais le 15 je serai libre, et en rentrant à Bade je m'arrêterai h Paris où à Rouen, je veux dire à Croisset, si vous y êtes.
Je suis fort content d'apprendre que vous en êtes à la moitié de votre livre ; vous ne risquez jamais rien en vous hâtant un peu ; au contraire. J'écouterai, les oreilles, les yeux, le cerveau tout grands ouverts. Je suis presque sûr que cela sera très beau.
Je ne vous appelle plus en Allemagne ; je comprends votre répugnance ii y mettre les pieds. Je ne veux pas vous dire non plus tout ce qui me traverse l'esprit h propos de la France. Il faudrait pouvoir résumer tout cela dans quelques mots, et c'est ce qui m'est impossible. Quand nous nous verrons, nous déciderons cette question lentement et longuement ; le résultat ne sera pas gai, bien sûr. Je ne sais pas si c'est la Russie qui est chargée de vous venger, comme vous dites; mais, pour le moment, l'Allemagne est bien forte, et elle le sera probablement aussi longtemps que nous vivrons.
On m'a écrit que Mme Husson était devenue folle, puis qu'elle était morte: est-ce vrai ? Je me souviens que mon maître de natation (un Prussien aussi, celui-là) me criait toujours: « La bouche
00 IVAN TOCRGUKNEFF
hors (le l'eau, sc/tiverc Notk ! » Aussi longtemps (ju'on a la bouche hors de l'eau, on estun homme !
Vous êtes resté un homme tout ce temps-ci, parce que vous avez travaillé ; maintenant ce sera plus facile.
Remerciez Mme Flaubert et votre mère de leur bon souvenir. Quant à moi je vous embrasse, et au revoir au mois d'août !
Tv. TOURGUBNEFF.
Allsan House, Piilochry, Scotland.
Le 14 août 1871.
Mon cher ami.
Vos deux billets m'ont rattrappé ici, au fond de l'Ecosse, où je chasse du « Grouse » chez un ami. .le pars d'ici après-demain 16, et je repars de Londres et j'arrive le 18 à Paris.
Je voudrais bien que vous fussiez à Paris ce jourlà, et que je n'eusse pas à aller h Croisset, car mon temps est horriblement court. A Paris je serai \\ rihUel Byron, rue Lalfitte. Faites en sorte que je trouve un* mot de vous à mon arrivée. Pour plus de sûreté, je vais copier cette lettre et j'enverrai la copie i» Croisset.
.le vous embrasse et à bientôt !
Préparez votre Antoine.
Tout à vous.
Iv. TOURGUÉNEFF.
d'apuès sa correspondance G1
Dimanche, 48, rue de Douai.
10 h. du matin.
Mon cher ami,
Je croyais pouvoir passer chez vous aujourd'hui, mais je vois que cela m'est impossible. Je serai demain chez vous à une heure précise.
Ce n'est pas que la vie soit plus difficile, mais il devient de plus en plus difficile d'entreprendre quoi que ce soit. La vie nous pousse par-dessus la tête comme de l'herbe.
A demain.
Votre vieux fidèle,
Iv. TOURGLÉNEFF.
48, rue de Douai.
Mercredi matin.
Mon cher ami,
J'ai parlé à Mme V. du désir exprimé par Mme E. Grisi ' — malheureusement c'est impossible. Mme V. a dû se faire une loi de ne pas chanter pour des particuliers.
Elle reçoit tant de demandes, que si elle consentait une fois, il n'y aurait plus de raison pour refuser aux autres. Elle regrette beaucoup de ne pouvoir
1. Cousine de la célèbre Grisi et amie de Théophile Gautier;)
G2 IVAN TOUIIGLENEI !••
rien l'aire, précisément cette fois-ci. Quant elle était jeune, cela pouvait aller, mais maintenant elle doit l\)rcéinent se ménager ])eaucoup. Voilà, mon bon ami, rexactc vérité !
Je vais venir certainement dimanche, peut-être plus lût. J'irai probablement ce soir chez la Piincessc Mathilde.
Mille amitiés de votre
Iv. TOUUGUÉNEII .
Paris, 48, rue de Douai.
Novenjbre 1871 .
Voici ce qui m'arrive : mon oncle ii moi, M. Nicolas TourguénelF', homme excellent, et respectable, est mort dernièrement à Paris, et je viens de recevoir de Pétersbourg une dépèche télégraphique où l'on me demande d'écrire une notice nécrologi([ue, et il faut que cette notice soit expédiée dès demain soir. J'ai accepté et me voilà attaché ii cette ])Csogne. Il faudra donc que le bon Antoine veuille bien attendre jusqu'à après-demain, car
1. Nicolas Ivanovitth Tourgucneff, dont il est question d;»iis cotte leUrc, était le célèbre auteur du livre écrit en français la Hussie el les Russex et de plusieurs autres ouvrages remarquables. Il lut un des conseillers écoutés de l'einporour Alexandre I"^' et contribua l'i l'amélioration du sort des paysans sous le règne de ce souverain. Mais, impliqué à tort dans" la révolte de 182'» contre l'empereur Nicolas, il mourut en Trance, dans l'exil, le 10 novembre 1871 .
d'après sa correspondance 03
demain je dois aller porter mon article h la famille qui demeure à Bougival, pour desrenseignements, etc., etc. Ainsi, à jeudi.
A otre billet d'avant-hier n'a pas été remis par votre domestique ; il s'est pro])ablement trompé de maison, le n° 48 de la rue de Douai est au coin de la place Vintimille.
Mille amitiés.
Iv. TOURGUÉNEFF.
Mardi, II 1/2.
Paris, 48, rue de Douai, Vendredi, 19 janv. 72.
INIa goutte m'a lâché de nouveau, mon cher ami. Je suis désolé de tous ces contretemps bètes et de vous avoir donné tant de mal inutile, mais sac h papier ! il faut pourtant que cela passe. Quel jour voulez-vous ?
Mardi,
Mercredi, ou Samedi,
et si je ne suis pas mort (comme le prétend le Times), je me ferai porter chez vous plutôt que — Enfin ! J'attends la réponse.
Votre Iv. ToCRGUÉNEFF.
01 IVAN TOX.RGUENEFF
Moscou, le 20 juin 1872.
Mon cher ami,
Vous m' avez envoyé vos projets pour l'été, — voici les miens :
N. B. — (Pour le moment je me trouve à Moscou, pincé par un vilain accès de goutte, qui me cloue h mon sopha ; je ne m'y attendais guère, après la violente attaque du mois d'octobre dernier. Cela devient trop fréquent et on me fait trop de félicitations i^brevet de longévité, etc. etc.), heureusement l'accès n'est pas trop fort, et je puis espérer quitter la capitale de toutes les Russies dimanche ou lundi ; c'est aujourd'hui mercredi).
Je vais droit comme une flèche h Paris, puis de là en Touraine chez ma fille qui est en train de me faire grand'père ; puis de là à Valéry-sur- Somme où je retrouve mes vieux amis les Viardol. Je flâne, je travaille, si je puis. Puis je vais à Paris y retrouver un certain Flaubert, que j'aime beaucoup, et avec le(juel je vais, soit chez lui à Croisset, soit à Nohant chez Mme Sand qui, à ce qu il paraît, veut nous y voir. Et puisa partir du mois d'octobre, — Paris. A'oila !
Mon cher ami, la vieillesse est un oros nuarre blafard qui s'étend sur l'avenir, le présent et jusque sur le passé, (ju'il attriste, en cracin^lant les
d'aphès sa correspondance G5
souvenirs. Je crains que voilà du bien mauvais Irançais, mais cela ne fait rien.) Il faut se défendre contre ce nuage. 11 me semble que vous ne le faites pas assez.
Je crois, en effet, qu'un voyage en Russie à nous deux vous ferait du bien, mais dans les allées d'un vieux jardin campagnard, tout bourré de parfums rustiques, de fraises, d'oiseaux, de rayons de soleiv et d'ombres, aussi endormis les uns que les autres, et deux cents arpents de seigle ondoyants tout autour, ce serait superbe ! On s'immobilise dans une sensation grave et immense et stupide, qui tient à la fois de la vie, de la bête et de Dieu . On sort de là comme si on avait pris je ne sais quel bain puissant, et puis on reprend le train-train ordinaire.
Il ne faut pas que l'auteur se décourage. Qu'il aille vaillamment jusqu'au bout! Je sais que vous avez assisté à une belle soirée musicale chez Mme Viardot ; il paraît que le public a été content.
Vous ne me dites rien de mon tableau, il vous déplaît, ou bien ne l'avez-vous pas vu ? Adieu et au revoir, mon cher ami, tenons la tète haute avant que les flots ne la recouvrent.
Je vous embrasse cordialement.
Votre
Iv. TOURGUÉNEFF.
OG IVAN TOLIKiUKNEFF
S;iiMl-\'alrry-siir-Soiiiiiie,
Maison Ruluiiit.
Mardi, 30 juillet 1872.
()ii ètcs-vous dans ce moment, mon cher ami, et que devenez-vous jusqu'à l'hiver?
l>rivcz-moi un mot, je vous prie. (|uant à moi, voici quinze jours que je suis dans ce petit trou d'où je vous écris, et je m'y trouverais parlaitement bien, n'était hi maudite goutte qui me tient par la patle plus obstinément que jamais. Elle m'a happé il v a six seniaines à Moscou, et ne me lâche pas. J'ai eu trois ou quatre rechutes.
•l'ai marché à l'aide de béquilles, puis avec deux cannes, avec une, et me voilà de nouveau à peu près immobile. La \ieillesse est une vilaine chose, n'en déplaise à M. Cicéron.
Je suis ici avec la famille Viardot. J'ai une très gentille chambre où rien ne m'empêche de travailler, mais voilà! cela ne vient pas. il v a de la rouille sur les ressorts; et Antoine, (jue l'ait-il? Donnez-moi de ses nouvelles.
Cet emprunt de 9, 12, 15 milliards me lait l'effet d'une grosse salve d'artillerie ^'ou^ êtes nés pour étonner le monde, vous autres diables de Français, d'une façon ou d'une autre.
Je suis grand'père depuis le 18 ; ma fille est accouchée d'une fdle que l'on a nommée Jeanne, et que je vais aller baptiser verî> la fin d'août.
d'après sa correspondance G7
Je déviai passer et repasser par Paris. Si vous êtes à Croisset à cette époque, je pousserai bien jusque chez vous.
Allons, portez-vous bien, et au revoir. Je vous serre la niain rudement.
Votre
Iv. TOURGUÉNEFF.
Paris, 48, rue de Douai.
Lundi, 7 oclobre 1872.
Mon cher ami,
Gare a celui qui viendrait me féliciter d'avoir la goutte en ajoutant que c'est un brevet de longue vie, etc., etc. îi risquerait fort d'entendre des gros mots.
Imaginez-vous qu'il v a plus de 15 jours que je suis h Paris. Et le jour même de mon arrivée me voilà repris d'une rechute (la 8'"" ou la 9'"") ; je ne les compte plus ! Et je reste une semaine au lit sans pouvoir bouger ! Jeudi dernier, je fais un eirort surhumain. Je vais ii Nohant ; toute l,a famille ^ iardot s'y trouvait. J'y reste un jour, je reviens, et me voilà de nouveau confiné dans ma chambre boitant comme un misérable et ne prévoyant pas quand ça finira !... C'est égal : je suis heureux d'avoir été à Nohant, et d'y avoir vu chez elle Mme Sand, qui est bien la plus aimable femme qu'on puisse rêver! Et tout son entourag'e est charmant.
68 IVAN TOUItCCENEFF
Maintenant il faut (|ue j'aille à Croisset, mais quand ? ^ oilii ce que je ne saurais dire avec certitude. Je sais bien que j'irai dès que je me serai reposé un peu, très probablement au commencement de la semaine prochaine, ^"ous serez averti à l'avance. J'ai le plus grand désir de vous voir, de causer avec vous, et d'entendre la fin dWntoine, et puis il faut causer, bavarder, — c'est tout ii fait nécessaire.
En attendant, je vous embrasse et vous dis au revoir.
Votre
Iv. ToLHGLÉNEFF
Paris, 48, rue de Douai.
Mercredi, 11 déc. 72.
l'Ai bien! Voilà la mi-décembre qui arrive, et pas de Flaubert ! Malheureusement, je ne suis pas comme Mahomet. Je ne puis aller ii la Montagne. Je ne puis pas aller du tout, car voici quinze jours que je ne quitte pas la chambre, et Dieu sait combien cela durera encore ! Ma goutte est pour le moins aussi obstinée que l'Assemblée de Versailles et je crois qu'elle durera encore quand l'autre se sera déjà, ou aura été dissoute. Voyons, un bon petit efï'ort et venez à Paris. Ecrivez-moi, en tous cas, si vous avez l'intention de le faire, et quand ? Personne ne vient ; c'est désolant. Mme Sand reste
d'après sa correspondance 69
aussi à Nohant ; mais je ne désespère pas et vous dis au revoir. En attendant, je vous embrasse. Votre
Iv. TOURGUÉNEFF.
Paris.
Mon cher ami,
Je suis ici depuis lundi, mais j'ai été repris le jour même de mon arrivée par un accès de goutte. J'espère que c'est le dernier, et je sors aujourd'hui pour la première fois, mais je ne puis pas encore monter votre escalier, .le viendrai demain à l'heure et je finirai par arriver jusque chez vous. J'ai pensé vous écrire pour vous dire de venir, mais je suis dans une maison, celle des Yiardot, qui est encore un vrai chaos, et puis j'étais furieux d'être dans mon lit. Ainsi à demain. Je serais très content de vous voir.
Je demeure rue de Douai, 48, mais ne venez pas ; je viendrai.
Votre
Iv. TOURGIÉNEFF.
Paris, 48, rue de Douai.
Mercredi, 4 juin 73.
Mon cher ami.
Si vous croyez que je ne suis pas fier comme un
70 IVAN TOUnCUENEFF
paon de tout ce que vous me dites dans votre lettre ! En vollii une que je garderai précieusement. Kn vérité, je vous le dis, vous m'avez fait un très grand plaisir, et je suis heureux de voir que je vous en ai fait.
Je vous serre la main bien fort. Vous avez raison dcirouxer \eprcnnev véc'it^Etrange Histoire) écouv{é, il fallait de bien plus grands développements ; ce sont des états psychologiques qu'il ne siifïlt pas d'indiquer ; mais la paresse !
Je suis encore ici, mais je pars demain. Je vous écrirai de Vienne, et certainement de Carlsbad. Travaillez. Non, on n'a pas besoin de vous le dire. ^ ous êtes laborieux comme une fourmi. Mais portez-vous bien et attendez-moi ii Croisset au commencement du mois d'août.
Toute la famille se porte bien et vous fait dire mille choses.
Je vous embrasse très fort et suis pour toujours. Votre vieux
Iv. ToiRGUÉNEFF.
p. s. — On vous enverra mon autre volume dès qu'il aura paru. J'ai un peu peur pour ce volume'.
Bougival, Seine-el-Oise,
Maison Ilalgan.
Mercredi, (5 août 73.
Vous me dites de trop bonnes choses, mon cher
i. C'est évidemment des Eaux prin tanières qu'il s'ofjit, pa- 1 jps on riisso en ISTI et traduites en fi-aïunis en 1873. 1
d'après sa COnRESPONDANCE 71
ami ; elles me fout rougir de plaisir et de confusion. C'est éofal, c'est très aoréable, et les vieux Latins avaient raison quand ils parlaient de laudato a laudante vivo.
Je suis tout content et tout fier d'avoir fait plaisir à mon vieux Flaubert et à l'auteur à^ Antoine ; et c'est très aentll à lui de me dire tout cela. Ma lettre ne vous trouvera pas peut-être ii Croisset, mais c'est égal: il faut qu'elle parte. Au 10 septembre j'arrive, et nous ne nous ennuierons pas. Oh, non !
Savez-vous que toute notre bande (je parle de mes amis d'ici, qui vous disent mille choses) s'en va à la fin de septembre à Xohant pour y passer une semaine au moins ? Si vous veniez aussi, ce serait le triompl
Il fait une chaleur abominable, et, malgré les volets fermés, je suis h peu près ruisselant. Ecrire est une chose héroïque dans de pareilles conditions. Aussi vous allez me permettre de vous embrasser sur les deux joues et de vous dire au revoir, et encore une fois merci.
Votre vieux fidèle
Iv. TOURGUÉNEFF.
Bougival, Seine-et Oise,
Maison Halgan,
Jeudi, 28 août 1873.
Mon cher ami, Mort ou vif, j'irai chez vous h Croisset, — mais
voici ce qui m'arrive. 11 y a deux ans, en Angleterre, j'ai fait la connaissance d'un très aimable garçon nommé Bullock, qui avait un oncle extrêmement riche, un vieux général en retraite, nommé Hall. Le général Hall possédait:
La plus belle chasse de perdrix de toute l'Angleterre ! 1 !
Rien que cela. Mais c'était un original, qui chassait seul, et n'invitait son neveu que de temps en temps, et voilà qu'il meurt, et qu'il laisse sa fortune, son nom et sa chasse a. son neveu. Et voilà que le neveu se souvient de moi et m'invite à aller chez lui tuer des montagnes de perdreaux, entre le 9 et le 14 septembre ! Malgré ma passion effrénée pour la chasse, seul plaisir qui me reste, je me suis souvenu de ma promesse, et j'ai répondu évasivement, d'autant plus que je ne sais pas si ma goutte me permet de pareilles fredaines. Et s'il n'est pas honteux à un vieux barbu comme moi de traverser deux fois la mer pour jeter du plomb à des perdreaux !
Le fait est que je suis indécis — et voici pourquoi : autant me mettre à l'aise. Je vous demande de remettre à 5 jours mon arrivée à Croissel, c'est-àdire d'y venir le 15 au lieu du 10. Il est plus que probable que je n'irai pas en Angleterre, mais comme cela je serai tranquille. C'est entendu n'estce pas ? Je dois aller samedi à Paris pour affaires, à midi précis, je serai au café Riche pour y déjeuner. Si vous jiouvez y venir, bravo I Si non je saurai
d'après sa correspondance 73
que vous acceptez ce petit retard sans trop d'indignation. Et en attendant je vous souhaite santé et bonne humeur, et je vous embrasse.
Votre
Iv. ToiRGL'ÉXEFF
Paris, 48, rue de Douai.
Samedi, G décembre 1873.
Mon cher ami,
Si je ne vous ai pas répondu sur-le-champ, c'est que j'ai été absent pendant trois jours, chez ma fille. Je suis très content d'apprendre que vous avez fini votre pièce ^, et pas étonné du tout des plis et replis de Carvalho. Vous en verrez bien d'autres, et vous devez dès à présent aciérer (du mot acier) vos nerfs, comme disent les Allemands, précisément parce que votre pièce ne ressemble pas à tout ce qu'on a déjà fait. Le tout est de traverser toutes ses anxiétés d'accouchement avec le plus de calme possible.
Je me réjouis tort de vous voir bientôt. Je ne quitte Paris que dans deux mois, ou même plus tard.
Je n'ai pas encore vu VOncle Sam, mais j'ai vu M. Alphonse de Dumas. C'est une machine fortement charpentée, et en somme fort remarquable et
1. Le Candidat, comédie représentée au Vaudeville au mois de mars 1874.
IVAN TOIIIGUEXEFF
empoignante quoiqu'il y ait un rôle déjeune fille de onze ans qui donne des nausées, et quoiqu'on v rencontre des phrases dans le genre de :
0 cœur humain, profond comme le ciel, mystérieux comme la mer ou la mort ! — on bien :
Créature de Dieu, être vibrant^ oii veux-tu nue je prenne la force de te punir ? Ou bien encore : A quoi était occupée la bonté de Dieu, quand elle a créé cet homme ?
Est-ce assez niais, hein ?
Tout le monde va bien ici. Je suis allé frapper ii la porte de iNIme Commanville et j'ai appiis qu'elle était il Stockholm.
Il faut pourtant revenir à Paris !
A bientôt, n'est-ce pas? Je vous embrasse. Votre vieux
Iv. TOLRGUÉXEIT.
XXVTII
48, rue de Rome.
Mercredi, 19 nov. 73.
Eh bien, cher ami, depuis hier soir vous avez la dictature militaire. Vous êtes, comme on l'a dit, Macmahonnicn. Il m'avait toujours semblé qu'être tout simplement Français valait mieux; mais je peux me tromper.
Le seul bon côté de tout cela c'est que rien ne doit plus vous empêcher de publier Antoine, puisqu'on nous promet la paix, la reprise des affaires,
et pendant 7 ans. Je suis allé avant-hier ii Versailles et j'en suis revenu tout dégoûté et attristé.
Au diable la politique! Je suis fort content de voir que vous travaillez ferme et que votre comédie * avance à pas de géant. Celle de Sardou que je n'ai pas vu du reste) fait plus de bruit que de besogne -. Je ne crois pas qu'elle ait les 200 représentations de Rahagas. La vôtre pourrait arriver plus tôt.
Ma santé s'est remise, je suis un peu tourmenté par une toux nerveuse, mais il faut bien qu'on ait quelque chose.
Je ne quitte pas Paris avant la fin de janvier. A bientôt; j'espère. Tout le monde va bien.
Je vous embrasse.
Votre vieux
Iv. ToURGUÉNEFF,
Lundi, 9 h. du matin.
Mon cher ami.
Quand je vous écrivais qu'il est difficile d'entreprendre quoi que ce soit, je ne pensais pas dire si vrai. Dans la nuit qui vient de s'écouler, la cheville de mon pied malade a gonflé tout à coup, et maintenant je ne puis ni mettre une botte, ni poser le pied par terre. Voilà donc Antoine ajourné. C'est