IVAX TOIIIGLENEFF
u Vous avez passé vingt ans parmi nous, presque le tiers de votre vie. Nos arts, notre littérature, nos plaisirs délicats vous faisaient un besoin de cette villégialure parisienne. Non seulement vous aimiez la France, mais vous l'aimiez élégamment, comme elle prétend être aimée. Elle vous eût adopté avec orgueil si vous l'aviez voulu, mais vous êtes toujours resté fidèle à la Russie et vous avez bien fait, car celui qui n'aime pas sa patrie absolument, aveuglément, bêtement, ne s.era jamais que la moitié d'un homme. Vous ne seriez pas si populaire au pays où l'on vous attend si vous n'aviez été bon pati'iote. J'ai lu dans les journaux qu'un homme de la caste la plus nombreuse et la plus puissante en tous lieux, la caste des imbéciles avait dit : « Je ne connais pas TourguénelF, c'est un Européen et je suis marchand russe. » Ce simple vous logeait trop à l'étroit dans les frontières de l'Europe. C'est à 1 humanité tout entière que votre cœur appartenait. Mais la Russie occupait la première place dans vos affections. C'est elle avant tout et surtout que vous avez servie. »
Un autre écrivain français, qui pendant sa longue carrière littéraire a vécu dans l'intimité des hommes les plus illustres de France, qui a été lui-même, durant un demi-siècle, observateur pénétrant des divers milieux intellectuels, M. Charles Edmond, m'écrivit :
« A quelque catégorie qu'appartiennent les divers tronçons de la société parisienne, Tourguéneff était assuré de recevoir partout un accueil empressé. A son tour, il payait largement de sa personne. Sa vaste intelligence, son esprit captivant, sa façon d'être d'une ])énétrante douceur, sa voix légèrement voilée et mélodieuse, tout cet ensemble de séduction lui valait des relations cordiales qui bientôt se consolidèrent en amitiés sérieuses. On se délectait de sa conversation,
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on se régalait de ses récits. Observateur et psychologue subtil, voué en apparence au calme fixe, ïourguénefT sortait cependant de sa placidité et se passionnait volontiers lorsque la causerie touchait par hasard à une des trois questions sur lesquelles semblait pivoter sa vie entière : C était, d'abord l'abolition du servage, aussi longtemps du moins que le gouvernement russe n'eut pas décrété laifranchissement des paysans. L'art venait ensuite : la peinture que représentaient pour le dilettante intransigeant les maîtres paysagistes de l'école française, tels que ]Millet, Troyon et Rousseau en tête ; la musique, Gluck, Mozart et Beethoven de préférence, et dont ajuste titre il concrétait le noble idéal dans le génie de Mme Viardot, et finalement la littérature où, ses contemporains vivants à part, il décernait la palme à Charles Dickens.
« Mais la première place en ses prédilections était occupée sans conteste par ses compatriotes, les écrivains russes. 11 s'extasiait sur leurs talents et exaltait leurs mérites. Il en paraissait fier, comme s'il s'agissait de rendre justice à ses proches, à des membres de sa famille. Nul sentiment de rivalité n'avait jamais effleuré son âme de patriote slave. Il admirait Pouschkine et s'enthousiasmait pour Mickiewicz. »
Toute cette lettre serait à citer, et je compte bien y puiser encore en temps et lieu. Précisons d'abord ici certains faits relatifs au séjour de TourguénefF en France.
En 1849, Louis Yiardot publia à Paris, aidé dans la traduction par TourguénefF, plusieurs œuvres de Gogol, entre autres Tarass Boiilba, les Mémoires (Vun Fou, la Calèche, Un ménage d'autrefois, le Roi des Gnomes. Le plus grand des critiques
russes, Belinskv, parla de celte traduction avec beaucoup d'éloges, disant qu'elle était très proche de l'orifrinal et d'un style facile et élégant. M. Viardot traduisit ensuite, toujours avec le concours de l'écrivain russe, la Fille du Capitaine^ de Pouschkine, puis, certaines œuvres de Tourguéneir lui-même. Mais en 1847, quand Tourguéneff accompagnait à Berlin la famille Viardot, il venait seulement de débuter par le premier de ses Récits d'un Chasseur \¥A\or et Kalinytch), et ses nouveaux amis étaient loin de se douter du glorieux avenir qui l'attendait. La même année il alla rejoindre M. et Mme Viardot à Paris.
Comme Tourguéneff l'a raconté plus tard, il était à cette époque dénué de toutes ressources, car sa mère, mécontente de son dt'-part et blessée de le voir, lui un gentilhomme de vieille souche, embrasser la carrière littéraire, s'était refusée à subvenir à ses besoins. Dans cette situation, il trouva auprès de M. et Mme Viardot la plus large hospitalité, et Courtavenel, leur propriété de Rosayen-Brie, fut, selon sa propre expression, son berceau littéraire. « C'est ici, racontait-il à son ami Fet ' que, n'ayant pas les moyens de vivre à Paris, j'ai passé l'hiver tout seul, me nourrissant de bouillon de poulets et d'oineleltes qui m'étaient préparées par une vieille domestique. C'est ici que, pour gagner de l'argent, j'ai écrit la plupart de mes Récits d'un Chasseur, et c'est ici encore, comme