CHERS PARENTS
Un nouvel an commence sa carrière, Et vous savez les vœux que mon cœur peut forme;* Il en est un surtout que l'amour nous suggère : C'est de vous voir toujours m'ainier
102 IVAN TOUnCUÉNEFF
Autant que je cherche à vous plaire!
Jaloux du bonheur des amants
Le temps s'amuse à détruire leur chaîne,
Ce nœud, qui leur fut cher, les fatigue et les gêne.
Le vent emporte leurs serments,
Et pour l'amante infortunée
Le plus souvent la bonne année
Est celle qui vient de finir.
Mais la tendresse filiale
N'est point sujette au repentir;
Toujours vive, toujours égale,
Le temps ne peut arrêter ses progrès.
Semblable aux feux de la Vestale
Son ardeur ne s'éteintjamais I
Paris, 50, rue de Douai. Mercredi soir, 24 janvier 1877.
Mon cher vieux.
Je vous envoie deux numéros du Temps, où il y a une petite bctise de moi ^ Lisez ça quand vous n'aurez jamais rien de mieux h faire.
La première partie de mon roman qui a paru en Russie semble faire beaucoup de plaisir à mes amis et fort peu au public. Les journaux trouvent que je suis usé, et m'assomment avec mes propres choses passées (comme vous avec Mada/ne Boi'ori/).
Je suis heureux de savoir que vous travaillez ferme, et Mme Commanville, que j'ai vue et trouvée de bonne santé et de bonne humeur, m'a dit
1. Probablement la Montre, nouvelle traduite par M. Durand* Gréville cl publiée dans le Temps en 187G.
d'après sa corkespondaxce 103
que vous reviendriez plus tôt que vous ne l'aviez supposé. Bravo ! Vous me mianquiez ici. Quant à moi, je ne partirai pas avant les premiers jours de mars.
Zola m'a envoyé son Assommoir. C'est un gros volume, je vais m'y mettre.
Le pauvre Maupassant perd tous les poils de son corps! (Il est venu me voir.) C'est une maladie d'estomac à ce qu'il dit. Il est toujours très gentil, mais bien laid à cette heure.
Je persiste malgré tout à croire à la guerre au printemps.
Et maintenant je vous embrasse, et au revoir.
Iv. TOURGUÉXEFF.
Bougival, Les Frênes,
15, rue de Mesmer.
Mardi, 24 juillet, 1877.
Mon cher vieux,
Je ne vous ai pas répondu tout de suite parce que j'avais un vague espoir d'aller à Croisset vous porter votre robe de chambre moi-même, mais cet espoir s'est évanoui pour le moment, et je vous écris, et je vous envoie la robe de chambre par le chemin de fer '.
Mon pied va mieux, mais il me serait encore
1. Présent de Tourguéneff à Flaubert ; une robe de chambre en soie, brodée de fils d'or et de soie par des femmes tartares de la Crimée.
lO'y IVAN -^OVItGUKNEn-
ini|)()ssil)li' de iiiarclicr heaiicoup. .le crois (jiie je liniral par essayer le nouveau inédlcament qu'on prône tant dans les journaux, et dont le nom commence en .soi, et finit en ate. Cette gredine de goutte prend chez mol une tournure ml-chroniquc et mi-aiguë qui m'enuuie. C'est dommage que B. et 1^. aient fini leur n;édecinc, j'aurais demandé leur avis.
J'ai fait en Russie le i/'i de ce que je voulais laire, ce qui est déjà quelque chose : naturellement je n'ai pas fait le principal. .le n'ai pas vu mon Irère. Tout cela est dans l'ouibre.
Je voudrais bien que cette guerre finisse, afin que le cours du rouble russe puisse remonter. La situation actuelle paralvse complètement mes movcns. \ ous travaillez, c'est bien; et les allaires, cette chose ([ui, vous vous le rappelez, promettait tant, comment ça va-t-il?
Ma littérature à moi est pour le moment au plus profond des abîmes.
J'ai vu la petite nouvelle de Zola dans l'Echo Unwersel. Le commencement est surtout icmarquable. Mes amitiés à tous.
Je vous embrasse.
Iv. TorilC.lKM-FF.
d'après sa correspondance 105
Caen, Grand Hôlel de la place Royale.
^ endredi soir, 17 août 77.
Caen? pourquoi Caen? direz-yous, mon cher vieux? Que diable veut dire Caen? Ah! voilà! Les dames de la famille Viardot doivent passer quinze jours au bord de la mer, soit à I^uc, soit à Saint- Aubin, et Ton m'a envoyé en avant pour trouver quelque chose. J ai emporté votre lettre avec moi, et je m'empresse de vous dire que votre visite me 1)0tte énormément car je serai de retour à Bougival dès mardi, et j'attendrai un mot de vous aux Frênes pour savoir quand je dois aller vous rencontrer ii Paris, au Faubourg Saint-llonoré. Nous aurons ii parler h faire frémir les murs de la chambre ! ! Ainsi, h partir de mardi, j'attends un mot de vous.
Je vous embrasse.
Votre
Iv. ToUROUÉNFF.
Bougival, Les Frênes.
Jeudi, 39 août 1877.
Quand vous me parlez, vous crovez avoir affaire à un être humain ; détrompez-vous, — je ne suis qu'une vieille vaisselle à goutte. C'est vous dire
106 IVAX TOURGUÉXEFF
qu'elle m'a repris avec violence, dès le mois de juin où nous avons déjeuné ensemble, et que depuis ce temps-là je suis sur le flanc. Dans la nuit qui vient de se passer, elle est remontée du talon au genou, et probablement elle n'est pas au bout de ses voyages. Aussi, si vous voulez me voir, il faut l'aire comme Mahomet : aller à la montagne.
Sur ce je vous embrasse, et vous souhaite un tas de bonnes choses, — et pas de goutte.
^'otre
Iv. TounGUÉXEFF.
Bougival, Les Fri-nes.
Samedi, l*^^"" septembre 1877,
8 heures du matin.
Mon cher ami,
Je vous écris ceci pour vous empêcher d'aller k la montagne, si vous en aviez l'idée. Je me suis décidé à me traîner sur mes béquilles à Paris, pour avoir une consultation du docteur Sée pour cela. J'aurais dû la remettre au mercredi, car il passe les dimanches et lundi à Trouville, et ne reçoit pas les mardis. Je ne sais pas quand il me relâchera, et il m'est impossible de monter vos cinq étages. Aussi notre entrevue, diner, etc., tout tombe à l'eau. Après 40 ans, il n'y a qu'un seul mot qui compose le fond de la vie : Renoncer.
Je vous embrasse et vous souhaite santé, activité, etc., etc.
Votre vieux
Iv. ToURGUÉNEFF.
Bougival, Les Frênes-Chàlel.
Vendredi, 5 octobre.
Mon cher ami,
Un mot seulement pour vous dire de ne pas vous étonner de mon silence, pour plusieurs raisons, que je vous dirai quand nous nous reverrons. J'étais tout ce temps-ci occupé à broyer du noir et impropre au commerce humain.
Dès qu il sera, possible j'irai vous voir; je vous préviendrai d'avance.
Je ne lis rien, je ne fais rien, et avec cela je me porte parfaitement grâce au Salicvlate.
Le mariage de Mlle Viardot est un peu retardé.
Travaillez ferme pour nous deux. Je vous embrasse.
Votre fidèle
Iv. ToURGUÉNEFF.
Paris, 50, rue de Douai.
Jeudi, 8 novembre 77.
INIon bon vieux, 11 faut pourtant que je vous écrive, ne fut-ce que
108 IVAN TOLIIGIÉNEFF
pour savoir combien de temps vous pensez rester encore à Croisset, car je veux aller vous y \oir, coûte que coûte !
Il y a dix jours <[uc nous avons quitté la campagne, et nous voilii définitivement installés ici.
Ma santé est honne, grâce au Salicylate de soude, que je prends depuis deux mois et qui semble avoir enrayé la goutte.
INIon principal chagrin a été la rupture du mariage de la seconde fille de Mme ***, avec un garçon que je protégeais et que j'aimais. Tout cela s'est passé sous mes yeux. Il va eu des étrangetés psychologiques, que j'aurais voulu avoir rencontrées ailleurs.
Nous causerons de tout cela et d'autres choses encore. Je n'ai vu et ne vois personne. Zola doit être de retour ; je compte aller frapper à sa porte un de ces jours. .l'espère que vous allez bien et que vous travaillez ferme. C>hamerot ' m'a dit qu'on réimprime vos trois contes ! Tant mieux !
Je vous embrasse.
Votre vieux
Iv. ToiUGlÉNEir.
P. S. — Est-ce assez joli la politique ^ J'ai tou jours été persuadé que ce ministère resterait, et qu'une tète de bois avantageusement placée est plus forte que tout un peuple.
1. Le mari do la fille aiiiée de Mme ^'ial•dol cl propriétaire d'une grande imprimerie.
d'après sa CORlîESPONDANCa 109
50, rue de Douai, Paris.
Mercredi, 5 décembre 77.
Mon bon vieux,
Toujours clans la même position horizontale. J'ai eu une rechute depuis que je vous ai écrit. Je ne souffre plus, mais je commence h me demander comment on se sert de ses jambes ; les gens qui marchent à l'aide de béquilles me semblent des colosses et des héros. Je m'imagine que je suis ainsi pour me mettre à l'unisson de cette pauvre France, qui, elle aussi, ne peut remuer pied ni patte. Quelle situatioii, mon cher ami ! Cela ne s'est jamais vu. Une locomotive qui va à toute vapeur ii l'abîme, et le mécanicien qui se gratte tranquillement le derrière, ou bien se croise les bras. Et ce mensonge, ce mensonge effronté ciui sue de partout comme une bûche gelée qu'on met au feu : je le répète, cela ne s'est jamais vu.
Mme Commanville a eu la grâce et la bonté de visiter le malade. Je lui ai trouvé une mine superbe, rayonnante de santé. J'ai vu aussi Zola, qui va décidément écrire une pièce pour Sarah Bernhardt.
Je viens d'achever le Nabab. C'est un livre où il y a des choses au-dessus du niveau de Daudet, et d'autres bien au-dessous. Ce qu'il a observé est superbe ; ce qu'il invente est grêle, fade et pas même original. Malgré tout, les bonnes choses du livre
1VA\ TOtnCUENEFF
sont si bonnes, que je crois que je vais me décider à lui écrire une lettre {>éridi(jue, qui lui fera plaisir et chagrin. Peut-être, après tout, ne le ferai-jc pas.
Et vous, travaillez-vous ? ^Ime Commanville nie dit que oui. Tant mieux. Profitez du temps oi\ aucune infirmité ne s'est collée a vous. Car ça, une fois venu, c'est fini. Ça vous inspire une résignation, une humilité, excellente peut-être, au point de vue chrétien, mais ne valant pas le diable pour qui peut encore faire quelque chose.
Vous revenez pour le nouvel an, n'est-ce pas ?
Adieu, je vous embrasse.
Je n'ai pas de tristesse, mais je n'ai aucune joie. Je me fais l'effet d'une ombre aux Champs-Elysées dans l'Orphée de Gluck. Je dois avoir leur regard « profondément étonné et profondément indillcrent», comme disait Jules Simon, devenu ministre de Mac-Mahon. — Jules Simon ministre, est-ce assez trouvé ?
Votre ami,
Iv. TOLUGIÉXEFF.
La lellre que Tourguénetf se proposait d'écru'o à Daudet lui a été adressée en effet, el 1 auteur du Nabah fa reproduite dans sou article sur Tourguéneir, écrit en i.^^'è^oywXcCentury Magazine àc New- York. La voici .
Lundi, 24 mai 1877.
Mon cher auii,
Si je ne vous ai parlé jusqu'à présent de votre livre, c'est que je voulais le faire longuement et ne pas me contenter de quelques phrases l)anales. Je remets tout cela à notre euj-revue, (jui aura lieu bieulùl, je l'espère,
d'après sa correspondance lli
car voilà Flaubert qui revient un de ces jours, et nos dîners recommenceront.
Je me borne à dire une chose : le Nabab est le livre le plus remarquable et le plus inégal que vous ayez fait. Si Fromont et Risler est représe.nté par une ligne droite — le .A''rti^« 6 doit être représenté ainsi :-x-^ et les sommets des zigzags ne peuvent être atteints que par un talent de premier ordre.
Je vous demande pardon de ra'expliquer si géométriquement.
J'ai eu une très longue et très violente attaque de goutte. Je ne suis sorti pour la première fois qu'hier, et j'ai les jambes et les genoux d'un homme de quatrevingt-dix ans. Je crains bien dêtre devenu ce que les Anglais nomment un confimied ijn'alid.
Mille amitiés à Madame Daudet ; je vous serre corment la main.
Votre
Iv. TOURGUÉNEFF.
Cette lettre -est datée par erreur, dans l'article d'Alphonse Daudet, du 24 »iai i817, car elle est postérieure à celle adressée par Tourguéneff à Flaubert le 5 décembre 1877. Vérifiée d'après l'original, la lettre adressée à Daudet se trouve en effet datée du 24 décembre 1877.
Paris, 50, rue de Douai, Lundi, 14 juin 78.
Mon cher ami,
Je suis en effet un être bizarre, mais cette fois-ci moins que vous ne le croyez.
Je vous avais dit que le gros KhanykoflP* m'avait
1. Un vieil ami de Tourguéneff, géographe assez connu en Russie.
112 IVAN TOLRGL'ÉMÎFF
invité pour aujourd'hui. J'aurais pu nie dégager s'il n'avait invité personne pour la circonstance... mais pensez-y, deux mathématiciens qu'on fait venir exprès ! Ma réputation est déjà si mauvaise (quant à l'exactitude) que je me serais perdu h tout jamais.
J'ai lu le feuilleton de Zola... Que voulez-vous? Je le plains. Oui, c'est de la compassion qu'il m'inspire : et je crains bien qu'il n'ait jamais lu Shakespeare. Il y a là une tache originelle dont il ne se débarrassera jamais.
Ainsi c'est pour samedi !
C'est moi qui serai ponctuel ce jour-là.
Tout à vous.
Iv. TOUHGUÉNEFF.
LU
Bougival, 16, rue de Mesmer.
Les Frênes.
Dimanche, 23 juin 1878.
Moi aussi, mon bon ami, je croyais être en Allemagne à l'heure qu'il est ; pas du tout! Je me suis laissé embobiner dans cette affaire de Congrès International ', qui n aura et ne peut avoir aucun résultat; et me voilà prononçant des discours, el patati et patata ! Mon ami, quelle drôle de chose qu'une assemblée délibérante ! Voilà Hugo qui prépare hier un supeibe discours : ce discours est
1. En 1878 s'est réuni fi Paris, sous la présidence de Victor Hupo, le premier Congres littéraire international.
DAPnÈs SA CORRESPONDANCE ilo
acclamé, l'impression en est votée comme dans la Constituante, — et cinq minutes plus tard on vote une résolution diamétralement contraire h son discours ! Et il la vote Lui- M é me ! ! I Nous avons une Commission qui siège tous les jours. (J'en suis le vice-président.) Nous piétinons sur place comme des imbéciles, et je commence à croire ([ue nous le sommes elTectivement. J'en ai par-dessus la tète, et je file des /V//r^/ pour Carlsbad, où je vous prie de m'écrire (C..., Bohème, poste restante . L'eau que j'y boirai est aussi une illusion peut-être, mais ça n'est pas si visible.
Quant à vous : santé et patience, voilà ce que je vous souhaite de tout mon cœur.
J'ai vu Zola un instant ; il a acheté une petite maison dans les environs de Maisons-Lallîtte, et il va s'y installer.
Ce n'est certes, pas un grand écrivain que H. Martin, mais avouez que ïaine, dans le fauteuil de Thiers, cela parait monstrueux ! personnellement j'aime beaucoup Martin, et je suis content de son succès.
Je vous embrasse.
Iv.ToURGUÉNEIF
IVAN TOURGLENEFF