‹ Ivan Tourguéneff d'après sa correspondance avec ses amis françaisChapitre 23 sur 91 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Paris, 50, rue de Douai.

Samedi, 9 novembre 1878.

Mon cher vieux.

Après tant de malheurs, Rhadamiste, est-ce. vous? Après un si long silence, après des excursions en Russie, en Angleterre, au diable vert, oui, c'est moi; et je viens vous dire que je ne suis établi à Paris que depuis hier; que je veux savoir de vos nouvelles; qu'il faut que vous m'appreniez combien de temps vous restez encore à Croisset, car je suppose que vous y êtes et je veux aller vous y voir.

Ma santé est assez bonne et je marche tout seul comme un bébé de trois ans. Pour aujourd'hui je n'ajoute pas autre chose, car je me sens pas mal ahuri et j'attends votre réponse.

Je vous embrasse.

Votre

Iv. TouilGl'ÉXEFF.

Paris, 50, rue de Douai.

Mercredi, 27 nov. 78.

Mon cher vieux.

En réponse à votre petit billet dont la tristesse m'avait navré, je voulais tomber à Croisset, et si je ne l'ai pas fait, c'est à cause de raisons majeures.

d'apuès sa correspondance 115

Il a fallu mettre en terre un vieil ami de quarante ans (quarante ans d'amitié) KhanykofF, qui s'est laissé mourir à Rambouillet, dans la maussade maison que j'ai vue. Il a fait bien vilain auPère-Lachaise ; de la boue en bas, une sorte de grêle ou de neige par en haut, un vilain brouillard, sale tout autour.

Ils ont eu une peine infinie à faire tomber le lourd et énorme cercueil dans le trou béant. J'ai prononcé quelques paroles d'adieu au bord de ce trou, sur un tas de mottes de terre grasse et glissante. J'ai parlé nu-tête et j'ai attrapé un assez gros rhume qui m'empêche de sortir de la chambre et d'aller à Croisset. Cependant je vais mieux, et certainement la semaine prochaine ne s'écoulera pas sans que vous m'ayez vu dans votre maison à Croisset. Je vois d'ici le sourire sceptique qui erre sur vos lèvres ; et je dois avouer que vous avez le droit de le laisser errer, et pourtant, vous verrez !

Zola n'est pas encore revenu à Paris. Je n'ai pas vu Daudet. Concourt est venu hier chez moi pour se faire donner un peu de couleur locale : Russie méridionale, noms de Bohémiens, etc. Je l'ai trouvé en bonne santé, un peu maigre et toujours les mêmes yeux luisants et sombres, et pas bons du tout. Il a parlé de vous avec beaucoup de sympathie.

Je viens d'avoir soixante ans, mon cher vieux. C'est le commencement de la queue de la vie. Un proverbe espagnol dit que c'est ce qu'il y a de plus difficile h dépioter : une queue. C'est en même temps ce qui offre le moins de plaisir et de résul-

116 IVAN TOIRCUÉNEFF

tats. La vie devient absolument personnelle et défensive contre la mort; et cette exagération do personnalité fait qu'elle cesse d avoir de l'intérêt, même pour la personne en question. Mais vous n'êtes déjà pas si gai pour que j'aille encore ajouter cette note hif^ubre. Mettez que je n'ai rien dit. Quand nous nous verrons, j'aurai à vous raconter heaiicoup de choses sur mes deux voyages en Russie et en Angleterre. Ainsi faites-moi havardei'.

Tout mon monde ici va bien et vous salue. Et moi, je vous embrasse.

A bientôt. Vous serez averti la veille. Votre

Iv. ToVRGUÉNEFF.

Paris, 50, rue de Douai.

Mardi, 7 janvier 79.

Eh bien, mon ami, toujours pas de lettre? Du reste, c'est peut-être pour le mieux, car si vous m'aviez écrit il y a quinze ou dix jours, je naurais pas pu venir, car j'ai été dans mon lit avec la goutte. L'attaque a été violente mais courte, et depuis cinq jours je mets mes bottines et marche comme un homme natui-el. Donnez-moi de vos nouvelles dans tous les cas, et n'oubliez pas que vous avez promis de venir à Paris au commencement de février.

Nos pauvres dîners périclitent diablement. J'ai

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reçu un petit mot de Daudet qui souffre beaucoup d'un rhumatisme au bras droit. Quant à Zola il est de retour à Paris depuis quatre jours et je viens de le voir : il est gfros et tjras. Il achève de bâtir une maison h la campagne, et dans dix jours on représente VAsso/nmoir. Il m'a promis un fauteuil pour la première. Ce sera probablement un très beau tapage. Il le sait du reste et s'en moque. Il se moque tout aussi bien et du bruit qu'ont fait ses articles russes et des attaques violentes dUlbach, de Claretie, etc. ; mais j'y pense, vous ne recevez guère de journaux chez vous et vous ignorez peutêtre toute TafTaire, mais nous en parlerons quand nous nous reverrons, si d'ici là tout n'est pas oublié '.

Je suis désolé de vous voir embourbé comme vous l'êtes et que vous ne puissiez pas vous dépêtrer. Il ne faut pas se laisser « ronger l'âme » malgré tout, et je suis heureux de vous savoir travaillant à votre besogne. Il va pourtant des choses que je ne comprends pas : Qu'est-ce que ça peut

1. Les articles de Zola dont il est question dans cette lettre parurent d'abord dans la revue Russe le Mesf^ager de L'Europe. ensuite dans le Fignro (décembre 1877) et enfin furent réunis en un volume sous le titre de : Les Romanciers haturalhles et qui comprenait des appréciations sur Standal, Balzac, Flaubert, Concourt et Daudet. .\u moment de leur apparition, ces études soulevèrent des critiques si vives et des attaques de presse si violentes que M. Bardoux, ministre de l'Instruction publique, qui. sur les instances de Flaubert et Daudet, allait décorer Zola delà croix de chevalier de la Légion d'honneur, dut abandonner son projet. M. Paul Alexis raconte même, dans son livre sur Zola, que lorsque M. Bardoux proposa l'auteur de V Assommoir à son chel de cabinet, celui-ci répondit solennellement : « Monsieur le ministre, ce n'est pas possible, il y va de votre portefeuille. »

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VOUS faire que (Charpentier édite Sarali Bernhardt, et quelle piqûre d'épingle est-ce là? Ce livre aussi bêtement écrit que misérablement illustré par M. Clairin, est déjà plus oublié que les modes de l'année passée. Et que dites-vous d'avant-hier ?

Mme Viardot vous fait dire mille choses aimables, et moi, je vous embrasse.

Votre Iv. ToUllGUÉNEFK.

Paris, 50, rue de Douai, Samedi, 11 janvier 19.

Mon cher ami,

.rirai vous voir dès que ce temps froid et neigeux aura cessé, probablement vers la fin de la semaine prochaine ; vous serez naturellement averti d'avance. J'ai aussi le plus grand désir de vous voir et de vous parler. Je ne savais pas que Mme Commanville était de retour à Paris; j'irai lui rendre visite demain.

Vous êtes dans de mauvais draps, mon pauvre cher vieux, mais il vous reste la santé, le travail et de vrais amis ; avec cela on peut vivre. Pourtant, ne vous mangez pas vous-même; c'est la seule chose à laquelle l'homme ne résiste pas.

Toute la famille Viardot vous fait dire mille choses aimables. Quant à moi, je vous embrasse. Votre

Iv. ToiRGUÉNEFF.

d'après sa correspondance 119

Paris, 50, rue de Douai.

jMardi, 21 janvier 79.

on Don vieux,

Vous vous demandez peut-être pourquoi je ne donne pas signe de vie ? Hélas, mon ami, je ne suis décidément qu'un infirme qui ne peut plus rien entreprendre. Voici bientôt quinze jours que la goutte m'a repincé, et ce n'est que depuis hier que je marche dans ma chambre, à l'aide de béquilles, bien entendu. Je n'ai pas pu assister à la première de y Assommoir, qui, dûment châtré, à ce qu'il paraît, a eu un grand succès de bon vieux mélodrame.

J'ai reçu hier la nouvelle de la mort de mon frère ' ; cela m'a fait beaucoup de chagrin rétrospectif et personnel. Nous ne nous voyions que rarement et il n'y avait ii peu près rien de commun entre nous; mais un frère, c'est quelquefois moins, mais c'est autre chose qu'un ami : moins fort et plus intime. Mon frère est mort riche à millions, mais il laisse toute sa fortune à des parents de sa femme. Il m'a mis (à ce qu'il m'a écrit) pour 250,000 francs sur son testament. C'est k peu près la vingtième partie de sa fortune ; mais comme les personnes qui l'entouraient dans les dernières

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