‹ Ivan Tourguéneff d'après sa correspondance avec ses amis françaisChapitre 24 sur 91 · Son frère aine, Kicolas · texte numérisé non relu

Son frère aine, Kicolas

sinnées de sa vie sont des espèces de filous, il faudra probablement que je me rende sur les lieux sans tarder. Ce legs de mon frère pourrait bien s'évaporer en lumée! Ainsi dans dix jours je serai peut-être sur la route de Moscou. Dans ce cas, quand nous reverrons-nous? car il ne faudrait plus songer à aller à Croisset et pourtant jai la plus ii'rande envie de vous voir ! Est-ce vraiment bien iK'cessaire que vous restiez là-bas jusqu'à la fin de février? Quel triste hiver ! 11 n y a pas de taupe qui mène une vie plus retirée que moi. Etre seul, tout seul, et ne rien faire, cela vous donne le goût et Tavant-goùt de votre inutilité. Enfin, patience ! Heureusement que toute la maison ici va bien. Ecrivez-moi deux mots. Jespère ([ue votre travail avance régfulièrement.

Je vous embrasse.

Votre

Iv. TOURGUÉXEFF.

Paris, rue de Douai.

Vendredi, 24 janvier 79.

Mon cher vieux.

J'ai reçu votre lettre et hier Mme Commanville a eu l'amabilité de venir me voir. Nous avons causé assez longuQment ; naturellement, c'est vous qui avez été le principal sujet de notre causerie. Je l'ai trouvée en bonne santé et en bonne disposition

D APRKS SA CORRESPONDANCE 121

de travail. Je lui rendrai sa visite dès que je pourrai marcher sans canne et surtout monter les escaliers.

Il n'est pas impossible que mon voyage en Russie soit retardé ; tout dépend des lettres que je recevrai de là-bas. Dans ce cas j'irai certainement à Croisset. Malheureusement, le père de l'héritière est un coquin, qui ne demande (ju'à me voler; ma présence l'en empêchera peut-être. — Je ne le crois pas, mais peut-être est-ce nécessaire que je fasse semblant d"y croire.

Votre nièce m'a dit que votre santé est bonne : c'est le grand point.

Vous n'aimez pas à vous promener, mais il faut vous y forcer. Je suis resté une fois en prison (au secret) pendant plus d'un mois. La chambre était petite, la chaleur étouffante. Deux fois par jour je transportais 104 cartes (deux jeux), une à une, d'un bout de ma chambre a l'autre. Cela faisait 208 tours = 416 dans un jour ; le tour à 8 pas, ça faisait plus de 3,300, près de 2 kilomètres! Que ce calcul ingénieux vous donne du courage ! Le jour où je n'avais pas fait de promenade j'avais tout le sang à la tète.

J'ai découpé pour vous dans un journal l'article suivant qui me semble d'un prud'homme achevé. Je vous écrirai bientôt, dès que je saurai quelque chose de certain. En attendant, je vous embrasse. Votre

Iv. TOURGUÉNEFF.

122 IVAN TOUKGUÉNKFF

50, rue de Douai.

Samedi, i9 mars.

Mon cher vieux.

Vous avez dû vous dire hier: « — En voiUi un farceur! Il ne vient pas a h\ Icuille de Rose parce qu'il a la goutte, et le lendemain il se promène en ville! » Eh bien, je ne suis pourtant pas si farceur que ça; je n'étais pas bien du tout hier quand je suis sorti. (Je n'ai été absent qu'une heure juste, et vous êtes venu cinq niinutestrop tôt.)

Quant h avant-hier, j'étais si misérable, mes deux pieds me faisaient tellement mal, je me sentais si impotent, vieux, goutteux, perdu, que l'idée d'aller voir ce qu'on voulait nous montrer, m'a rempli dune mélancolie sombre. Je ne doute pas que je m'y serais ennuyé — pire que ça même — si j'avais pu, avec les deux plaies que j'ai au lieu de jambes, monter jusqu'à l'atelier.

Je me suis décidé à rester chez moi comme un vieux crapaud dans son trou humide. Je ferai tous mes efforts pour me traîner demain jusque chez vous. Sinon: adieu!

Dès que je pourrai me mettre en wagon, je partirai; probablement vers latin do la semaine prochaine.

Je vous embrasse tristement.

Iv. ToURGUÉNEri'.

d'après sa correspondance 123

Paris, 50, rue de Douai.

Vendredi matin.

Mon cher malade',

J'allais me mettre en route quand votre lettre est arrivée. Je n'irai pas aujourd'hui, puisque vous le voulez; mais il faut absolument que je vous voie, — pour moi et aussi pour çons — et j'irai lundi. Que parlez-vous de deux heures? J'arriverai dans la matinée et je resterai jusqu'au jour suivant. Si vous n'avez pas de lit à me donner, j'irai coucher à Rouen. Comme il est plus que probable que je vais partir pour la Russie dans une semaine, je tiens absolument à vousvoir auparavant.

« Pourquoi n'avez-vous pas répondu à mon télégramme (réponse payée) ? Vous m'avez tenu tout un jour dans une véritable anxiété! Et Mme Viardot aussi, qui vous fait dire qu'elle ne savait pas ellemême combien elle vous était attachée. J'ai écrit hier à Mme Commanville et sa réponse m'a tranquillisé. Cependant elle ne parlait que d'une entorse, et je vois que vous vous êtes tout de même cassé la jambe. J'ai vu en rêve que vous me montriez l'endroit : un peu au-dessous du genou droit.

Ainsi à lundi, Te volente aut nolente ! J'aurai beaucoup de choses à vous dire et à vous entendre dire.

1 Flaubert s'était fracturé une jambe.

124 IVAN TOLllGUÉNEFF

J'espère que vous serez tout à faitgaillard ii mo» retour de Russie, qui aura lieu dans six semaines. En attendant je vous embrasse.

Votre

Iv. TOURGUÉNEFF.

Bougival, Les Frênes-Chàlet.

Jeudi, /août 79.

Mon cher ami,

Décidément, il y a trop longtemps que je n'ai eu de vos nouvelles. Ecrivez moi deux mots sur ce que vous faites, comment vous vous portez, etc., etc. Quant à moi, je vais phvsiquement très bien; pour ce qui est de l'état de mon aine, vous pouvez vous en faire une idée exacte en soulevant le couvercle d'une fosse d'aisance et en regardant dedans ; aussi faut-il que ce ne soit pas un water-closet anglais, ils sont généralement propres.

Tout mon petit monde ici vous envoie ses meilleures amitiés. Je le fais aussi, — du fond de mon spleen — car je vous aime bien, vous le savez.

Votre

d'après sa correspondance 125

Bougival, Les Fvênes-Chûlet, Seine-et-Oise.

Samedi, 30 août 79.

Mon bon vieux,

C'est entendu, et j'attendrai votre signal pour accourir.

J'ai en eflet l'intention d'aller en Russie, non pour y travailler, par exemple! mais tout bonnement pour respirer mon air natal du ^Marseillais. Cette décision m'a lait sortir de l'exaspération nerveuse dans laquelle je me consumais, pour parler à la prud'homme. Riez, si vous voulez, mais l'idée de me plonger dans ce bourbier jusqu'au cou m'a calmé. Ce que c'est que la nature humaine! dirait le même prud'homme.

- J'ai dû promettre un petit récit de dix pages à Mme Adam ', et je me suis permis de lui dire que je comptais soumettre cette œuvre capitale à votre révision. Vous êtes prévenu, vers la fin de novembre je fonds sur vous avec mon manuscrit!

Il me tarde à moi aussi de faire connaissance avec la philosophie de B. et P.- Tout cela dépend de vous. J'attends, et en attendant je vous embrasse.

Votre

Iv. ToVRGUÉNEFF.

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