‹ Ivan Tourguéneff d'après sa correspondance avec ses amis françaisChapitre 26 sur 91 · Uirecieurdu Messager de V Europe · texte numérisé non relu

Uirecieurdu Messager de V Europe

LXÎV

Bougival, Les Frênes-Châlet, Seine-et-Oise.

Jeudi, 13 novembre 79.

Mon cher bon vieux.

Je porterai en personne a Croisse! les épreuves de ma petite machine '. Ça aura lieu vers le commencement de décembre, car la chose elle-même ne paraîtra que dans la livraison du 15. ^ ous serez averti vingt-c|uatre heures ii l'avance.

Savez-vous c[ue nous lisons depuis six jours avec enchantement, avec ravissement, V Education sentimentale ? Après nos autres lectures (il est vrai qu'il y avait là des romans de la Rei>iie des Deux Mondes c'est tout dire) cela nous semble merveilleux! Dans ce dialogue il va pourtant une tache, une seule, c'est la description du chant de Mlle Arnoux: i" telle qu'on se la figure elle devrait chanter autrement et autre chose; 2" une voix de contralto ne peut pas chercher ses effets dans des notes hautes, la troisième encore plus haute que les deux premières; 3° il aurait fallu préciser musicalement ce qu'elle chante, sans cela l'impression reste vague et même un tout petit peu comique, c'est ce que vous n'avez pas voulu, n'est-ce pas?Mais vous vous rappelez le vers classique : Ubi plura ni/n/in car?uine... etc.

1. AJonsieur François, souvenir de 1848, paru dans la Nouvelle Revue, livraison du lôdécenibre 1879

J28 IVAX nOlRGLÉNEFF

et je soiili:iItc à B. et P. la eonliitioii nécessaire pour leur grande action religieuse, et plus elle sera intense, plus vigoureusement ils regimberont après.

Ma santé va bien, ma goutte se tait, mais il y a toujours des malades dans la maison. J'ai transmis aux A iardot vos bonnes paroles et ils vous rcmercfent.

Je vous embrasse bien amicalement.

Votre

Iv. TornciKNEFF

Bougival, Les Frrnes.

Dimanche, 23 noveiiil)re 7*t.

Mon bon vieux,

Certainement je viendrai à Croisset le 12 avec deux bouteilles de cliampagne sur les bras pour fêter la... quantième' année de votre existence? Il y a juste quinze jours au 9 novembre j'en ai eu 61 !

Vous aurez les épreuves de ma machine pour la Nouvelle Revue dès les premiers jours de décembre, et jugez ferme si vous trouvez quehjue chose qui ne soit pas tout à fait bien.

Je suis, comme vous, un des patrons de la fèlc pour les inondés de Murcie. La date de cette fête est fixée pour le 11 novembre,. Tout ce que nous aurons à faire — car je présume que vous accepte-

1 l-'liiiihcrt ost né le 12 décembre 1821. Il avait donc à celle époque Ô8 ans.

d'après sa correspondance 129

rez — c'est de mettre un habit, une cravate blanche et d'honorer la fête de notre présence, avec un petit ornement distinclif à laboutonnière. Vous voyez que ça n'est pas difficile. Il vous faudrait pour cela envoyer votre acceptation et puis venir à Paris le 11 ou le 10 au soir, et nous repartirions ensemble pour Croisset le 11 au soir, ou bien le 12 de grand matin. Voilà.

Nous continuons à lire en famille \ Education^ et toujours avec le même plaisir.

Non, iVa/?/7 n'a pas de succès, il y avait pourtant deux bien jolis chapitres, il y a de cela quelques jours. Mais en somme, c'est ennuyeux, et, ce qui déplairait surtout à Zola, c'est tout ce qu'il y a de moins naïf, tendencieux (dit-on tendencieux?), en diable !

J'ai un rendez-vous demain avec votre nièce. Je quitte la campagne vers la fin de cette semaine.

Au revoir bientôt. Je vous embrasse.

Votre

Iv. ToURGUÉNEFF.

Paris, 50, rue de Douai, Mardi, 2 décembre 79.

Voici, mon bon vieux, la corvée dont je vous avais parlé qui vous tombe sur la tète. Et voici ce que je demande de votre amitié: Lisez cette

130 '^'AN touiu;i;i';neff

petite bêtise', corrigez, changez, coupez ce que vous voulez, et renvovez-la moi dès demain, si c'est possible! Je vous en serai reconnaissant autant qu'on peut l'être.

Me voici de retour h Paris depuis deux jours. Vous ne m'avez pas dit si vous approuvez mon projet pour vous de venir ici le il ? Dans tous les cas je passe la journée du 12 à Croisset, C'est une affaire arrangée.

Mille remercîments d'avance et je vous embrasse.

Iv. TOURGUKXEFF.

Paris, 50, rue de Douai.

Samedi malin.

^lon bon vieux,

Le caviar et le saumon ont été envoyés il v a quatre jours à l'adresse de M. Pilon, Rouen, quai du Havre, pour être remis à M. G. F. (Cette adresse m'a été donnée par Commanville.) Prenez les informations nécessaires. Je regretterais surtout la la perte du saumon, qui était splendide.

Le froid qui règne me glace — et m'abêtise. Cependant, j'ai déjà commencé mes préparatifs de départ. Le vin (quel vin !) est tiré ; il faut le boire.

Je vous enverrai sous peu un roman en trois

1 Monsieur Fran<oU.

d'après sa correspondance 131

volumes de Léon Tolstoï', que je regarde comme le premier écrivain contemporain. Vous savez quel est dans mon opinion celui qui pourrait lui disputer ce rang. Malheureusement, la traduction est faite par une dame russe, et je crains en général les dames qui traduisent. Surtout quand il s'agit d'un écrivain aussi énergique que l'est Tolstoï. En attendant je vous embrasse.

Votre

Dans une lettre à Léon Tolstoï, datée du 12 janvier 1880, Tourguéneff communique à l'auteur de la Guerre et la Paix le passage de la réponse de Flaubert concernant cette œuvre. Nous croyons intéressant de le reproduire ici.

« iNIerci de m'avoir fait lire le l'oman de Tolstoï. C'est de premier oi'dre ! Quel peintre et quel ps^'chologue ! Les deux premiers volumes sont sublimes, mais le troisième dégringole affreusement. Il se répète, et il philosophise ! Enfin, on voit le monsieur, l'auteur, et le Russe, tandis que jusque-là on n'avait vu que la nature et l'humanité. Il me semble qu il y a parfois des choses à la Shakespeare. Je poussais des cris d admiration pendant cette lecture... et elle est longue ! (( Oui, c'est fort ! bien fort ! »

Paris, 50, rue de Douai.

Samedi, 24 janvier 1860.

]Mon bon vieux,

Vous ne pouvez vous imaginer quel plaisir m'a 1. La Guerre et la Paix.

fait votre lettre et ce que vous me dites du roman de Tolstoï. Votre approbation fortifie mes idées sur lui. Oui, c'est un homme très fort, et pourtant vous avez mis le doigt sur la plaie. Il s'est fiilt aussi un système de philosophie, ii la fois mystique, enfantine et outrecuidante, qui a diablement gâté son second roman qu'il a écrit après la Guerre et la Paix et où il se trouve aussi des choses absolument de premier ordre K Je ne sais ce que diront MM. les critiques j'ai envoyé aussi la G. et la P. à Daudet et à Zola), mais pour moi la chose est décidée : Flaubertus dixit. Le reste n'a pas d'importance ".

Je suis heureux de voir que vos bonshommes avancent.

Je quitte Paris dans le courant de la semaine prochaine, mais je me rappellerai à votre souvenir avant de mon aller. En attendant je vous embrasse.

Votre

Iv. ToURGUÉNEFF.

Page 1