LETTRES A GEORGE SAND
Nous savons que ce fut en 1847, dans la maison de la famille Viardot, que TourguénefF fit connaissance de George Sand. M. Charles Edmond, dans la lettre qu'il m'a écrite, dit tenir ce fait de la châtelaine de Nohant elle-même. M. P.-V. Annenkov, un des plus anciens et des plus intimes amis de TourouénefF, affirme d'autre part dans ses souvenirs sur la jeunesse du romancier russe, que, en cette année 1847, TourguénefF privé de ressources par sa mère, accepta de George Sand l'hospitalité dans une propriété qu'elle possédait dans le midi de la France. M. Annenkov doit faire confusîo'n puisque nous avons vu, par le propre témoignage de TourguénefF, que c'est à Courtavenel, chez M. et Mme Viardot, qu'il passa ce temps de disette. Quoi qu'il en soit, George Sand connaissait peu à cette époque TourguénefF comme homme privé, et encore moins comme littérateur, sa renommée commençant seulement à naître en Russie,
I'l8 IVAN TOUnCtÉNEFF
En revanche, TourguénefF était depuis longtemps i;n fervent admirateur de George Sand, dont il a subi l'influence au début de sa carrière littéraire. Dans ses lettres à un écrivain russe, Droujinine, de 1836, TourguénefF reconnaît que George Sand a été le Maître de sa jeunesse et que tout en s'al- Iranchissant plus tard de son influence, il lui doit, comme il dit, « la vérité incomplète qui a trotivé et trouvera toujours des amoureux à l'âge où la complète vérité est encore inaccessible ». Un peu plus tard, il écrit encore : « George Sand n'est pas ii Paris. Et si même je l'avais rencontrée, je ne lui aurais rien dit de la chute de sa pièce, cjui est en eflfet faible. Comme fils respectueux de Noé, je couvre, en détournant les yeux, la nudité paternelle ».
Il est intéressant de remarquer que, parlant de Gogol, le chef de l'école réaliste russe, TourguénefF emploie la même figure. Dans une lettre du 14 novembre 18.53 à S. T. Aksakov, célèbre écrivain russe, il dit, à propos de cette deuxième partie des Ames mortes qui fut brûlée par l'auteur et dont on ne put retrouver que des fragments : « Le neuvième chapitre est superbe; en revanche, le cinquième avec son fermier Mouratov, fmpossible et invraisemblable... Non, il vaut mieux n'en pas parler et, comme les fils j'cspectueux de Noé, Jeter un voile sur la nudité de notre père littéraire ».
En se servant, trois ans plus tard, de la même, expression pour George Sand, il la reconnaissait
d'après sa correspondance 149
ainsi, avec Gogol, pour son ascendant littéraire immédiat.
Ce n'est que plus tard, après l'apparition de la traduction française des Récits d'un Chasseur, que George Sand a pu apprécier la valeur littéraire de Tourguénefi' et ce fut pour elle une révélation. Elle a traduit son impression, en 1872, dans les quelques lignes de dédicace à TourguénefFqui précèdent sa nouvelle Pierre Bonnin.
En retrouvant dans mes tiroirs, dit-elle, cette chétive étude d'un personnage ignoré, mort il y a plusieurs années, je me suis demandé si elle méritait de paraître. J'étais sous le charme de celte vaste galerie de portraits d'après nature, que vous avez publiés sous le titre de Mémoires cV un Seigneur russe [Récits d'un Chasseur]. Quelle peinture de maître! Comme on les voit, comme on les entend et les connaît, tous ces paysans du Nord encore serfs à l'époque où vous les décrivez, et tous ces campagnards bourgeois ou gentilshommes avec lesquels une rencontre de peu d'instants, quelques paroles échangées vous ont suffi pour tracer une image palpitante de couleur et de vie! Personue ne peut faire aussi bien. — (Le Temps du 30 octobre 1872.)
Cependant l'homme continuait à lui être peu connu. Dans une lettre de la fin de 1868, à Gustave Flaubert, elle dit :
... Tourguéneff a été plus heureux que nous puisqu il a pu t arracher à ton encrier. Je le connais très peu, lui, mais je le sais par cœur. Quel talent! et comme c'est original et trempé! Je trouve que les étrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous
nous drapons, ou nous nous vautrons. — (George Sand, Correspondance, t. v., p. 290.]
Et, clans une lettre du 2 avril 1809, au même :
Je serais bien contente de renouer connaissance avec Tourguéneff que j'ai un peu connu sans l'avoir lu, et que j'ai lu depuis avec une admiration entière. Tu me parais l'aimer beaucoup : alors je l'aime aussi, et je veux que, quand ton roman sera fini, tu l'amènes chez nous. — {Loc. sit. p. ol2.)
La connaissance fut en effet renouée à Nohant et les relations devinrent plus suivies, grâce à Flaubert. C'est alors, aussitôt après la guerre de 1870, que furent échangées les premières lettres entre Tourguéneff et George Sand. Cette correspondance se continua jusqu'en 1876, année de la mort de Georore Sand.
Nous devons à Mme Maurice Sand la possibilité de donner ici tout ce que Tourguéneff a écrit à l'illustre écrivain, sauf quelques billets sans intérêt.
Nous avons vu, dans les lettres à Flaubert, quelle impression douloureuse produisit sur Tourguéneff la mort de George Sand. Pour achever de caractériser la piété filiale de l'auteur des Récifs d'un C/iasseiir pour l'auteur de la Petite Fadeite, nous citerons encore celte page touchante adressée en 1876 à M. Souvorine, directeur du Noyoïé Vrcmia :
De passage à Saint-Pétersbourg, j'ai lu dans un de
d'après sa COnnESPONDANCE 151
vos feuilletons ces mots : « George Sand est morte, — et je n'ai pas envie d'en parler )).
Vous avez voulu dire, sans doute, qu'il faut en parler beaucoup ou ne rien dire...
J'ai eu le bonheur de connaître personnellement George Sand; et je vous prie de ne pas prendre cette expression pour une phrase : qui a pu voir de près cet être rare doit réellement se croire favorisé.
Tourauéneircite ensuite la lettre d'une Française qui approchait de près George Sand, où il est question de la bonté de la châtelaine de Nohant et de l'attachement qu'avaient pour elle les habitants du pays. Puis il ajoute :
Lorsque, il y a huit ans, j'ai pu mieux connaître George Sand, l'enthousiasme cju'elle provoquait en moi jadis était depuis longtemps assagi. Elle n'était plus une idole pour moi , mais il était impossible d'entrer dans le cercle de son intimité sans devenir son adorateur dans un autre sens, meilleur peut-être. Chacun sentait aussitôt qu'il se touvait en présence dune nature infiniment généreuse et bienveillante, chez laquelle tout sentiment égoïste avait été depuis longtemps et à jamais consumé par la flamme inextinguible de 1 enthousiasme poétique, de la foi dans l'idéal; une nature à laquelle tout ce qui est humain était accessible et cher, et dont la sympathie et la bienveillance semblaient émaner... Et par-dessus une sorte d'auréole dont elle n'avait pas conscience, quelcjue chose d'élevé, de libre, d'héroïque... Croyez-moi, George Sand est une de nos saintes... Vous comprendrez certainement ce que je veux dire.
152 IVAN TOURGUÉNBFF
Rougemont près Cloyes.
Jeudi, je ne sais plus quel septembre 1871.
Chère Madame Sand,
Après un dîner très copieux où j'ai bu beaucou]) de madère doux, j'ai juste assez de présence d'esprit pour vous dire (jue Viardot et moi, nous vous envoyons du produit de notre chasse : un clievreuil et deux faisans. Ce sera très bon à manger, vous verrez. Je tombe de sommeil, mais je vous aime immensément et j'aime aussi tous les habitants de Nohant. — A dimanche ! !
Votre fidèle
Iv. ToUIlGUÉNEFF.
P. S. — C'est Yiaidotqui a tué le chevreuil; il en a môme tué deux, tout en se plaignant de la chasse.
Paris, 48, rue de Douai.
Mercredi, 10 octobre 72.
Chère Madame Sand,
Les petites vous écrivent et il faut que j'ajoute un mot. 11 faut que je vous dise combien j'ai été heureux d'avoir vu Nohant, et de vous y voir avec. Vous avez lii le plus charmant nid qu'on puisse
Toursuénelf à la chasse, par Bagolllov
o'APnks SA COnnESPONDANCE 1Ô3
rêver, et votre entourage est adorable. Cela vous était dû ; mais on est fièrement content de voir que les choses dues se réalisent. Les petites ne parlent que de Nohant, et moi, je compte bien y retourner dans le courant de cet hiver, quand je n'aurai plus ma goutte. Dites à notre délicieuse Lolo que c'est alors que je lui raconterai de jolis contes! Ce sera autre chose que ce petit bête de Biaise.
Vous viendrez dans peu de jours à Paris, n'est-ce pas ? Je me réjouis à l'idée de vous y voir, et, en attendant, je vous baise les mains avec tendresse, tout en vous priant de dire mille bonnes choses de ma part à tous les vôtres.
A vous de cœur.
Lolo étaitlaffectucuxdiminutif du nom de la petite-fille de George Sand, et qui aimait tant les contes de son grand ami russe, qu'elle ne cessait de lui en réclamer. En effet, Tourguéneff avait un talent particulier pour charmer les enfants par des récits pleins d'imagination et d'originalité. Ainsi, les enfants du poète russe Polonsky lui en demandaient par lettres, et Tourguéneff s'exécutait avec sa bonhomie coutumière. Mais un jour que Mme Sand voulut écouter Tunde ces récits, sa présence troubla le conteur, qui n'eut pas son succès habituel. Il y fait allusion dans la phrase : « Ce sera autre chose que ce petit bête de Biaise ».
154 IVAX TOVRGUÉNEFF
Paris, 48, rue de Douai.
Ce 30 octobre 1872.
Chère INIadame Sand,
Vous pouvez facilement vous imaginer ce que j'ai ressenti en lisant le Temps d'hier \ Je ne saurais le rendre moi-même comme je le voudrais. Mon expression, parlée ou écrite, reste toujours en deçà de ce que je sens, quand il s'agit de choses personnelles. Est-ce timidité, est-ce gaucherie ? je n'en sais rien. Par exemple, en allant à Nohant, je m'étais promis de vous dire l'influence immense que vous avez eue sur moi comme écrivain: eh bien ! je crois que je suis resté à peu près muet. Cette fois-ci, cependant, je veux vous dire que j'ai été tout ému et tout fier en lisant ce que George Sand disait de mon livre, et tout heureux de ce qu'elle eut bien voulu le dire. Il y a dans Schiller ces deux vers :
Quiconque a vécu pour les meilleurs de son temps. Celui-là a vécu pour tous les tenn)s.
Je suis donc las de vivre maintenant et vous m'avez donné une part de votre immortalité !
1. Tourguéneff fait allusion à la préface de Pierre Bonnin, nouvelle que Geoi-ge Sand a dédiée à l'éerivain russe et dont il est question dans la notice placée en tète des lettres de Tourguéneff à George Sand.
d'après sa correspondance 155
Je vous remercie bien, bien sincèrement et je voudrais vous voir bientôt à Paris pour vous remercier encore.
En attendant, je vous baise tendrement les mains et je suis à jamais.
Votre
Iv. TOURGUÉNEFF.
48, rue de Douai.
Dimanche, 29 décembre 72.
Chère Madame Sand,
Mille remerciements pour les jolis boutons de manche que je porte fièrement depuis hier, et mille vœux de bons souhaits de nouvelle année pour vous et les vôtres ! Si ma vilaine o-outte s'est
opposée à ce que j'aille passer la journée de Noël avec vous, elle ne m'empêchera pas, j'espère, d'aller à Xohant avant de quitter la France au mois d'avril. En attendant, je vous baise les mains avec tendresse et suis pour toujours
Votre fidèle
Iv. ToURGUÉNEFF.
156 IVAN TOVRGLÉNEFF
Paris, 48, rue de Douai.
Samedi, 12 avril 1873.
Chère Madame Sand,
Flaubert a dû vous dire que je ne puis venir que lundi, et maintenant je vois que je ne pourrai arriver à Nohant que meroredi. Mais ce jour-là, par exemple, ou je serai mort, ou je serai chez vous. Je vous demande bien pardon de tous ces délais. Voilà ce que c'est que d'avoir le pouce court, sione d'une volonté faible.
Je vous baise tendrement les mains et je reste
Votre dévoué
Iv. ToURGUÉXEFr.
Bougivjil, Maison Halgan.
Mercredi, 3 septembre 73.
Chère Madame Sand,
Je n'ai pas besoin de vous dire, n'est-ce pas? combien je suis heureux que mes livres vous plaisent. Ce sera mon plus beau titre de gloire et, en attendant, cela me fait un plaisir indicible.
Si vous pensez souvent à notre arrivée, toute la maison ici, ne rêve qu'au voyage à Nohant. Mme Viardot vous a écrit avant-hier et n'attend que votre réponse pour fixer le jour du départ
d'après sa correspondance i57
Ce sera très probablement le 15. Je ne crois pas que Yiarclot vienne, mais Paul viendra certainement ; on lui a promis qu'on le prendrait si d'ici là il travaille ferme. Et il se gardera bien de faire le paresseux.
Je ne pourrai venir que 3 ou 4 jours plus tard, vers le 18, car Flaubert m'attend à Croisset pour le 15; c'est une promesse faite depuis longtemps. Je tâcherai de l'amener, mais je pense que je n'y réussirai point : il est plongé jusqu'au cou dans une foule de travaux dramatiques et littéraires et il ne voudra pas s'en détacher.
Les eaux de Carlsbad m'ont fait le plus grand bien ; ma goutte se tait jusqu'à présent et j'espère qu'elle ne viendra pas gâter mon plaisir. Oh! quels charmants jours on passera à Nohant !
En attendant, je vous baise tendrement les mains et suis à jamais Votre dévoué
Iv. ToURGUÉNEFF.
P. S. — Mes meilleurs compliments à toute la famille.
Bougival, (Seine-et-Oise)
Maison Halgan.
Mardi, 9 septembre 1873.
Chère Madame Sand,
J'ai montré votre lettre à Mme Viardot, et
elle me charge de vous dire qu'elle quitte Paris
158 IVAN TOLRGUÉNEFF
saniedi, 13 septembre, à 9 h. 10 du matin, etqu'elle arrive, avec les deux jeunes filles et Paul, à Chàteauroux à o h. 20 (toujours selon l'indicateur).
Quant à moi, j'arriverai très probablement le mardi suivant, mais vous n'avez pas besoin de me faire chercher; je trouverai bien quelque véhicule.
Ainsi, à bientôt, et, en attendant, je vous baise les mains bien tendrement.
Votre
Iv. TOURGUÉXEFF.
Paris, 48, rue de Douai.
Lundi, 17 novembre 73.
Chère Madame Sand,
Ne pouvant vous envoyer du f^ibier, par la bonne raison que Viardot et moi n'en avons pas tué, je me permets de vous envoyer un petit baril d'huîtres, et j'espère « que ce sera bon » puisque c'est la phrase consacrée.
Nous avons tous été inquiétés par de vilains bruits qui ont couru sur votre santé ; mais le bon Plauchut ' nous a rassurés. Venez à Paris pt)ur quelques jours, ne fût-ce que pour changer d'air ; nous tâcherons de vous amuser tant que nous pourrons.
Toute la famille vous fait mille tendresses. Vous
1. Edmond Plauchut, ami de George Sand et collaboraleur à la Revue des Dent Mondes.
d'après sa correspondance 159
savez bien qu'on vous adore à la rue de Douai, et moi j'embrasse vos chères mains.
Votre fidèle
Iv. TOURGUÉNEFF.
p. s. — Mes meilleures amitiés à Maurice, à Mme Maurice, et beaucoup de baisers aux petites.
Paris, 48, rue de Douai.
Samedi, 6 décembre 1873.
Chère Madame Sand.
Je suis revenu bredouille de ma chasse, mais comme il ne faut pas que vous souffriez de ma maladresse, je me permets de vous offrir, ait lieu dun chevreuil ou d'un faisan, un petit baril d'huîtres pour votre déjeuner.
Voyons, quand venez-vous à Paris? Tout le monde ici vous désire et vous demande et vous envoie mille tendresses. iNIoi, je vous embrasse les mains et suis pour toujours
Votre fidèle
Iv. TOURGUÉXEFF.
P. S. — Mille amitiés à tous les vôtres. Venez voir la pièce de Dumas ' ; elle est vraiment très belle.
1. La Femme dé Claude, représentée pour la première fois le 16 janvier 1873.
160 IVAX TOURGUÉNEFF
Paris, 48, rue de Douai.
Mercredi, 15 avril 1874.
Chère Madame Sand,
Aussitôt après avoir reçu votre lettre, j'ai écrit à l'ami Plauchut pour le prier de me faire faire la connaissance de M. RoUinat'. Je serai heureux de me mettre à sa disposition pour tout ce qu'il voudra. J'ai parcouru sa traduction, qui est très bonne. Plauchut l'amènera probablement demain soir. (Mme Yiardot a des jeudis où 1 on fait de la musique).
Que vous dirai-je des éloges que vous donnez à mes Reliques-? Ils sont si magnifiquement écrasants que j'ose à peine vous en remercier. Mais ils m'ont rendu bien content, je vous assure, et, à ce sujet, il faut que je vous dise une chose : j'avais eu l'intention de vous dédier ce petit récit ; mais A'iardot, que j'ai consulté, m'a conseillé d'attendre que j'eusse écrit quelque chose de moins insignifiant et de moins indigne du grand nom dont je voulais l'orner. Je reorrette maintenant de n'avoir
pas suivi mon premier mouvement, car qui sait ce (jue deviendra Tautre chose? En tous cas, je vous prie de me tenir compte de l'intention.