A THEOPHILE GAUTIER
Paris, samedi, 19 mai 1872.
48, rue de Douai.
Mon cher Monsieur Gautier,
Au moment de faire un assez long voyag-e en Russie, j'éprouve le besoin de vous dire combien je regrette que nous ne nous soyons plus rencontrés depuis le charmant dîner que nous avions fait ensemble chez l'ami Flaubert; j'espère avoir plus de chance Tannée prochaine.
Et maintenant, laissez-moi vous dire une autre chose. Dès ma première visite au Salon, je me suis épris d'un tableau de Blanchard {n° 149), fort mal intitulé : Courtisane, et, bien que je l'aie acheté, je trouve que c'est le plus beau corps de femme qu'il y ait au Salon. Mais, il paraît que je suis seul de mon avis. Personne n'en parle. Les dames le trouvent laid, etc. Ceci me trouble un peu, je l'avoue. Je n'ai pas besoin de dire que je ne viens pas vous prier de faire un peu de réclame ; je veux tout bonnement savoir votre avis, car, avec toute votre indulgence, je sens en vous un maître critique, comme vous êtes un maître écrivain. Si vous ne dites rien, je saurai h quoi m'en tenir. J'aime toujours mon pauvre tal^leau délaissé, et je Taimerai malgré tout. Mais votre approbation serait un fier coup d'épaule.
Je VOUS demande bien pardon de venir vous ennuyer ainsi; mais je me flatte que vous me connaissez assez pour que rien ne vous empêche d'oublier cette lettre et ma demande tout bonnement et tout tranquillement. Cela ne diminuera en rien la sympaithie très sincère que vous a vouée
Votre
Iv. ToURGUÉNEFf.
d'après sa correspondance 173