‹ Ivan Tourguéneff d'après sa correspondance avec ses amis françaisChapitre 43 sur 91 · Souvenirs sur Tourguéneff, Parie 1887. Savine, éditeur · texte numérisé non relu

Souvenirs sur Tourguéneff, Parie 1887. Savine, éditeur

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mes enfants. J'ai de lui des lettres cordiales, exquises. Et voilà ce qu'il y avait sous ce bon sourire... Mon dieu, que la vie est donc singulière et qu'il est joli ce joli mot de la langue grecque : E'.povs'.a.

Ce post-scriptuin souleva au moment de sa publication (en 1888) de longs commentaires, une vive discussion, non seulement dans la presse française et russe, mais dans tous les pavs où Tourguéneff et Daudet comptent de nombreux amis et admirateurs. Les Russes étaient étonnés de ce que l'auteur du Nabab ait pu ajouter foi à de soi-disant révélations d'un inconnu qui cherchait une notoriété peu enviable en calomniant le grand écrivain russe. Cette calomnie était d'autant plus odieuse qu'elle était l'œuvre d'un des nombreux protégés de TourguénefF et qu'elle se produisait au moment où le calomnié ne pouvait plus la démasquer. Cette seule circonstance aurait déjà dû mettre Alphonse Daudet en garde contre les « révélations m de l'auteur des Soiwenirs sur Toiirgiiénoff. Et puis, devaitil ne plus tenir aucun compte, sinon des longues années d'amitié qui lavaient lié à l'écrivain russe et des nombreuses preuves de sincérité qu'il en avait reçues, du moins des témoifrnafjes irrécusables de tant d'hommes qui ont connu intimement Tourguéneir tant en France qu'en Russie, en Allemagne et en Angleterre? Quelle raison aurait donc pu avoir TourguénelF pour jouer ce rôle hypocrite au point d'inspirer à Zola, à Concourt, à Maupassant, à Daudet lui-même les éloges posthumes que

nous venons de citer sur sa loyauté et sa droiture.

Zola, qui a été aussi visé dans ces mêmes Souvenirs sur Tourguéneff\ a montré moins d'impressionnabilité, bien qu'il paraisse également ajouter foi aux propos prêtés à l'écrivain défunt. Dans sa conversation avec M. Jules Huret que nous avons citée, il dit :

On l'a accusé, oui... c'est-à-dire quil nous avait jugés un peu sévèrement dans des lettres écrites à ses amis de Russie. C'est vrai quil s'exprimait assez vertement sur le compte de Goncourt et de Daudet; il y disait ne rien comprendre aux grands raftinements de style de Goncourl, et il trouvait l'art de Daudet un peu étroit. 11 répétait même des racontars et des histoires désagréables. Daudet fut très peiné de ces révélations. Certes, Tourguéneff a eu tort de s'occuper de la vie privée des gens pour en faire la critique, mais pourtant il faut bien admettre qu'il est toujours permis à un écrivain, quelle que soit la sympathie de ses relations littéraires, de garder intact son jugement intime. Votre livre paraît, vos amis vous disent : « C'est très bien «, on n'est pas assez naïf, n'est-ce pas ? pour croire que c'est là leur opinion définitive, et vraiment a-t-on le droit de leur en vouloir si, dans les conversations ou dans les lettres, ils donnent leur opinion exacte, critique, réelle en un mot, sur votre œuvre ? Peut-on dire que c'est là de la traîtrise ?...

Cette manière de voir de Zola, si large et si calme, est d'autant plus à remarquer qu'il croit non seulement à des commérages toujours contestables, mais encore à une opinion exprimée par Tourguéneff lui-même dans des lettres adressées à ses amis

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russes. Cette conviction nous la trouvons également chez Daudet dans la conversation qu'il a eue avec M. Jules Iluret et qui lait l'objet de l'article du Figaro \

Oui, je me croyais l'ami de cet homme, je l'aimais beaucoup, j'avais même fait, après sa mort, sa silhouette dans une revue américaine, et j'allais l'intercaler dans Trente ans de Paris, quand ou m'apporta des lettres de lui où il m'arrangeait comme on n arrange pas un assassin...

Je suis porté à croire qu'ici la mémoire de M. Jules riuret l'a mal servi. Son éminent interlocuteur a bien pu lui parler de lettres, mais il n'a pu lui dire les avoir vues. J'ai eu moi-même avec Alphonse Daudet diverses conversations a ce sujet, et l'une d'elles, au moment même où l'incident se produisit, a été rapportée par moi dans un journal russe'. 11 a bien été question de lettres de Tourguéneff, et même Daudet m'a nommé le destinataire de celles où les propos incriminés ont été tenus, mais jamais il ne m'a dit les avoir vues lui-même. Voici, d'après mon article des Noi^osti, les paroles de Daudet que j'ai notées presque aussitôt :

Mon indignation serait inexplicable si je n'avais connu la déloyauté de Tourguéneff que par les Souvenirs de son protégé; mais ces révélations m'ont été confirmées par Robert Gaze qui a lu des lettres de Tourguéneff à Sacher-Mazoch, dans lesquelles il était loin de me traiter amicalement.

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