‹ Ivan Tourguéneff d'après sa correspondance avec ses amis françaisChapitre 44 sur 91 · Novosli du l'V 13 mavs · texte numérisé non relu

Novosli du l'V 13 mavs

d'apkès sa correspondance 195

C'est donc Robert Gaze, et non Daudet lui-même, comme le croyait ^I. Jules Huret, qui a vu les fameuses lettres. On avait cependant affirmé à Daudet qu'elles allaient être publiées dans un journal russe.

Des années ont passé, et cette publication n'a pas encore eu lieu. Il y a à cela une raison excellente : c'est que jamais ces lettres n'ont existé. Tout récemment j'ai eu l'occasion d'aller en Allemagne et de m'entretenir à ce sujet avec les amis les plus anciens et les plus intimes de Tourguéneff, tels, l'éminent critique Pietsch et son érudit confrère Zabel. Eh bien ! ils m'ont affirmé que non seulement Tourguéneff n'a jamais écrit à Sacher-Mazoch, que non seulement il ne l'a jamais connu, mais encore qu'il s'est toujours énergiquement refusé à entrer en relations a\ec lui. Et nous en trouvons la confirmation dans une lettre écrite à M. Souvorine, directeur du Novoié-Vi'émia, où il dit, parlant de Sacher-Mazoch :

Je ne le connais pas personnellement et je vous avoue que je ne suis pas grand amateur de ses romans... Je n'ai jamais pu comprendre en quoi on pouvait me comparer à lui.

Voici donc ruinée la base de tout ce procès. Il ne repose, en somme, que sur une affirmation mensongère, et on ne s'explique vraiment pas quel intérêt pousse certaines gens à venir ainsi salir la mémoire de ce grand homme de bien auprès de ses amis les plus cordiaux.

196 IVAN TOUnCUÉXEFF

C'est en eflet l'histoire de ces prétendues lettres qui est venue donner aux Soin>enirs sur Tourij^iicneff'xine importance qu'ils ne pouvaient avoir par eux-mêmes, étant donnée la personnalité de l'auteur.

Mais, peut ou dire, si ce n'est pas à Sacher- Mazoch que ces lettres ont été écrites, c'est peutêtre à quelque autre, ii ses amis de Russie, comme le suppose Zola? Eh bien! non. Dans les milliers de lettres de TourguénefT à ses amis russes, publiées ou inédites, que j'ai eu l'occasion de parcourir pour documenter ma publication actuelle, je n'ai rien trouvé qui pût justifier les assertions de ses ennemis, sinon cet unique passage d'une letti e adressée le 25 novembre 1875 à M. Saltykov'.

Lorsque Pierre le Grand rencontrait un homirie intelligent, il le baisait au front, dit-on. Bien que je ne sois pas Pierre et que je ne sois pas Grand, après avoir lu vot)-e lettre du 18 novembre, je vous embrasserais volontiers, mon cher ami, tellement tout ce que vous dites des romans de Goncourt et de Zola, me par.iît juste. Je le sentais vaguement, c'était comme un malaise indé(inissal)le et ce n'est qu'aujourd'hui que je peux dire : Tiens! et j'ai compris. Ce n'est pas le talent qui leiu" manque, surtout à Zola; mais ils ne suivent pas la l)onne route et ils imaginent trop. Leur littérature pue la littérature. Voilà le défaut. Mais il est évident qu Cn ce niouient cela plaît à notre j)ul)lic russe, et bien qu il ne faille pas flatter aveuglément ce goût, il ne faut pas non plus oubli(>r (pie les romans ne sont pas écrits pour nous et que ce qui peut nous paraître trop épicé semble

1. Célèbre satiri(juc russe connu sous le pseudonyme de Stclit'-di'ine. à cette époque rédacteur en chef de la revue de Saint- Pétersbourg les Annales de la Pairie.

DAPUÈS SA COlîRESPOXDAXCE 197

au pul)lic aussi frais que la première neige. Aussi attendons l'avis de la direction des Annales de la Patrie.

Le sujet du roman de Concourt est assez hardi. C'est l'étude consciencieuse et approfondie de la vie de la fille publique'. En tous cas, ce n'est pas l'Adolescent de Dostoïevsk}'! Ayant reçu la dernière livraison des Annales de la Patrie, j'ai plongé dans ce chaos. Dieu! quelle boue, quelle puanteur d'hôpital, quelles rengaines inutiles, quelle manie de psychologie maladive! ! C'est à cela que pourrait s'appliquer complètement ce que vous dites dans votre lettre sur ce genre de littérature. . .

Ainsi, tout d'abord, il n'est pas question de Daudet ; en outre, TourguenefF semble plutôt défendre ses tout nouveaux amis français contre les appréciations de son correspondant. Et je dis : « tout nouveaux », parce que cette lettre est de 1875 et que les réunions « des Cinq >) venaient a peine d'être décidées. D'ailleurs, cette expression de « sentir, puer la littérature >), est une expression familière à TourguenefF, et nous le voyons parfois l'appliquer à ses propres œuvres, par exemple, dans ce passage de sa lettre à iVnnenkov :

J'ai lu le roman d Avdeïev dans la Revue Moderne'^. C'est mauvais, très mauvais! et j'en ai été d'autant plus désagréablement impressionné que je ne peux pas n'y pas reconnaître une certaine imitation de ma manière, si bien que mes imperfections m'en deviennent plus sensibles. Il me semble que si j'étais forcé de lire beau-

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