L'auteur des Souvenirs sur Tourguéneff
d'après sa COnnESPOXDANCE 201
guénefF sur ce personnage, opinion peu flatteuse, ainsi qu'une sorte de prévision de ces futures « révélations ■>■>. Mais je ne citerai pas, ne voulant pas affirmer, comme l'auteur des Souvenirs sur Tou?guêi}eff\ des choses que je ne puis contrôler.
Quant aux lettres dont Polonsky m'autorisait h reproduire des passages dans mon article des Noi'osti, je ne crois pas utile d'y recourir aujourd'hui, ayant reçu depuis une lettre écrite en français qui résume ce qu'il a pu me dire sur ce sujet dans sa correspondance précédente. La voici :
St-Pétersbourg, 30 août/11 septembre 189G.
Cher Monsieur,
Pendant mon séjour à Spasskoïé (la propriété de Tourguénefl) j'ai eu comme de coutume de longs entretiens avec mon vieil ami Ivan Serguéïévitch, qui était toujours très franc avec moi et ne me cachait rien. C'est pourquoi je me permets d'aflh'mer avec conviction pleine que Tourguéneff, dans ses confidences les plus intimes, ne parlait qu'avec la plus grande estime de ses amis — hommes de lettres — français : Flaubert, Zola, Daudet, Maupassant, Concourt, et d'autres qu'il chérissait beaucoup. Il était fier de ces bonnes relations avec d illustres écrivains français et ne le cachait jamais...
Je me rappelle bien comment, à la mort de Gustave l'iaubert, qu'il vénérait particulièrement, Tourguéneff ])roposa au public russe de faire une souscription pour le monument du grand défunt ; c'est alors qu'une partie delà presse se rua contre. Tourguéneff, en lui démontrant avec ironie qu'il était tout à fait inutile de souscrire pour le monument d'un écrivain étranger, tandis que tant de célébrités russes, Gogol, Griboïedoff, Ler-
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montoff, ont longtemps attendu un monument ou n'en ont pas encore.
Votre très dévoué
Jacques Polonsky.
Enfin, je reproduirai la lettre que m*a écrite, le 14 novembre 1887, Saltykov (Stchédrine), à qui Tourguéneff avait adressé la lettre citée plus haut et où il exprime son opinion sur Concourt et sur Zola :
Je ne vois rien d'offensant et rien de perfide à l'égard de ses amis dans Uappréciation de Tourguéneff sur les réalistes français contemporains. On peut conserver les relations amicales et ne pas tout admirer dans ses amis. Tourguéneff s'était exprimé dune manière un peu brutale en disant que l'œuvre de Zola et de Concourt pue la littérature, mais c'est tout. Cette appréciation était la réponse à ma lettre, où je disais que ces écrivains ne sont pas des réalistes comme, par exeiiqile, Cogol, Dickens, etc., mais des psychologues qui ont pris le nom de réalistes...
Et plus loin il ajoute :
Quoi (ju il en soit, je n ai jamais remarqué dans le caractère de Tourguéneff la moindre trace d hypocrisie.
En somme, dans toute la correspondance de TourgucnefT, nous n'avons pu relever contre ses amis littéraires de France qu'un seul trait, fort innocent, qui ne prouve rien contre la sincérité de ses amitiés, mais montre simplement son indépendance de jugement. Comme le dit Saltvkov, en effet, on peut être un véritable ami sans tout admirer. C'est aussi l'opinion de Zola. D'ailleurs, il
n'y mettait aucune hypocrisie puisque nous avons vu déjà, par sa lettre à Daudet au sujet Aq Nabab, qu'il n'hésitait pas à mettre la critique à côté de l'éloge.
Jusqu'ici ce ne sont que des paroles. Passons aux faits :
Par les lettres à Zola que je publie aujourd'hui, on jugera du dévouement avec lequel, ne ménageant ni son temps ni ses démarches, TourguénefF a travaillé à faire connaître en Russie l'œuvre de son ami. Ce qu'il a fait pour Zola, il l'avait déjà fait pour Flaubert; ensuite ce fut le tour de Concourt, de Guy de Maupassant. Jamais il n'a eu, pour sauvegarder ses propres intérêts, autant de soins minutieux qu'il en a mis au service de ses amis. C'est lui qui traitait pour eux; il avait demandé à Zola pour la Russie, comme à Tolstoï pour la France, une procuration dont Zola a retrouvé dans ses papiers cette minute écrite de la main de Tourguéneff :
Je soussigné déclare donner pleins pouvoirs à M. Ivan Tourguéneff relativement à mes droits d'auteur provenant de traductions qui seraient faites de mes ouvrages en langue russe. En outre, j autorise M. Tourguéneff à entrer, avec les traducteurs et éditeurs, en pourparlers pour les conditions à intervenir.
Et si l'on veut savoir comment il présentait les œuvres de ses amis, avec quelle abnégation il s'efFa-
çait pour leur faire place, qu'on lise les quelques lignes suivantes d'une lettre que Charles Emond m'adressa :
... Le journal le Temps avait déjà publié quelquesunes de ses œuvres lorsque, le rencontrant un jour, je lui fis l'observation que notre ami commun Hébrard serait fort aise de lui offrir une fois de plus l'hospitalité du Tern- s.
— Passons, si vous voulez bien, chez moi, répondit Tourguéneff après un instant de réflexion, et je promets à Hébrard et à vous une surprise dont vous serez plus que satisfaits.
C'est pour la première fois que j'entendais Ivan Serguéïévitch se prononcer d'une façon aussi flatteuse sur son propre mérite.
Arrivé chez lui, Tourguéneff tira de son bureau un roideau de papier.
Je cite textuellement :
— Tenez, me dit-il, voici de la copie de derrière les fagots ]>our votre journal. Ce qui veut dire que je n'eu suis point fauteur. Le maître — car c est bien un maître, celui-là, — est presque inconnu en France, mais je vous afiirme en mon âme et conscience que je ne me sens pas digne de dénouer les cordons de ses souliers.
I^e surlendemain paraissaient dans le Temps, les Souvenirs de Sébastopol par Léon Tolstoï.
C'était en avril 1870.
Voilii ce que Tourguéneff savait faire pour ses amis, et je crois qu'on chercherait longtemps dans le monde littéraire un écrivain capable d'une telle modestie et d'une telle abnégation.
Si j'insiste ainsi pour éclairer d'un jour véri-
d'après sa correspondance 205
table le caractère généreux et loyal de Tourguéneff, c'est parce que je me souviens d'une conversation plus récente avec Alphonse Daudet, où il n'était plus question ni des Souvenirs sur Tourguéneff, ni des fameuses lettres à Sacher-Mazoch, mais bien d'impressions personnelles conservées par l'auteur du. Nabab .
— Vous avez peut-être entendu parler, me dit-il, du procès que me fit, il y a quelques années, un acteur que j'avais hébergé et qui m'en récompensait ainsi parce que j'avais refusé de collaborer à une adaptation inepte d un de mes romans en drame. Son travail était au-dessous de tout et témoignait même dune ignorance complète de l'orthographe. (Cependant il affirmait que je m'étais approprié ce travail et que j'avais intention de m'en servir. Il va sans dire que la chose fut tirée au clair et qu'il perdit sou procès, mais j'en avais eu beaucoup dennuis. Avant le jugement, je rencontrai un jour TourguénefF. « Ecoutez, Daudet, me dit-il, il paraît que votre affaire n'est pas claire; on dit que vous pourriez bien être condamné ... » — A la manière dont cela fut dit, je vis bien que ceux qui entouraient Tourguéneff et le renseignaient n'étaient pas de mes amis. Il est probable aussi qu'il ne me pardonnait pas de n'être jamais allé chez lui, malgré ses invitations. Etant marié, je ne vais dans une famille qu'avec ma fenwiie, et comme ses invitations s'adressaient à moi seul, je restais chez moi.
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Cependant Alphonse Daudet m'avoua qu'il n'aurait sans doute pas écrit le post-scripluin, cause de tout cet incident, s'il avait laissé passer le temps sur la première impression. Mais, comme il le dit lui-même, c'est au moment où il corrigeait les épreuves de son volume que des amis prévenants, — il V en a toujours, — lui signalèrent les pages le concernant dans les Souvenirs sur TourgucncfJ .
Enfin, après la lecture des lettres de TourguénelV à Flaubert, que j'ai publiées dans Cosmopolis, en 1896, le maître m'a écrit la même année :
Les lettres de Tourguéneff que vous me communiquez, accompagnées de vos notes intelligentes et subtiles, ont en effet modifié mon sentiment sur le grand écrivain russe. Oui, vous avez raison, Tourguénefr n'est pas fourbe, il n'a pas deux figures, ou du moins, il ne les a que selon la condition mondaine et sociale. Il m'apparaît surtout dans ses lettres comme un esprit chagrin, un homme mécontent de tout, surtout de lui-même; il n'a pas mené sa vie et elle l'a conduit où il ne voulait pas; c'est un mal couché qui se tourne et retourne dans les faux plis de ses di'aps.
Je trouve aussi dans cette correspondance une preuve nouvelle de ce que je savais déjà, qu'un étranger, si affiné soit-il, ne connaît jamais bien notre langue; les jugements écrits de Tourguéneff sur les littérateurs français, de même que ses jugements parlés, attestent cette vérité. Je me rappelle nos discussions à propos de Chateaubriand et des Mémoires d Outre-tombe , sa stupeur quand Flaubert et moi lui affirmions que le maître de lu langue française au dix-neuvième siècle était celui-là, et pas un autre que celui-là...
Mais je m'arrête ; les souvenirs affluent et je n'ai pas le tenq)s de bavarder... (suivent quelques lignes d'un caractère personnel). Alphonse Daudet.
d'après sa COnRESPONDANCE 207
Cette lettre nous montre que, s'il reste encore une certaine amertume dans le cœur d'Alphonse Daudet, du moins son grand esprit commence à se dégager de suggestions intéressées, et tout lait supposer qu'éclairé complètement parce que je viens d'établir aujourd'hui, il rendra pleine justice à son ancien ami ' .
Quant à l'opinion de mon éminent correspondant sur la connaissance qu'avait TourguénefF de la langue française, je rappellerai que, dans une lettre à George Sand, Flaubert exprimait son vif chagrin de ne pas se trouver en accord avec l'écrivain russe et un autre écrivain, français celui-là, sur Chateaubriand :
Mais comme il est difficile de s'entendre ! s'écrie-t-il. Voilà deux hommes que j'aime beaucoup et que je considère comme de vrais artistes, Tourguéneff et Zola. Ce qui n'empêche qu'ils n'admirent nullement la prose de Chateaubriand et encore moins celle de Gautier. Des phrases qui me ravissent leur semblent creuses. Qui a tort ? et comment plaire au public quand vos plus proches sont si loin? Tout cela m'attriste beaucoup. Ne riez pas-.
Interrogé, Emile Zola me fit remarquer tout d'abord que l'importance donnée à la discussion littéraire sur Chateaubriand a été exagérée. Ni
1. Ces lignes ont été écrites en 1897 et également publiées dans Cosmopolis. Le regretté maître en a pris connaissance et ne m'a pas caché la satisfaction qu'il éprouvait de pouvoir définitivement revenir sur son premier sentiment.
1 Gustave Flaubert, Correspondance, iv° série, p. 228.
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l'iaubert ni Daudet n'en ont assez dit les circonstances et les conditions, pour que les profanes puissent comprendre. Dans les réunions des « Cinq », on parlait un peu de tout, du mérite des divers écrivains français et étrangers entre autres choses, etce n'était pas Chateaubriant seul qui motivait le heurt d'()pinions entre Flaubert et Tourguéneff, mais leur conception entière sur la façon d'écrire. On sait jusqu'à quel point extrême l'auteur de Madame Bo^Hirij poussait le culte de la phrase bien faite, harmonieuse. Pour lui, elle devait être comme coulée dans le bronze ou sculptée dans le marbre, se tenir debout rigide, en une plasticité parfaite. Il considérait la prose comme le moins aisé des moyens d'expression esthétique; la poésie, même médiocre, peut séduire, sembler belle, grâce au lythme et à la rime; la prose ne peut atteindre son effet d'harmonie complète qu'après de longs et laborieux efforts. On s'explique, dès lors, le délai de dix ans qu'il mettait à écrire un roman.
Tourguéneff, lui, se préoccupait davantage de la vie, de la vérité que de la forme, tout en voulant celle-ci artistique. Aussi ne pouvait-il comprendre cette recherche minutieuse du mot précis, cette peur de se répéter et surtout les a qui » et les u que » trop fréquents.
— (lomment! — s'écriait-il, — vous évitez les « qui » et les « que », ces tout petits mots, si commodes pour lier les phrases, quand nous autres Russes nous sommes si gênés par des conjonctions
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équivalentes dune fastidieuse longueur ! Mais c'est une aubaine, une chance unique! « Qui »,
«que », — répétait-il, — et vous vous plaignez?
Je ne comprends plus.
Il comprenait moins encore lorsque Flaubert niait devant lui Mérimée, Mérimée que l'écrivain russe tenait pour un vrai maître et qui avait été l'ami, le préfacier et le traducteur de ses œuvres en France, — Allons ! — dit un jour Flaubert, — apportez la prochaine fois un livre de ^Mérimée, je n'en ai pas chez moi, et nous causerons de son style.
Le livre apporté, Flaubert se mita lire, s'arrêta à chaque ligne, pour tout critiquer, la syntaxe, les images, les tournures fâcheuses, les « qui » et les « que » surtout, les phrases toutes faites, l'es lieux-commuris platement écrits,
« Il fallait voir l'ébahissement de ce pauvre Tourguéneir, — me dit^Zola avec un sourire de sympathie pour son ancien ami; — ses tentatives de défense, ses efforts pour démontrer que les choses simples devaient êtres dites simplement. Il réussissait seulement à provoquer des attaques plus rudes, et il finissait par murmurer d'un sincère accent de détresse: — Je ne vous comprends pas! Je ne vous comprends pas !
« Non, il ne comprenait pas. Très cultivé, suffisamment versé dans notre langue, il n'en était pas moins un écrivain étranger. Comment aurait-il pu pénétrer ses finesses, ses subtilités, lorsqu'elles demeurent inaccessibles à pas mal de Français ?
« Je dois cependant ajouter, — continua Zola, — qu'il m'était arrivé de m'associer aux observations de TourguénefF, dans sa discussion avec Flaubert qui soutenaient Daudet et Concourt. J'estimais, et j'estime toujours, qu'il y a parfois danger à ciseler la parole comme le bronze. En poussant trop loin le souci puriste de la phrase, en enchaînant la liberté vivante qui est l'âme même du verbe, on risque de le dessécher, de lui ôter toute vie. La toilette est indispensable; la page doit se présenter nette devant le lecteur, ne pas le fatiguer par des redites, ou le trop choquer par des expressions toutes faites; mais on paralyse son génie en voulant trop soigner sa phrase. Et c'est évidemment à une de ces discussions, où je me rangeai du côté de l'écrivain russe, que Flaubert fait allusion dans sa lettre à George Sand. Quant à Chateaubriand en particulier, TourguénefF l'admirait certainement beaucoup, tout en étant gêné par la pompe constante de son style. Mais il ne pouvait pénétrer le culte de Flaubert qui récitait certaines phrases des « Mémoires d'Outre-Tombe », avec la passion dévote d'un prêtre officiant à l'autel de son dieu. J'étais avec Flaubert, de toute ma foi littéraire, seulement, je le répète, je ne donnais pas toujours tort à TourguénefF. »
Quoi qu'il en soit, de cet entretien avec Zola, et de la lettre citée de Flaubert, il résulte qu'on peut admirer avec quelque réserve Vécriture d'un très grand écrivain sans passer pour un ignorant
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des finesses de la langue. Le lait seul de discuter avec un écrivain étranger des questions de style, c'est déjà lui reconnaître une compétence suffisante, surtout lorsqu'on voit le maître styliste qu'est Flaubert se demander à ce propos: « Qui a tort? »
C'est qu'en eflet, élevé par des parents qui connaissaient bien le français, exercé dans cette langue par des gouverneurs d'origine dès son plus jeune âge, ayant ensuite passé en France, dans les milieux littéraires, la plus grande partie de sa vie, Tourguéneffa su tellement pénétrer les beautés du clair verbe de ses amis, que Taine a pu dire de lui que sa langue était celle des salons du xviii'^ siècle.
Cependant autre chose est de comprendre une langue au point d'en sentir les beautés et les finesses, et autre chose de pouvoir en ciseler une œuvre d'art. Aussi Tourguéneffs'est-il toujours défendu d'avoir écrit la moindre de ses œuvres dans une ' autre langue que le russe. Un de ses biographes, M. Venguérov, ayant dit que certains de ses récits avaient été écrits en français ou en allemand, TourguénefF protesta vivement: « Je n'ai jamais publié une seule ligne qui ne fût en russe ; autrement je ne serais pas un artiste mais un écrivailleur au-dessous de tout. Comment peut-on écrire dans une langue étrangère quand on a déjà tant de mal à exprimer proprement dans sa langue maternelle les pensées et les images qui vous hantent!»
Et de fait, quand il voulait donner au public fran-
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rais un de ses ouvrages, Tourguéneff, — qui montre parla correspondance que nous publions combien éléfrante est sa phrase française, — recourait néanmoins aux bons ollices de ses amis, M. et Mme A'iardot, ou à ceux de Mérimée, ou de Flaubert, comme nous l'avons vu dans les lettres qu'il lui adressait à propos de Monsioui- François, nouvelle parue d'abord dans la Nouvelle Rei'iic. Sous ce rapport, Daudet et Tourguéneff sont donc parfaitement d'accord.
Quoi qu'il soit des nombreuses questions soulevées par l'incident que j'ai raconté, il m'a été une occasion propice do mettre en reliel le véritable caractère des relations deTourguénelI' avec ses amis français.
d'après sa correspondance 213
48, rue de Douai.
Vendredi soir.
[Commencement de 1874] (1) .
Mon cher Zola,
Je suis désolé de vous avoir fait faire une course inutile. Je croyais vous avoir dit que je resterais h la maison jusqu'à 2 heures. Je vous demande bien pardon de mon manque de mémoire. Voulez-vous venir demain, ou dimanche, ou lundi, avant 2 heures, ou mardi de 4 à G? Je vous attendrai bien sûr. Faites-moi savoirle jour et l'heure si vous voulez.
Tout à vous
Iv. ToURCrÉNEFF.
Spasskoïé, Gouvernement d'Orel, Ville de Mlsensk. Jeudi, 17/5 juin 1874.
Mon cher Zola,
Si vous avez un atlas, trouvez-y la carte de Rus-
1. La date est établie approximativement d'après l'adresse, le numéro 48 de la rue de Douai étant devenu le numéro 50 en 1874 et Tourguéncff n'ayant pas correspondu avec Zola avant 1873. D'ailleurs, j'ai classé chronologiquement toutes les lettres non datées, avec une quasi-certitude, en me basant soit sur leur contenu, soit sur leur adresse, soit sur less ouvenirs d'Emile Zola.
sie et faites glisser \otre doigt, en partant de Moscou, dans la direction de la Mer Noire, vous trouverez sur votre chemin — un peu aunordd'Orel — la ville deMtsensk. Eh bien! mon village est h 10 kilomètres de cet endroit assez peu prononçable, comme vous voyez. C'est une solitude calme, verte, triste, absolue. Si je puis y travailler, j'y resterai quelque temps, sinon, je file, et après un séjour de six semaines à Carlsbad, je rentre à Paris, où je vous verrai bien certainement.
Et maintenant, les affaires!
J'ai acquis a Pétersbourg la conviction que, vu l'état actuel de la législation internationale, il n'y a rien à faire pour empêcher le premier venu de vous traduire et de vous publier, c est pourquoi je n'ai pu placer la « Conquête de Plassans ». Aucune traduction n'en a encore paru, mais l'éditeur de la revue dont je vous ai parlé ^ ne voulait pas se risquer à commander une traduction dont il n'aurait pas eu la primeur. (Au moment où je quittai Pétersbourg, la Curée venait de paraître chez un libraire sous le titre « DobytcJia hrochcnnnia sobtikam, » mot h mot: Proie jetée aux chiens). Mais comme l'éditeur en question tient beaucoup à publier vos ouvrages dans sa revue, il vous propose par mon entremise de vous payer 30 roul)los ^105 francs) par feuille d'impression pour tout ce que vous lui enverrez en manuscrit et en épreuves, et,
1. L'éditeur est certainement M. Stassulevitcb, directeur du Messager de U Europe.
d'après sa cokrespoxdance 215
comme il doit payer à peu près autant au traducteur je trouve que c'est un prix raisonnable et que vous devez l'accepter. Répondez-moi à l'adresse suivante :
« M. I.-T., St-Pétersbourg, Hôtel Demouth, Grande rue des Ecuries ».
Je serai là dans une vingtaine de jours au plus tard et je pourrai transmettre votre réponse à l'endroit voulu.
L'éditeur a lu votre Conquête et en a été ravi.
Le roman que vous êtes en train d'écrire m'intrigue beaucoup. Il me semble qu'il sera excellent. Le sujet en est très simple et très original à la fois '.
Je viens d'écrire à Flaubert, mais je crains fort que ma lettre ne le trouve plus à Croisset. Il avait l'intention d'aller se rafraîchir le sang en Suisse, au Righi. Le public russe n'a pas voulu mordre ii son^/ï/ome, qui n'a pas même été défendu! Il ne faut pas qu'il sache cette particularité.
Au revoir, je vous souhaite santé et bonne humeur, et je vous serre cordialement la main.
Iv. TOURGUÉXEFF.
P. S. — La politique prend une drôle de tournure chez vous.