‹ Ivan Tourguéneff d'après sa correspondance avec ses amis françaisChapitre 5 sur 91 · A. Fet. — Mes Souvenirs · texte numérisé non relu

A. Fet. — Mes Souvenirs

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Mérimée, déjà connu comme traducteur de plusieurs chefs -irteuvre de la littérature russe ; et ses relations devinrent plus intimes avec Charles Kdmond, qu'il avait rencontré à Berlin et qu'il retrouva dans la maison d'une de ses compatriotes, Mme Yazykov, où fréquentaient aussi le fameux révolutionnaire Bakounine et l'écrivain russe exilé Ilerzen.

Ce fut Charles Edmond qui, d'un seul coup, mit Touriiiiénefï' en relations avec l'élite du monde littéraire de cette époque : Sainte-Beuve, Thct>phile Gautier, Flaubert, les frères Concourt, Taine, Berthelot, Renan, Gavarni, Paul de Saint-A'ictor, Scherer, Charles Blanc, Adrien Hébrard, Fromentin, Broca, Ribot, Nefftzer, etc., en un mot tous les convives des lameux dîners du restaurant Magny. 11 les voyait pour la première fois, excepté Flaubert ([u 11 connaissait depuis 1858. Nous lisons, en efFet, dans le Journal des Goncourt, à la date du 23 janvier 18G3 :

« Dîner eliez Magny. Charles Edmond nous amène Tourguéneff, cet écrivain étranger d'un talent si délicat, l'auteur des Mémoires d'un Seigneur russe \ 1 auteur de l'J/tunlri russe. C'est ïm colosse charmant, un doux géant aux cheveux blancs, qui a l'air du bienveillant génie d'une montagne ou d'une forêt. Il est beau, grandement beau, énormément beau, avec du bleu du ciel dans les yeux, avec le charme du chantonnement l'usse, de celte canlilène où il y a un rien de l'enfant et du nègre. Touché, mis à l'aise par l'ovation qu'on lui

1. 'tilTL- donné alors à la Iraduclion (rançaisc des liécils d'un Chassrur.

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fait, il nous parle curieusement de la littérature russe, qu'il annonce en pleine voie d'études réalistes, depuis le roman jusqu'au théâtre. »

Guizot avait déjà témoigné le désir de connaitre l'auteur du Journal d'un homme dé trop, dont la lecture l'avait frappé ; et Lamartine racontait avec enthousiasme sa première rencontre avec TourguénefF.

Le romancier russe fut également en relations suivies avec Jules Simon, Edmond About, Gounod, Augier, Maxime du Camp, Victor Hugo, Jules Janin, Francisque Sarcey, et, plus tard, il fut introduit par Flaubert dans la jeune école naturaliste : Zola, Daudet, qui, avec Edmond de Concourt, Flaubert et TourguénefF, formèrent cette petite « Société des Cinq » que réunissait un dîner mensuel. Enfin, par Zola. Tourguénefï'fit la connaissance des jeunes écrivains qui collaborèrent aux Soirées de Médan, et particulièrement de Guy do Maupassant.

Nous avons dit quelques mots de l'influence qu'avait eue sur le talent de Tourguéneff la fréquentation des littérateurs français. Il serait juste d'ajouter que lui-même a dû avoir, à son tour, une certaine action sur la nouvelle école naturaliste. Il est à remarquer, en effet, que le naturalisme, ou plutôt le réalisme, qui devenait école en France avec Flaubert et Zola, était, depuis Pouschkine et Gogol, la caractéristique dé la littérature russe. Et encore Flaubert, — comme le fait remarquer l'un de ses plus puissants continuateurs, Guy de

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Maupassant, — avait grandi à l'heure de l'cpanoiiisseinent du romantisme et en avait subi l'ascendant.

« C'est là un des côtés les plus singuliers de ce grand homme, — dit Maupassant dans sa préface aux Lettres de Gustave Flaubert adressées à George Sand, — ce novateur, ce révélateur, cet oseur a été jusqu'à sa mort sous rinfluence dominante du romantisme. C'est presque malgré lui, presque inconsciemment, poussé par la force irrésistible de son génie, par la force créatrice enfermée en lui, qu'il écrivait ces romans d une allure si nouvelle, d'une note si personnelle. Far goùl, il préférait les sujets épiques, qui se déroulenten des espèces de chants pareils à des tableaux d'opéra. »

TourguénclT, qui procédait des maîtres russes, a souvent insisté, dans ses conversations avec ses amis de France, sur la nécessité d'abandonner les anciennes formes romantiques avec leurs combinaisons compliquées et leurs personnages artificiels, pour s'adonner h la peinture de la vie réelle et de l'àme humaine. Cette influence des œuvres et des opinions de TourguénefT n'est pas niée, nous le verrons, par les romanciers de la nouvelle école eux-mêmes.

Mérimée, — qui connaissait, bien avant l'arrivée de Tourguénellen France, les œuvres de Pouschkine et de Gogol, et qui avait même vu Gogol, en 1837, il Paris, chez Mme Smirnov', — dit un

1. Mme Smirnov, chantée par Pouschkine et nommée par le Prince Viazemsky « Notre-Dame do la liltératiiro russe », réunissait dans son salon do Sainl-Pélersbourg les écrivains les plus illustres de son pays.

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jour à Tourguéneff: « Votre poésie cherche avant tout la vérité ; la beauté apparaît ensuite d'ellemême. Nos poètes, au contraire, suivent une voie opposée : ils recherchent, avant tout, l'effet, l'esprit, le brillant, et si avec cela ils trouvent le moyen de ne pas blesser la vraisemblance, ils l'acceptent par surcroît... Chez Pouschkine, ajoutait-il, la poésie fleurit merveilleusement d'ellemême et jaillit de la vérité. »

Une autre fois, l'auteur de Colomba, dans une lettre à une dame russe, lettre inédite en France, s'exprime de même : « Cédant au désir et à l'insistance de quelques amis russes, j'ai lu Crime et Châtiment, roman de Dostoïevsky. On m'a dit que c'est son chef-d'œuvre. Je vous dirai franchement que, malgré le grand talent de l'auteur, ce roman ne me plaît pas ; il y a mis une tension, une exaltation de sentiments qui a nui à la netteté de son observation artistique. Il procède plutôt de Victor Hugo que de Pouschkine. Est-il digne d'un écrivain russe, ayant un modèle aussi haut, de suivre les traces d'Hugo et de s'en inspirer ? »

Les relations de Tourguéneflf avec le monde littéraire français ont donné lieu, pendant ses déplacements, à une correspondance intéressante. Malheureusement tout n'a pas été conservé, ou bien n'a pas encore été retrouvé. Ainsi, nous devons considérer

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comme ;t jamais perdues les lettres que TourguénefT t'ciivit ;i Mérimée et qui furent brûlées, rue de Lille, sous la Commune, avec les autres papiers de l'auteur de Co/o/??^//. M.Augustin Filon, l'auteur du remarquable volume: Mérimée et ses Amis, qm a eu entre les mains tous les documents biographiques concernant Mérimée, a bien voulu rechercher à notre intention cette correspondance, mais tous ses cH'orts sont restés vains.

Nous devons aussi renoncer, pour le moment, à connaUre les lettres adressées par TourguénefT à Victor Hugo et qui n'ont pu être retrouvées par M. Paul Meurice dans les papiers de son illustre ami. 11 en est de même de celles adressées à Charles Edmond. Grâce à l'obligeance de M. Jules Claretie, qui lui-même n'a reçu de Tourguénefl qu'un seul billet, j'ai pu avoir communication de trois lettres adressées par TourguéneU' à Charles Edmond et d'une autre à Ph. Burty.

Jules Simon a répondu à ma demande qu'en cfTet il a « beaucoup connu et beaucoup aimé TourguénefT. Nos entrevues, ajouta-t-il, étaient trop fréquentes pour qu'il y eût lieu entre nous à une correspondance littéraire, et d'ailleurs mes cartons ont été affreusement pillés. » C'est le même cas pour Francisque Sarcey, avec cette différence qu'il a volontairement donné à des <( amateurs dautojrraphes » lescpielques billets insignifiants qu'il a reçus de TourguénefT.

Mme Jules Michelet m'écrit n'avoir aucun souve-

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nir « qu'en faisant le classement des lettres reçues par Michelet, il s'en soit trouvé de TourguénefF. .. Une (ois le grand romancier est venu voir le grand historien, et je croisque c'est tout comme relations. »

Un pénible incident, dont nous parlons plus loin, — au cours de la préface à la correspondance de TourguénefF avec Zola, — a empêché Alphonse Daudet de me communiquer les lettres qu'il a reçues de l'auteur des Récits d'un Ckaaseur. Cependant, d'après le témoignage de Daudet luimême, ces lettres sont cordiales, exquises. Espérons que, éclairé par les correspondances que nous publions, l'auteur du ISahab reviendra aux sentiments qu'il a longtemps nourris pour Tourguéneff vivant et qu'il ajoutera moins de foi à des racontars de portières'. Enfin, Edmond de Concourt m'a assuré n'avoir aucune lettre intéressante de TourguénefF, parce qu'ils se voyaient trop fréquemment. Je crains que cette réponse ne cache une irritation semblable à celle de Daudet et ne soit également provoquée par de prétendus « Souvenirs sur TourguénefF» d'un témoin suspect.

En un mot, nous n'avons aujourd'hui que les lettres adressées par TourguénefF à Mme Viardot, à Ceorge Sand, à Sainte-Beuve, à Théophile Gautier, à Flaubert et à sa nièce Mme Commanville ;

1. Cette introduction a été écrite au moment de la publication de la première partie de la correspondance de Tourguéneff dans le Cosmopolis. On verra plus loin, dans la préface déjà indiquée, qu'en effet Alphonse Daudet a modifié son opinion.

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à Taine, Renan, Ambroise Thomas, Charles Edmond, Zola, Guy de Maupassant, Jules Claretie, André Theuriet, Ph. Burty, Louis Déprel, Durand- Greville, etc. Seule la correspondance avec Flaubert et avec Zola est bien complète. Mais toute la série présente un grand intér^'t biographique. Elle commence avec les débuts littéraires de Tourguéneir et ne finit qu'à sa mort.

11 est d'autres lettres sans doute que nous neconnaissons pas. Nous serions très reconnaissant iiceux qui les possèdent de vouloir bien nous les communiquer, non seulement pour le plaisir des nombreux admirateurs du maître écrivain russe, mais aussi pour aider à fixer un chapitre intéressant de l'histoire des rapports intellectuels entre la France et la Russie.

Nous avons adopté pour cette publication Tordre chronologique, et nous commençons par les lettres adressées à Mme Viardot, à Flaubert, et à Mme JCommanville,

E. Halpéufne-Kaminsky.

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