‹ Ivan Tourguéneff d'après sa correspondance avec ses amis françaisChapitre 6 sur 91 · LETTRES A MADAME VIARDOT · texte numérisé non relu

LETTRES A MADAME VIARDOT

16 mai 1850.

Je suis à Courtavenel. Je vous avouerai que je suis heureux, comme un enfant, d'y être. Je suis allé dire bonjour à tous les endroits auxquels j'avais dit déjà adieu avant de partir. La Russie attendra : cette immense et sombre figure, immobile et voilée comme le sphinx d'Œdipe. Elle m'avalera plus tard. Je crois voir son gros regard inerte se fixer sur moi avec une attention morne, comme il convient à des yeux de pierre. Sois tranquille, sphinx, je reviendrai à toi, et tu pourras me dévorer ii ton aise si je ne devine pas l'énigme! Laisse-moi en paix peiîdant quelque temps encore! Je reviendrai à tes steppes !...

Il a fait très beau aujourd'hui. Gounod s'est promené tout le jour dans le bois de Blondureau à la recherche d'une idée; mais l'inspiration, capricieuse comme une femme, n'est pas venue, et il n'a

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lien trouvé. C'est du moins ce qu'il m'a dit luim»''me. Il prendra sa revanche demain. Dans ce moment il est couche sur la peau d'ours, en mal d'enlant. Il a une obstination et une ténacité dans son travail ({ui font mon admiration. Le vide de la journée d'aujourd'hui le rend très malheureux ; il pousse des soupirs gros comme le bras et n'est pas capable de se distraire de sa préoccupation. Dans sa désolation, il s'en prend au texte. J'ai tâché de le lemonter et je crois y être parvenu. Il est très dangereux de se laisser aller sur cette pente: on finit par se croiser les doigts sur le ventre, et l'on se dit: « Mais tout cela est atroce! » — J'ai reçu ses doléances un peu en riant, car je sais que tous ces petits nuages disparaissent au premier souiïle et je suis très flatté d'être le confident de ces petites douleurs de création...

Tourguéneff fit la connaissance de Gounod chez los Viardot et conserva, toute sa vie, des relations amicales avec lui ; mais aucune correspondance n'en est restée. Mme Charles Gounod m'écrit en effet: « ...Gounod avait une admiration profonde pour cet illustre poète. Souvent il a eu l'occasion de le rencontrer dans des maisons amies, mais je crois que là se sont bornées lours relations intimes, car, parmi la iiondireuse correspondance de Gounod, que je viens de classer tout dernièrement, je n'ai trouvé aucune signature de Tourguéneff. »

La composition (pii préoccupait Gounod au moment où Tourguéneff écrivait à Mme Viardot était Snp/io, son premier opéra, représenté le 1(J avril 1851. Le livret, comme on sait, est d'Emile Augier. Sous le coup du malheur

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qui venait de le frapper, — la mort de son frère, — Gounod s'était retiré, en compagnie de sa mère, dans la propriété de ses amis, M. et Mme Viardot. Dans ses Mémoires d'un Artiste, récemment publiés, l'auteur de Faust raconte que c'est grâce à la promesse spontanée de l'illustre cantatrice de chanter sa première œuvre que, jeune et ignoré, il a pu obtenir d'Emile Augier, déjà célèbre, d'écrire le livret et traiter d'avance avec la direction de l'Opéra. Instruite du deuil qui venait de l'atteindre, Mme Viardot, qui se trouvait en Allemagne, lui écrivit aussitôt pour l'engager à aller trouver la tranquillité et la solitude dont il avait besoin dans sa propriété de Courtavenel.

« Je suivis son conseil, ajoute Gounod, et nous par- (f tîmes, ma mère et moi, pour cette résidence où se « trouvait la mère de ]\Ime Viardot (Mme Garcia, la « veuve du célèbre chanteur], en compagnie d'une sœur a de Mme Viardot et d'une jeune fille laînée des enfants^, « aujourd hui Mme Heritte , remarquable musicienne « compositeur. Je rencontrai là aussi un homme charce mant, Ivan Tourguéneff, l'éminent écrivain russe, « excellent et intime ami de la famille Viardot. Je me « mis au travail dès mon arrivée. »

Saint-Pétersbourg, 21 février 1852.

II m'est impossible de continuer cette lettre comme je l'avais commencée. Un bien grand malhenr nous a frappés: Gogol est mort h Moscou, mort après avoir tout brûlé, — tout, — le 2™® tome des Ames Mortes, une (ouïe de choses achevées ou commencées, — toutenfin.il vous serait difficile d'appréciertoutelagrandeurde cette perte sicruelle,

si complète. Il n'v a pas de Russe dont le cœur ne saigne dans cet instant. C'était plus qu'un simple écrivain pour nous: il nous avait révélés à nousmêmes. Il était dans plus d'un sens le continuateur de Pierre le Grand pour nous. Ces paroles peuvent vous paraître exagérées, dictées par la douleur. Mais vous ne le connaissez pas ; vous ne connaissez que les moindres de ses ouvrages, et mèiiie si vous les connaissiez tous, il vous serait dillicile de comprendre ce qu'il était pour nous. Il faut être Russe pour le sentir. Les esprits les pluspénétrants parmi les étrangers, un Mérimée par exemple, n'ont vu en Gogol qu'un humoriste h la façon anglaise. Sa signification hist()ri(|ue leur a complètement échappé. Je le répète, il faut èlie Russe pour savoir tout ce que nous avons pejclu...

Iv. TOLRGUÉXEFF.

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