A MONSIEUR ET MADAME VIARDOT
Pétersburg, 1/13 mai 1.S52.
Mes chers amis,
Ct'lle lettre vous sera remise par une personne qu i [»art d'ici dans quelques jours, — ou bien elle l'expédieia ii Paris après avoir franchi la frontière, — de sorte que je puis vous parler un peu à cœur ouvert et sans craindre la curiosité de la police.
D APRES SA CORRESPONDANCE lo
Je commence à vous dire que si je n'ai pas quitté Pétersbourg depuis un mois, c'est bien contre mon gré. Je suis aux arrêts dans une maison de police par ordre de l'Empereur, pour avoir fait imprimer dans un journal de Moscou un article de quelques lignes sur Gogol. Ça n'a été qu'un prétexte, l'article en lui-même étant parfaitement insignifiant.
Il y a longtemps qu'on me regarde de travers; on s'est accroché à la première occasion venue. Je ne me plains pas de l'Empereur; l'affaire lui a été si perfidement présentée qu'il n'aurait pas pu agir autrement. On a voulu mettre un terme à tout ce qui se disait sur la mort de Gogol, et on n'a pas été fâché, en même temps, de mettre l'embargo sur mon activité littéraire.
Dans quinze jours d'ici, on m'expédiera à la campagne où je dois rester jusqu'à nouvel ordre. Tout cela n'est pas gai, comme vous voyez; cependant je dois dire qu'on me traite fort humainement; j'ai une bonne chambre, des livres, je puis écrire; j'ai pu voir du monde dans les premiers jours ; maintenant c'est défendu, car il en venait trop. Le malheur ne fait pas fuir les amis, — même en Russie. Le maUieur, a dire vrai, n'est pas bien grand : l'année 1852 n'aura pas de printemps pour moi, voilà tout. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est qu'il faut dire un adieu définitif à toute espérance de faire un voyage hors du pavs. Au reste je ne me suis jamais fait d'illusion làdessus; je savais bien, en vous quittant, que c'était
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pour longtemps, si ce n'est pour toujours. Maintenant, je n'ai qu'une ambition, c'est qu'on me permette d'aller et de venir dans l'intérieur de la Russie. J'espère que cela ne me sera pas refusé. L'iiéritier ' est très bon. Je lui ai écrit une lettre dont j attends quelque bien. Vous savez que l'Empereur est parti.
On avait mis aussi les scellés sur mes papiers, — ou plutôt on a cacheté les portes de mon appartement — qu'on a rouvertes dix jours plus tard sans rien examiner. Il est probable qu'on savait qu'il ne s'y trouvait rien de défendu.
11 faut avouer que je m'ennuie passablement dans mon trou. Je profite de ce loisir forcé pour travailler le polonais que javais commencé à étudier il y a six semaines. Il me reste encore quatorze jours de réclusion. Je les compte, allez!
Voici, mes chers amis, les nouvelles peu agréables que j'ai h vous donner. J'espère que vous m'en donnerez de meilleures. Ma santé est bonne, mais j'ai ridiculement vieilli : Je pourrais vous envoyer une mèche de mes cheveux blancs — sans exagération. Cependant je ne perds pas courage. A la campagne la chasse m'attend! Puis, je vais tâcher d'arranger mes allaircs. Je continuerai mes études sur le peuple russe, sur ce peuple, le plus étrange et le plus étonnant qu'il y ait au monde. Je travaillerai à mon roman avec d'autant plus de liberté d'esprit que je ne le destinerai pas \\ passer sous 1. Le grund-dur Alexandre Nîcolaïévitcb.plus tard.\le.\;indre II.
d'après sa correspondance 27
les grlfFes de la censure. Mon arrestation va probablement rendre impossible la publication de mon ouvrage à Moscou. Je le regrette, mais que faire?
Je vous prie de m'écrire souvent, mes chers amis ; vos lettres contribueront beaucoup à me donner du courage pendant ces temps d'épreuve : vos lettres et les souvenirs des jours passés, de Courtavenel, voilà tout mon bien. Je ne m'appesantis pas là-dessus, crainte de m'attendrir. Vous le savez bien, mon cœur est avec vous, et, je puis le dire maintenant surtout... ma vie est finie, le charme n'y est plus ; j'ai mangé tout mon pain blanc, mâchons ce qui reste de pain bis, et prions le ciel qu'il soit bien bon, comme disait Vivier '.
Je n'ai pas Isesoin de vous dire que tout ceci doit rester parfaitement secret; la moindre mention, la moindre allusion dans un journal quelconque suffiraient pour m'achever.
Adieu, mes chers amis ; soyez heureux et votre bonheur me rendra aussi content que je puis l'être. Portez-vous bien, ne m'oubliez pas, écrivez-moi souvent, et soyez bien persuadés que ma pensée est toujours avec vous. Je vous embrasse tous et vous envoie mille bénédictions. Cher Courtavenel, je te salue aussi, toi! — Adieu, adieu; écrivez-moi souvent. Je vous embrasse encore. Adieu!
Iv. TOURGUÉNEFF.
1. Corniste improvisateur, homme de beaucoup d'esprit et dont les traits amusaient souvent Tourguéneff et toute la famille Viardot.
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Dans SCS Somcnirs littéraires, Tourguéiieff raconte les circonstances de son arrestation. I.e petit article écrit à propos de la mort de Gogol, qu'il reproduit dans les Souvenirs, n'avait rien de subversif; il fut publié, en mars 1852, dans la Gazette de Moscou, avec l'autorisation de la censure. Mais on saisit ce prétexte pour faire payer au jeune auteur la hardiesse de ses Récits (l'un Chasseur. Tourguéneff fui mis aux arrêts pour un mois. Heureusement, les deux filles du surveillant en chef se trouvaient être des admiratrices de son talent et elles obtinrent que Tourguéneffaurait pour ,j)rison l'appartement particulier de leur ])ère. C'est là que, prolilant de ses loisirs forcés, il écrivit son célèbre récit Mouniou, dont Carlyle disait qu'il n'avait jamais rien lu de plus touchant. C'est certainement à cet ouvrage que la lettre qu on vient de lire fait allusion.
A l'expiration de ses arrêts, ïourguéneff fut envoyé (( par voie administrative » dans sa propriété de Spasskoïé avec défense d'en sortir. Cet internement dura jusqu'à la fin de 1854. C'est grâce au poète, le comte Alexis Tolstoï, auteur de la Mort cl Ivan le Terrible, et à Mme Smirnov, dont nous avons parlé, qui intercédèrent en sa faveur auprès du grand-duc héritier, plus tard Alexandre II, que Tourguénclf put reprendre sa liberté. Il s'empressa d'en profiter pour revenir en I-'rance .
Spasskoïé, 7 juillet, 25 juin 1858.
Chère amie,
Je reviens ii Spassko'ié après une absence de quatrcjourset je trouve votre lettre qui m'annonce la triste nouvelle'! Je n'osais pas vous parler de