‹ Ivan Tourguéneff d'après sa correspondance avec ses amis françaisChapitre 75 sur 91 · LETTRES AU BARON B. U. F · texte numérisé non relu

LETTRES AU BARON B. U. F

Bougival. Les Frênes, ce premier septembre 1882.

Mon cher baron,

Votre lettre m'a fait un grand pLiisir. Il eût été plus grand encore si elle ne m'avait pas en même temps apporté la nouvelle du triste état de votre santé. Le dernier «juart de la vie est dur pour tout le monde, pourvous beaucoup plus que pour beaucoup de nos contemporains. Heureusement, vous trouvez dans les ressources de votre intelligence et de l'amitié qui vous entoure la force nécessaire pour résister à ces pénibles épreuves.

.le pourrais dire que je suis logea peu près à la même enseigne que vous ; seulement, ma maladie est si peu de chose à côté de la votre que j'ai presque conscience d'en parler. 11 m'est survenu depuis bientôt six mois une angine de poitrine goutteuse qui me cause d'assez vives douleurs et m'empêche de marcher et de me tenir debout plus de cinq minutes de suite; je ne crois pas queje puisse jamais en être débarrassé. Mais, à tout prendre, c'est assez supportable et la résignation ne m'est pas trop difficile. Ce qu'il y îi déplus désagréable, c est l'impossibilité de faire le plus petit voyage ; je ne puis

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pas aller en voiture : son ébranlement réveille mes douleurs.

Ah, mon cher baron ! où est le bon temps de notre vie d'étudiant à Berlin ? Où sont lesneisfes d'antan ? Vous rappelez-vous le jour où nous sommes venus vous voir, Bakounine et moi, et où les rideaux de votre fenêtre ont pris feu ? Ma mémoire me retrace encore tous ces détails. A tout prendre, en regardant en arrière, nous n'avons pas trop à regretter la façon dont s'est passée notre vie. On a fait ce qu'on a pu faciant meliora potenies !

Il doit vous être doux de vous retrouver, vers le soir de votre vie, sous les ombrages de l'antique domaine de votre famille. J'ai aussi, dans le Sud de la Russie, un coin de terre natale, où je passe régulièrement quelques mois tous les ans. Le plus grand désagrément que m'ait fait ma maladie, ça été de m'empêcher d'y aller cette année-ci. Dieu sait si nous nous reverrons jamais ; mais je tiens à vous remercier encore de votre bon souvenir et à vous assurer des sentiments de sympathie amicale que n'a cessé de vous garder votre ancien camarade.

206 IVAN TOIRGUÉXEFF

Bougival, Les Frênes, Ce 25/13 Octobre 1882.

Cher baron,

Je viens de recevoir votre lettre et les numéros de la Balische Monatszeitung qui l'accompagnaient. Je vous remercie de cet envoi et je profiterai des premiers moments de loisir pour lire les articles que vous me désignez. Je ne puis pourtant pas vous cacher que je' crains une divergence d'opinion entre nous. Le jugement que vous portez sur M. ^lilutine en est la preuve. ^. Si j'ai beaucoup de réserves à faire sur son activité en Pologne i^le mot d'œuvre de Tamerlan a été du reste employé par lui-même, il croyait y reconnaître une triste nécessité) je n'oublierai jamais les services immenses qu'il a rendus à la Russie dans la cause de l'émancipation; et loin devoir en Milutine un mauvais génie, comme vous dites, je salue en lui un de nos grands — et rares — hommes d'Etat. Ce n'est certes pas sa faute si le grand acte de l'émancipation des paysans n'a pas produit tous les résultats qu'on devait en attendre, mais bien celle des

1. Lo b.iron B. U. F., « irrite n de la glorification de Nicolas Miliitine par Anatole Leroy-Beaulieu dans ses études de la n Revue des Deux-Mondes », {Vii homme d'Etat russe), écrivit à Toiirgiicncir pour lui doniandor de « corriger ces renseignements erronés ». Le baron, origi-' naire des Provinces Baltiqucs, évidemment réactionnaire, reçut alors cette réponse de Tourgéneff.

autres qui ont réussi à y introduire des clauses funestes...

Je suis très heureux d'apprendre que vous avez pleinement joui du bel été que vous avez eu en Russie. Ici, nous avons été moins favorisés. Ma santé aussi ne se rétablit que fort lentement et la possibilité d'un voyage en Russie devient de plus en plus problématique. La patience doit être, chez vous et chez moi, à l'ordre du jour. Recevez, etc.

Ivan Tourglénei f.

LETTRES A MM. DURAND-GREVILLE, LE PRINCE GALITZIN ET A Mme LA COMTESSE DE GUBERNATIS.

LETTRES A MM. DURAND-GRÉYILLE, LE PRINCE GALITZIN ET A Mme DE GURER- NATIS.

Je termine cette première partie de la correspondance de Tourguéneff par les lettres qu'il a adressées à quelques-uns de ses traducteurs. Leur principal intérêt est de montrer comment Tourguéneff, qui connaissait parfaitement la langue française, laissait à d'autres l'initiative de la traduction de ses œuvres.

Dans un article sur la littérature russe en France', je me suis fait l'écho d'une opinion d'après laquelle tous ses romans auraient été traduits sous sa direction par Prosper Mérimée et Viardot. Or, nous voyons par les lettres de Tourguéneff à ses traducteurs, que M. Durand-Gréville, en collaboration avec sa femme, Mme Henry Gréville, a été l'un des principaux traducteurs de ses œuvres. C'est à lui, en effet, que nous devons la première traduction de Terres Vierges, Eaux Printaniéres, Pounine et Bahourine, Les nôtres

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