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LE HÉROS DE TOURGUÉNIEF

A-t-il existé dans la réalité? Le type dit des années quarante.

Ses origines, selon les contemporains : le régime politique ; l'influence de la culture occidentale.

L'opinion de Tourguénief; sa division des types humains, la place qu'il assigne au type slave.

Son « moi » dans son œuvre.

Cette énigme, il y aura bientôt un demi-siècle que, le premier, Tchernychevski en a cherché la solution^ dans un article resté célèbre^; depuis, on la cherche toujours. Tourguénief se trompait-il sur les Russes ? Ou nous trompait-il, nous, quand il affirmait ne montrer que la réalité, et « the pressure of time », suivant l'expression qu'il empruntait à Shakespeare ?Et s'il n'a été ni trompeur, ni trompé, comment se fait-il que, dans son œuvre, tous les Russes conscients, intelligents, soient des malades- ?

11 n'y a guère eu, pour croire à une supercherie de sa part, que les Concourt. Le jour où ils s'aperçurent de

' L'kotnme russe à son rendez-vous, dans VAthénéï de ISà8. ■ Pakline, dans Terres Vlerr/es.

IIalmant. — Ivan Touroriu'nier. 12

son peu de goût pour le goncourisme, ils s'aperçurent aussi que, pour ressembler si peu à des personnages de Tolstoï ou de Dostoïevski, « ces Russes timides et policés » devaient avoir été inventés par « le grand mystificateur slave » ^ Mais pourquoi Tolstoï et Dostoïevski, Slaves eux aussi, seraient-ils moins mystificateurs que Tourguénief? Pourquoi tous les Russes devraient-ils être taillés sur le même patron? Est-il vrai enfin, que le héros tourguéniévien soit exceptionnel? En fait, on le retrouve dans la plupart des œuvres du XIX* siècle, même antérieures à Tourguénief. Des héros de Pouchkine, de Herzen, de Gontcharof sont déjà des ratés, des impuissants-; on en retrouve dans Tolstoï et dans Dostoïevski. Le type est si peu spécial à un auteur qu'on l'appelle, de dénominations très larges, souvent « le type des années quarante », parfois « le type slave ». Le problème n'est que de déterminer, et l'origine de ce type général, et ce que Tourguénief a pu y mettre de particulier.

L'homme des années quarante est, comme le héros tourguéniévien, un scrupuleux sans cesse occupé à peser le pour et le contre. De même que le héros de Faust s'avise, à l'heure d'un rendez-vous, que lamour est de l'égoïsme, et qu'à trente-sept ans on n'a plus le droit d'être égoïste; de même, à Berlin, Stankiévitch se demande, avant d'aimer, ce qu'il penserait de l'objet

' Fir/aro, 5 novembre 1893.

- Eugène Oniéguine, de Pouchkine; Oblomof. de Gontcharof. A qui la faute'!, de Uerzen, etc.

éventuel de son amour, « à le considérer sous l'angle de vision de sa structure objective ». Pendant qu'il considère, l'objet meurt, et, soulagé, Stankiévitch trouve dans cette mort « la conciliation hégélienne » de ses doutes ^ Granovski, l'ami de Tourguénief et de Stankiévitch, aime une jeune fille qui l'aime aussi ; parti pour Berlin, il correspond avec elle par l'entremise d'une amie qui les brouille; revenu, il s'aperçoit de ses torts, mais comme il ne peut rallumer une flamme éteinte, il gémit, demande pardon, puis s'éprend dun objet numéro deux, tout en rendant de petits services au numéro un -.Herzen qui est, d'ailleurs, d'une génération un peu antérieure, annonce de Viatka, en 1837, à son adorée Natacha, quil a fait la cour, non sans succès, à une fort belle dame, mais qu'il s'est bientôt fatigué « de cette fleur funèbre, de ce cœur sans idéal », et qu'il l'a négligée, mais avec d'autant plus de remords que la malheureuse a, dans l'intervalle, perdu son mari. « Imagine combien je souffre, ô maNatacha!... sois un ange de miséricorde ». Natacha pardonne ; la fleur funèbre se dessèche dans l'oubli, et Herzen se sent tout heureux et tout aise-^. a Ces messieurs, remarque Lejnief, dans Roudine, n'aiment rien tant que d'étaler et de flétrir leurs misères... après quoi ils sont guillerets comme s'ils avaient pris un petit verre d'absinthe. »

' Skabitchevski, Articles critiques. Trois hommes des années quarante, Pétersbourg, 1890.

- Granovski, Correspondance. — Skabitchevski.

^ Pensée russe, de juillet 1893 ; Revue des Deux Mondes, du 13 octobre, même année.

180 IVAN TOURGUÉMEF

Tourguénief a donc trouvé des modèles autour de lui, mais qui les a formés, ces modèles? Ou a parlé de romantisme, de byronisme ; lui aussi, le héros de Byron est un être brisé, bourreau de soi-même et des autres. jNIais s'il est foudroyé aujourd'hui, c'est que jadis il a été Titan, et nul n'ignore que son âme enferme encore des trésors d'énergie. Le héros tourguéniévien, au contraire, n'a ni orgueil démoniaque, ni passé surhumain, ni présent tragique. Son passé, c'est d'avoir été étudiant à Moscou, et son présent, d'être le sujet oisif d'un Tsar autocrate.

C'est justement là, dans ce présent, qu'est pour Tchernychevski la cause de tout le mal. Pendant le long règne de Nicolas P'', l'intellectuel russe, découragé par l'échec des révolutionnaires de 1825, a perdu le peu d'énergie qu'avaient pu lui laisser les mœurs du servage. A quoi bon la volonté quand on ne peut la faire servir au bien public ? « Sans l'habitude d'une participation personnelle aux affaires publiques, l'enfant mâle devient, en grandissant, un neutre d'âge moyen, ou un vieux neutre, mais jamais un homme ». Dans une leltre de 1876, Tourguénief semble incliner à cette opinion. « Que changer à l'existence pâle et misérable qui nous est faite ? c'est une fatalité qui pèsera sur nous, jusqu'à nouvel ordre ^ ». Pourtant, nulle part, il n'établit un rapport direct entre le despotisme d'en haut et le caractère de ses personnages. Il ne pense évidemment pas que Roudine recule devant une sujette de

' A Polonski, Première colleclion des lettres.

Louis-Philippe parce qu'il est sujet d'un autocrate, et que l'activité civique soit la condition de l'énergie amoureuse. Le contraire serait plus naturel : la tyrannie des Césars appelle l'orgie romaine.

Est-ce donc dans le passé qu'il faut chercher la cause du mal? Tous les « tourguéniéviens » déclarent à l'envi qu'ils ont été mal élevés. « Que suis-je allé faire à l'Université? s'écrie le Hamlet de Tchigrov. Quel profit pouvais-je tirer de l'Encyclopédie de Hegel ? Quel rapport y a-t-il entre elle et notre existence à nous, Russes ^ ? » Comme jadis la gallomanie, la germanomanie a fait des déracinés. « Le malheur de Roudine, dit Lejniet, c'est qu'il ignore tout de son pays. » La phrase pourrait être d'un des Aksakof, mais il n'est nul besoin de croire qu'ilsl'ont soufflée à leur ami-. Slavophiles etOccidentaux s'accordent à constater qu'en Russie, longtemps, la culture occidentale n'a produit, suivant le mot de l'Occidental Herzen, « que des superfluités intelligentes ».

Laculture germano-philosophique aeu.par surcroît, le défaut d'encourager chez les Russes, le goût du raisonnement m abstraclo, etia tendance à prendre des mots pour des faits. C'est d'elle, dit le Hamlet de Tchigrov, que sont nées ces parlottes « où triomphent les phraseurs ; où le travail solitaire, seul fructueux, devient antipathique; où les conversations remplacent l'effort

* Récils d'un chasseur.

- Nous avons vu que les relations de Tourguénief et des Aksakof ont été particulièrement amicales dans le temps oùil écrivait Roudine.

de l'intelligence », d'autant plus fâcheuses, d'ailleurs, qu'elles glissent des inconnues de laphilosophie d'abord, dans celles de la politique... « L'avenir de la Russie! nous le mâchons et remâchons comme un morceau de gomme élastique » ; puis au moi des jeunes philosoulies, qui y recherchent le secret de cet avenir, comme jadis l'hiérophante dans les entrailles delà victime. «Apeine adolescents, nous nous mettons à disséquer notre malheureuse personnalité... dans la vie, nous n'avons rien d'autre à faire que de continuera » Et c'est ainsi que le jeune noble qui ne veut pas être tchinovnik devient un dilettante, la « superfluité intelligente » de Herzcn, le baïbak de Gogol, c'est à dire « un fainéant, un casanier, un solitaire- », et, pour iinir, un héros de Tourguénief.

Tourguénief est-il vraiment convaincu des mauvais effets de la culture? En tout cas, des deux catégories entre lesquelles Herzen partage les Russes — les idéologues et les brutes^, — c'est toujours à la seconde qu'il donne la préférence. « Il s'amourache de ce qui est simple, immédiat, parexemple, dans Pères et Enfants, de la vieille mère de Razarof, de cette petite sotte de Fénitchka... Mais dès qu'il s'agit d'hommes cultivés, il hésite, discute, analyse, et finit toujours par condamner*. » Par contre, un lourdaud, chez lui, a toute chance d'être heureux. Pendant que Roudine finit sur

' Une correspondance.

- Ames mortes, trad. Charrière, II, 55, 93,

" Œuvres complètes, I, 85.

* Strakhof. Articles critiques, p. 96.

une barricade, son rival, l'insipide Serge Pavlitch, épouse Nathalie. Le spirituel Gorski s'estlaissc enlever Vérapar ce bon toutou de Stanitzyne. Dans le Journal d'un homme de trop, des trois compétiteurs à l'amour de Lisa, le prince, un bellâtre, est heureux le premier ; Bezmionkof, un pleutre, ramasse ses restes; l'homme d'esprit, qui n'en aurait pas fait fi, va mourir dans son coin. Y)Q.x\sDeux A7nis,\\?ao\nme, trop intelligent pour sa femme, se fait embrocher par le capitaine Lebœuf pour que son rustique ami Pierre la console. Il n'y a pas un récit de Tourguénief qui ne laisse l'impression, que la culture ne réussit pas aux Russe, soit que « quelque chose dans leur sang la repousse^ » ; soit que l'esprit, à certaine dose, étouffe l'énergie.

Cette incompatibilité de l'une avec l'autre, il n'en est pas l'inventeur; elle est un des clichés du romantisme, et surtout du romantisme allemand. Heine l'a expliquée par la vogue du hamlétisme chez les étudiants, qui, disait-il, perdent à l'Université, comme jadis Hamlet, le goût et la volonté d'agir. Or, Tourguénief était dans une université allemande au moment même où Heine y constatait cette vogue, et l'on peut supposer, à certaines co'incidences, qu'il a connu ce passage de Heine et que l'impression lui en est restée.

Heine rangeait à peu près sur le même rang trois œuvres, selon lui, capitales, Hamlet, Don Quichotte, Faust. « Nous y retrouvons la tragédie de notre néant; mais les gens qui ont le mieux pénétré la vanité des

' Tchaadaief, Œuvres choisies, Paris.

choses humaine donneront toujours la première place à Don Quichotte^ ». Tourguénief en jugeait de même. Nous savons déjà quelle admiration il ayail pour Faust, quelle place Hamlet a tenue, non seulement dans son œuvre, mais encore dans sa vie -. Nous l'avons vu traduire Don Quichotte; il paraphrasera, dans la préface de la traduction de ^'iardot, l'exclamation de son ami Flaubert sur ce «gigantesque bouquin^». Son culte se partage si bien entre Cervantes et Shakespeare qu'il imagine une division de l'humanité en deux classes ; celle des Hamlet, « chez lesquels la vraie couleur de la volonté native a été effacée par le pâle reflet de la pensée^ » qui comprennent tout, sans profit pour personne ; et celle des Don Quicholte qui ne doutent de rien, chargent sur tous les moulins à vent, n'aboutissent à rien — non plus que les Hamlet — et sont d'ailleurs poursuivis par la même fatalité ".

En définitive, il est entré, dans le type dit tourguéniévien, beaucoup de traits des Russes du xix^ siècle, particulièrement d'une certaine classe. Ces traits, Toursruénief les a généralisés et accentués sous des influences littéraires. Mais elles n'ont pas tout fait. « Il ne faut pas mettre toutes les sottises, dit Lejnief dans

' Heine, De V Allemagne.

- « 0 Hamlet, prince de Danemark, comment sortir de ton ombre?» Pakline, dans Terres vierges.

•■ Flaubert à George Sand, 1869.

' Hamlet.

■' Hamlet et Don Quichotte, discours traduit par Louis Léger, dans la Bibliot/ièque universelle de Lausanne, et par Delines dans le volume intitulé : Devant la guillotine, Paris, Flammarion.

l'oeuvre 185

Roudine, au compte de la philosophie », ni de la littérature sans doute ; d'autant plus qu'au cas particulier l'ethnographie a joué son rôle. Que penser des hérédités russes, du mot de Tchaadaicf '?

« Il n'y a de fort en nous, remarque Nejdanof, dans Terresmerges,^}iQCQ (\\i\, en nous-mêmes et pour nousmêmes, est un secret à peine entrevu. » En d'autres termes, l'origine de notre caractère est à des profondeurs que la réflexion n'atteint pas. Mais où manque la réflexion, manque aussi la liberté ; nous sommes donc incapables de modifier notre caractère. « Tel est l'homme dans son berceau, tel il sera dans la tombe *. » Quant aux circonstances qui l'auront formé, dès le berceau et même avant, sous quelque vocable que nous déguisions notre ignorance, nous n'en connaissons rien, a Qui pourra nous expliquer, dit le maître de Tourguénief, Goethe, par quelle chaîne secrète la destinée d'un homme s'unit à celle de ses enfants, de ses petitsenfants ; comment ses penchants reparaissent en eux, et commentils expient ses erreurs ? Nous devons courber la tête devant l'Inconnu -. »

Nous savons déjà que Tourguénict croit « au sang, à la race' ». Il y a pour lui un caractère spécifiquement russe ou slave. « C'était, dit-il de son Gaguine, une véritable àme russe, honnête, sincère, mais sans cha-

' Fumée, trad. franr.. p. 106.

- Gœthe, Faust.

'■' Trois Portraits.

leur intérieure'. » Il y a eu un temps où il étendait ce défaut même aux femmes, où il affirmait que le vin brûlant de l'amour est réservéauxfils ardents du Sud, et que les pâles filles du Nord n'ont pas plus de mérite à être vertueuses que les poissons à rester calmes'. Sur ce dernier point, il changera d'opinion ; mais, jusqu'à la fin, son homme russe restera incurablement indolent. Il en résultera, en bas, « la misère et la saleté russe ^ » ; en haut, l'incapacité d'agir à temps, dont le Russe, faute de mieux, se fait honneur. « Dieu merci! nous ne sommes pas des Allemands''. »

La contre-partie et jusqu'à un certain point, le résultat de ce défaut, c'est la bonté ; chez le Russe, la méchanceté n'a pas plus de racines que le reste. Tourguénief nous parle pourtant de traditions généreuses qui n'auraient pu naître et se maintenir, s'il n'y avait, dans le Russe, un instinct de bonté plus fort que même son indolence. Quand Insarof tombe malade, Bersénief, quile sait son rival heureux, le soigne en frère plusieurs semaines. « Vous autres, Russes, votre cœur est d'or ! » s'écrie le Bulgare, quand il apprend qui l'a sauvé.

En somme, Tourguénief emprunte aux Occidentaux la notion de l'infériorité pratique de ses compatriotes ; aux slavophiles, le dogme de leur relèvement par la bonté. A-t-il raison ? Il se peut que le charme dont nous faisons honneur à la « finesse slave » tienne^ pour une part, à un

' Assia.

- Lettre à M"» Viardot, 1846. Poésies, La Vé7ius de Médicis.

'■'■ Terres vierges, traduct. franc., p. 124.

' Kropotkine. Autour d'une vie, p. 40.

désir de sympathie que le Russe éprouve d'autant plus sincèrement qu'il a lui-même la sympathie facile. Cette sympathie n'est pas toujours éphémère, et l'on trouve encore en Russie, voire au fond de la Sibérie, les cœurs d'or dont parle Insarof. Qu'il ne faille pas généraliser, cela va de soi : Tourgaénief citait à des amis trop ardents le cas, dont il avait été témoin, de l'enfant tombé dans un ravin, gémissant, qu'aucun des paysans qui l'entendaient ne songeait à secourir ^ Il savait, d'ailleurs, ce que serait une nouvelle jacquerie : le souvenir de Stenka Razine et de Pougatchof le hantait -. Même parmi les « intelligents », il avait rencontré « des hommes à nuque large, silencieux, un peu bètes, avec beaucoup de tempérament» qu'il estimait dangereux '\ Mais il n'eu tenait pas moins à sa théorie : les exceptions s'expliquaient par les métissages. Dans Terres vierges. Solomine est froid, résolu, énergique : c'est qu'il a du sang suédois ou finnois ; sa large figure et ses cheveux filasse en témoignent. Le grossier Goubariof, de Fumée, descend de quelque Babouche du Moyen Age '\ L'animal sauvage qui se cache en Bazarof a sans doute même origine ^.

Biélinski raisonnait de môme quand, étonné de sa propre combativité, il s'écriait « Moi, par nature, je suis Juif*! »

' Souvenirs de Polonski.

2 Fantômes.

^ Un mois au village.

* Terres vierges, trad. franc., 124.

•'■ Pères et enfants, v. plus loin, pp. 226.

" Souvenirs littéraires, Tourguénief.

Ï88 IVAN TOURGUENIEF

Tourguéniei accepte donc, avec des réserves qui la confirment, la théorie de la douceur et la mollesse slave. Mais y est-il venu sous l'influence des slavophiles ? D'avance, c'est peu probable ; nous savons que, dans chacun de ses portraits, il est parti de l'image d'une personne vivante. Pour que tous ses Russes se ressemblent, il faut qu'il ait eu, sous les yeux, constamment, un modèle, dont il a fait, une fois pour toutes, le Slave-type. Il n'est pas difficile de mettre un nom sur ce modèle.

Ses héros sont atteints de paralysie morale. Or, luimême, il est faible, facile à la suggestion, à la capitulation. Il passe une partie de son temps à céder, l'autre à se reprocher sa « maudite complaisance », sa « nature de mouton », même sa « lâcheté* ». Ses amis parlent de « son manque dépine dorsale morale- ». Ses personnages n'en ont pas davantage, car il les a faits, remarque Herzen, comme Dieu le père a fait Adam, à son image. C'est lui-même qu'il analyse quand, dans cette description de la timidité que Taine jugeait un chef-d'œuvre, il nous montre « l'obstacle incompréhensible, insurmontable qui se dresse entre ses sentiments, ses idées, et l'expression de ces idées et de ces sentiments^ ». Ce n'est pas seulement sa psychologie qu'il a mise dans ses romans, c'est aussi sa forme physique. Sanine et Roudine sont tous deux son

' Correspondance, jxissim.

- Ivan Aksakof, Correspondance, {. 1I[ des Œuvres, p. 324.

• Journal d'un homme de trop.

L œuvRE 189

portrait, à différentes époques. Nous savons déjà que ses impressions y sont aussi. Le fait réel dont il affirme qu'il part toujours, est, neuf fois sur dix, un fait personnel.

« Je plains beaucoup Tolstoï', dit-il un jour, à propos de sa Confession; d'ailleurs, chacun a sa façon de tuer ses puces ^ ». La sienne n'est pas douteuse. A Bade, il raconte à son ami Pitsch que jamais son œuvre ne dérive d'un désir net d'écrire, de telle façon, sur tel sujet. Avant qu'il ait une intention quelconque, il sent s'agiter, tout au fond de lui, un souvenir, une impression encore obscure. Pendant des semaines, l'obsession le suit; peu à peu, des images, des idées, un embryon d'intrigue cristallisent autour du noyau primitif. Un jour enfin, il s'enferme dans sa chambre ; on l'entend marcher à pas pesants, gémir « comme un lion en cage )); puis il s'assied et écrit, poussé par une force invincible vers des tableaux qui l'épouvantent. « Il faut que je la décrive, dans son cercueil ouvert, quand ses parents viennent la baiser, suivant l'usage... J'ai assisté à des adieux de ce genre. Voilà ma journée gâtée. » Mais, lui disent ses amis, si les tableaux tragiques vous rendent malade, pourquoi ne pas tourner autrement votre récit? « C'est impossible, répond-il; il finit mal parce que je veux m'y débarrasser d'un souvenir personnel-. »

La conduite en amour de ses personnages est certainement influencée par ses propres souvenirs. Il pense

' Conversation avec Polonski.

- Souvenirs de Pitsch.

à lui, quand il inscrit en tête de son Faust le « Du sollst entbehren » de Gœthe. Quand il dépeint le Russe qui suit à travers les théâtres d'Allemagne, une danseuse italienne S il est évident que c'est lui, ce « Kunstbarbar ». « Toute ma biographie est dans mon œuvre, » avoue-t-il une fois^ Mais il serait vain de rechercher une correspondance absolue entre les détails de l'une, et les accidents de sa vie morale, physique ou même pathologique. Il suffit de constater que, dans une large mesure, celle-ci explique celle-là ; que le caractère « slave » de ses héros, c'est le sien. « Nous nous scrutons nous-mêmes, et puis nous nous imaginons que nous connaissons les autres », dit un des personnages dans lesquels il s'est incarné, le Rakitine à' Un mois au village.

Est-ce à dire, en définitive, qu'il ait mal connu les autres ? ]Mais nous avons vu que ses contemporains avaient subi mêmes influences de race, d'éducation, de milieu, de vie ; qu'ils lui ressemblaient. 11 était donc fondé à généraliser son cas. Il s'en faut, d'ailleurs, que les années quarante et leurs « superfluités intelligentes » remplissent son œuvre. L'enquête sur la Russie ne pouvait se limiter à une génération. Nous allons voir Tourguénief, d'une part, remonter dans le passé, étudier les pères, même les grands-pères; et de l'autre, tâcher de lire dans l'âme des « enfants » quel avenir ils préparent à la patrie.

' Lne correspondance.

- Lettre à l'Italien Ciampoli.

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