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LES HOMMES DE LA VEILLE ET DE LAVANT-VEILLE

Le passé russe dans l'œuvre de Tourguénief. Types du xviii« siècle ; les gallomanes, les Russes selon la tradition. Types du xix» ; les anglomanes, les germanophiles.

Les années cinquante. Roudine, Lavretski. Le modèle du Russe

futur, Insarof.

La prédiction d'Ouvar Ivanovitch. Les hommes qui vont venir.

Les hommes des générations autres que celle de Tourguénief occupent, dans son œuvre, des places fort inégales. Aux hommes nouveaux sont consacrés trois grands romans, Pè7-es et Enfants, Fumée, Terres vierges; Roiidine, Nichée de gentilshommes, A la veille, ou, comme on l'a traduit en français. Un Bulgare, nous présentent surtout des hommes de la veille. Quant à ceux de l'avant-veille, ou même de plus loin, ils sont dispersés dans des nouvelles, dans des préambules de roman, et, d'ailleurs, assez peu nombreux.

Ce n'est pas, en effet, le passé lointain qui intéresse Tourguénief. « Le Scythe pachyderme ^ » est pour lui matière infertile et petite ; il lui faut le Scythe qu'est

' Un Bulgare, trad. franc., p. 17.

venue solliciter, jusqu'au fond de ses steppes, l'influence européenne. Or, l'espèce en est relativement récente. C'est seulement vers le milieu du xviii'^ siècle que la culture européenne s'est répandue en Russie, avec les grammaires françaises que le héros de Faust retrouve dans la bibliothèque de ses arrière-grand'mères, et Vodekolonne et les^caftans de Paris dont parle, dans les Récits d'un chasseur, le vieux valet de chambre du comte Pierre Ilitch.

Nous savons déjà de ce comte que ses goûts français l'ont réduit à la misère, lui et ses serfs. Il n'y a rien à dire de son intellectualité; il est simplement le Russe qui greffe sur la prodigalité nationale les manies coûteuses de l'étranger. Le Koltovskoï de V Abandonnée est déjà — on n'ose dire moins fou — mais tout de même plus intelligent/. Toujours fleurant l'ambre, toujours poli, jamais capricieux, il reste, au milieu de ses serfs, l'homme que Marie-Antoinette a reçu à Trianon. Il est lettré; Saint-Simon, IMably, Ilelvétius, Voltaire surtout, lui sont familiers. Il est philosophe; il raille les popes, estime « l'auteur de la nature », et, pour taquiner l'émigré qu'il a recueilli chez lui, il s'amuse à louer les théophilanthropes. « Des fleurs! des vierges! le culte de la nature ! Ce LaRéveillère-Lépeaux avait du boni » Il est, d'ailleurs, férocement égoïste. Trois ou quatre heures par jour, il se fait lire des livres français par la fille dune ancienne femme de charge, la pauvre Suzanne, dont la voix et la poitrine se brisent à ce

' Traducl. dans Étranges hisioires, Ileizel.

métier, malgré le « cachou de Bologne » qu'il lui offre à chaque quinte de toux. Il mourra sans lui dire un mot qui soit plus que poli, et en l'oubliant dans son testament. Il est pourtant son père ^

A la même époque. Voltaire et Diderot remplissent si bien la tète du jeune Lavretski que, pour affirmer sa philosophie et faire pièce à son père, il épouse la serve Malania. Chassé du château paternel, il trouve à se faire attacher à l'ambassade de Londres. Quand il en revient, après la mort de son père, il est l'anglomane que la Russie a connu sous Alexandre P"". Il se hâte d'expulser de son home — « Help yourselves ! » leur dit-il — de pauvres diables qui, depuis longtemps, n'avaient plus d'autre asile, et de commander à Londres des crachoirs, des lavabos, des livrées de jockey, et môme des charrues qui, d'ailleurs, refuseront de travailler dans le sol slave. Cependant son fds, coiffé d'un béret à plume de coq et déculotté à l'écossaise, mange de la viande crue, et s'adonne, par ordre, à différents sports. Ivan Lavretski prêchera la supériorité des Anglo-Saxonsjusqu'au jour où, dans a les années vingt » , les ans et la peur de la police le transformeront en un vieillard geigneur et dévot -.

Son successeur en anglomanie sera, sous Nicolas P'", le dandy qui fait sonner ses talons, écoute les gens en inspectant ses ongles, leur répond en bâillant, toujours prêt, d'ailleurs, à demander ou à rendre raison,

^ Etranges histoires, Paris, Iletzel.

* Nichée de gentilshommes.

Haum.\n't. — Ivan Toiir°;u(''nipf. 13

et qui finira dans le type du vulgaire bretteur que nous connaissons déjà.

Le trait commun de tous ces pseudo-Européens, c'est qu'ils n'ont plus de cœur. Faut-il en accuser Byron, ou Voltaire et son hideux sourire ? Tourguénief ne le dit pas. Il sait bien que la Russie n'est pas parfaite ; que le passé de la Russie n'a pas été l'âge dor, qu'au fouet du maître répondait quelquefois la hache du serf^. Mais il glisse volontiers sur ces sombres histoires pour s'arrêter complaisamment sur des figures sympathiques, qui sont toujours — par hasard — celles de Russes soustraits aux influences occidentales.

Dans Vieux Portraits, Téléguine est un noble de vieille souche qui, après avoir servi, est revenu de bonne heure dans son domaine. Il y habite une maison en poutres de sapin comme on n'en voit plus, avec une multitude de chambres percées de toutes petites fenêtres, et ornées de tableaux noircis entre lesquels trône, à la place d'honneur, une copie de la Catherine II de Lampi. Il est servi par une armée de dvorovyé voûtés, chevelus, grognons. Il n'a jamais moins de quinze convives, dont plusieurs, depuis des années, ne mangent que chez lui. Mendiants avoués, déguisés, il les accueille tous.

« Quand un pauvre te demande l'aumône, donne-lui une fois, deux fois, trois fois... S'il revient une quatrième fois, donne-lui encore, mais en ajoutant : « Camarade, tâche donc de travailler autrement qu'avec les dents !

' Souvenirs d'enfance. Ivan Soukliikh, Hctzel, et Revue politique et ULtéraire, mai 1881.

L œUVRE 195

— Et si pourtant il revient une cinquième fois?

— Eh bien, donne-lui encore. »

Il va sans dire que Téléguine est bon aussi pour ses serfs, mais l'idée de les affranchir ne lui vient pas. « Ils n'ont à eux que la croix qui pend à leur cou, et encore est-elle en cuivre... Comment auraient-ils du bon sens pour se conduire '■ ? »

En somme, Tourguénief immole à ce modèle des vertus d'autrefois les produits plus ou moins brillants de la gallomanie ou de l'anglomanie. Mais le sacrifice ne s'étend pas à tous les « Occidentaux » ; il épargne les germanophiles qu'il a connus dans sa jeunesse.

Ces germanophiles des années trente, il leur décoche pourtant des épigrammes, mais combien inoffensives. Dans André Kolossof, le vieil étudiant Pouzyritzine se croit romantique ; au moins une fois par jour, il s'écrie : « Tout ce qui est beau doit périr dans sa fleur ; c'est la loi du monde ! » ; puis, après un soupir, il allume une bonne pipe. Jacques Passynkof est d'une catégorie plus relevée; à la pension, oii on l'élève par charité^ il lit, dans un coin de la cour, la Résignation de Schiller, puis la déclame à ses camarades qui se moquent de lui, mais l'aiment bien tout de même. Avec quelle force il articule les mots Devoir! Honneur! Avec quelle constance il se sacriiiera, devenu homme, à ces mots magiques! Il mourra jeune, mais pour ressusciter sous les traits du Bersénief qui, jadis étudiant à Gottingue,

' Souvenirs d'enfance, Téle'guine et Pavlovna (Hetzel). — Revue politique et littéraire, 14 mai 1881.

s'est nourri de Schiller, lui aussi. Rentre en Russie, il a publié un livre, Le crime et les évolutions de Vespril, mélange de schellingianisme, de swedenborgianisme et de républicanisme, auquel peu de gens ont compris quelque chose. Puis, devenu vieux, toujours mystique, pompeux et bafouilleur, il fait fuir la jeunesse, qu'il aime pourtant : n'est-elle pas le gage de l'avenir lumineux dont la pensée l'obsède? En mourant, il a encore les yeux fixés sur lui. « Je te transmets le flambeau, dit-il à son fils ; tiens-le, ami, jusqu'à la fin^. «Tel Stankiévitch, à Rerlin, le confiait à Tourguénief et à ses amis.

Plus près de la génération à laquelle appartient Tourguénief, se confondant presque avec elle, est le Roudine dans lequel on a voulu voir, tantôt Bakounine, tantôt Tourguénief lui-même. Il tient des deux, en effet ; il a leur haute taille, la voix aiguë de Tourguénief, et cette espèce d'autorité dans l'esprit à laquelle se soumettaient involontairement tous les amis de Bakounine, avant de se brouiller avec lui. Il a aussi la faiblesse de caractère de l'un, et l'imagination désordonnée de l'autre. Éloquent, spirituel, honnête, quoique peu délicat, il est l'homme des enthousiasmes qui se refroidissent vite, et des projets fatalement voués à l'insuccès. A quoi bon parler de ses opinions ? Il est évidemment un Occidental, comme ses modèles; mais, dans sa vie, il n'en sera ni plus ni moins. « Dernier des Mohicans » du romantisme russe,

' Un Bulgare.

l'oeuvre 197

il ne représente, dans l'histoire des opinions russes, que la génération sacrifiée des dernières années de Nicolas I"^

Il y a plus à tenir compte de son contemporain, Théodore Lavretski, le lils de cet Ivan dont nous avons suivi les expériences anglomanes -. Malgré son éducation exotique, Théodore est resté Russe, peutêtre parce que sa mère, Malania, était une simple paysanne. Il est grand, gros, avec la figure vermeille, le front haut, le nez un peu fort, dans le genre de ces nez russes en pomme de terre dont il sera question dans Fumée. Il aura, naturellement, les opinions qui sont censées cadrer le mieux avec cet extérieur. Rentré en Russie, après sa mésaventure conjugale, Lavretski est provoqué à la discussion par lélégant bureaucrate Panchine, Ihomme de tous les progrès — et surtout de son avancement personnel, — et cette discussion est d'autant plus vive que Panchine prétend à la main de Lisa, que Lavretski aime, sans d'ailleurs s'en douter encore.

Fonctionnaire d'avenir, Panchine a des opinions arrêtées sur la manière dont il faut tenir les rênes du gouvernement ; il parle avec assurance, et jongle avec les problèmes les plus ardus « comme un escamoteur avec ses gobelets ». Sa recette, bien simple, est celle de tous les hommes d'Etat, depuis Pierre le Grand : « Imiter l'Europe, lui prendre ses lois ; si elles ne con-

' Roudine a été traduit et quatre fois réédité étiez Hetzel, mais sa dernière édition est épuisée depuis fort longtemps. - Nichée de yenlila/ionimes.

198 IVAN TOURGUÉNTEF

viennent pas au peuple, il s'y fera tout de même; ce n'est qu'une affaire de temps, d'oukazes et de poigne. » Lavretski, lui, démontre le danger des improvisations, des plans grandioses qui, presque jamais, ne répondent aux vrais besoins du pays. Il faut, dit-il, ne pas rompre avec la tradition nationale, la respecter, s'incliner devant elle; « sans cet acte d'humilité, la hardiesse, même contre le mensonge, est impossible ' ».

Ce sont là des opinions et des mots de slavophile. Faut-il croire qu'en écrivant Nichée de gentilsho7?imes, Tourguénief a subi l'influence de ses amis du moment, les Aksakof, et que leurs discours sur l'orthodoxie l'ont déterminé à faire finir sa pauvre Lise au couvent ? Mais nous avons déjà noté, à propos du Kassiane des Récils d'un chasseur, l'importance qu'il donne au sentiment religieux. Nous l'avons constatée encore dans la Maison de poste; trompé, volé, chassé de chez lui, le vieil Akimprie et pardonne, tout comme Lisa-. D'autre part, les opinions de Lavretski s'accordent si bien avec l'occidentalisme de Tourguénief, que nous les retrouverons, plus tard, dans la bouche de son sosie, Potoughine, associées, d'ailleurs, à celles de Panchine : «empruntons à l'Europe, mais tenons compte du passé, et ne croyons pas que, sans un long effort, nos emprunts pourront nous être utiles ». Nous verrons enfin, dans Fumée, Litvinof se tracer le môme programme de « laboureur progressiste » que Lavretski; avec cette seule différence que celui-ci l'adopte au

* ...Traduct. franc.., pp. 195 et suiv. - Voir plus loin, pp. 290, 291.

■ l'ceuvre 199

moment où les grands espoirs sont encore interdits, et que l'autre y reviendra quand ils se seront évanouis '■.

Cette période des grands espoirs a commencé, pour la Russie, après la guerre de Crimée. Nicolas I" était mort, et l'autocratie paraissait bien malade. L'opinion réclamait impérieusement des réformes ; Alexandre II était disposé à les accorder; mais, pour le seconder dans sa tâche, il fallait des hommes nouveaux. Les dilettantes, les désabusés, les baïbaks, voire les enthousiastes à la façon du vieux Bersénief, avaient, semblait-il, fini leur temps. A quel signe reconnaîtraiton la race nouvelle ?

En 1853, à Spask, Tourguénief avait reçu d'un voisin un roman, ou plutôt une esquisse de roman, intitulée Une famille moscovite, d'un certain Karataief. On y voyait figurer un père brutal, une mère résignée, une jeune fille idéale, Katia. Dans une promenade aux environs de Moscou, cette Katia rencontrait un étudiant bulgare, honnête et sérieux, un peu sauvage, très différent de ses camarades russes ; elle l'aimait et s'en faisait aimer. Puis elle allait à Paris terminer ses études musicales ; sa mère mourait, le Bulgare aussi, et le roman finissait sur ces deux morts, sans commentaire d'aucun genre -.

Cette histoire plus ou moins vécue n'était pas très

> Sur le soi-disant slavophilisme de Tourguénief, cf. ses Soiivenv's littéraires, p. 104.

- Annenkof, Messager d'Europe, 1883. — Antiquité russe, 1890.

émouvante, et les amis de Tourg-uénief, à Pétersbourj^, ne purent comprendre pourquoi il leur lisait, avec enthousiasme, un manuscrit aussi insignifiant'. En réalité, il y avait trouvé, outre des épisodes qu'il retiendra, au moins un caractère digne d'attention, celui du Bulgare. Cet homme concentré et résolu, tout entier voué à l'affranchissement de sa patrie, pouvait être le modèle de l'homme qu'attendait la Russie. De cette pensée est né le roman que nous appelons Un Bulgare, et les Russes A la veille.

En adoptant Une famille moscovite, Tourguéniet l'a naturellement placée dans son cadre habituel. L'action se passe encore, en partie, à Moscou ; mais les épisodes les plus importants en sont transportés, l'un dans le parc de Tsaritzyne, près du vieux palais de Catherine II, les autres à Kountsovo, une de ces villes de vacances comme il y en a plusieurs autour de Moscou. Et nous voyons reparaître le paysage tourguéniévien, avec ses sous-bois, les abeilles qui bourdonnent dans l'ombre, les grappes de fleurs jaunes qui pendent aux branches basses des tilleuls, le hanneton qui tombe et s'aplatit sur la route ; et puis, au milieu de la verdure, la maisonnette en bois, avec sa véranda peinte en rose, où l'été réunit les personnages que Tourguénief a créés ou empruntés à Karataief.

Celui qu'on y voit le moins, c'est le maître du logis, Nicolas Stakhol", ancien officier de la Garde, qui a démissionné aussitôt qu'il a eu « accroché » une riche

' Amicnkof, Messager d'Europe.

L CEUVRE 201

héritière ; ses loisirs se passent maintenant, partie au club, où il pose pour l'esprit paradoxal, partie chez une petite veuve allemande, qui l'exploite. Sa femme, Anna Vassilievna, petite, mince, délicate, toujours malade ou fatiguée, se console d'être délaissée par son « ingrat » en élevant, autant que le lui permettent ses migraines, safdle Hélène, sa pupille Zoé — encore une petite Allemande — et son neveu, PaulChoubine, élève à l'École des beaux-arts. Son entourage est complété par un vieux cousin, porte-étendard en retraite, le gigantesque et peu loquace Ouvar Ivanovitch.

De tous, Choubine est le plus intéressant. Constamment agité, il entretient dans la maison un mouvement qui la réveille ; il taquine Ouvar Ivanovitch et même Nicolas Stakhof, fait la cour à Hélène qui le repousse, et à Zoé, qui l'accueillerait volontiers si elle ne se méfiait de ce « vif-argent », de ce « Français ». La mère de Choubine, en effet, était française ; et cette origine explique le goût du jeune homme, d'une part, pour les onze mille vierges ; de l'autre, pour les arts, et notamment pour la sculpture : il serait déjà un grand artiste s'il ne tenait de son Slave de père une paresse invincible. Tel quel, « ce papillon qui agite ses ailes, mais ne s'envolera jamais » fait un vif contraste avec son ami Bersénief, l'autre soupirant d'Hélène. Autant Choubine est un Français, autant celui-ci est l'Allemand selon la formule des aimées quarante. Il est inélégant, disgracieux ; il marche le cou tendu, les épaules démesurément levées ; il ne sait tenir ni sa tète, ni ses longues jambes ; il parle pénible-

ment ; quand c'est avec [une femme, il bredouille et gesticule sans nécessité. Mais cette gaucherie ne l'empêche pas d'avoir l'air plus réellement distingué que l'élégant Choubine. On sent en lui une nature loyale, généreuse, désintéressée, une bonté active, un désir d'être utile qui se manifeste naïvement dans son désir de devenir professeur. « Je voudrais, avoue-t-il à Hélène, marcher sur les traces de Timothée Nikolaiévitch ^ )) Il n'ose pas ajouter ce que sans doute elle attend, « et devenir votre époux ».

L'Hélène qui lui inspire tant d'amour et tant de timidité est brune avec ces yeux gris- et ce nez droit qui sont toujours pour Tourguénief l'indice d'une volonté forte : « dans tout son être, on sentait quelque chose de nerveux, de magnétique, de saccadé, qui devait ne pas plaire à tout le monde et môme paraître antipathique à quelques-uns. » Comme Assia qui, à dix-sept ans, s'attristait de n'avoir encore rien fait d'héroïque, elle rêve d'une tâche mystérieuse, « de quelque chose que personne ne désire, ou à quoi personne ne pense dans toute la Russie », et qui finit pourtant par se préciser pour elle : « affranchir son pays ! On ose à peine prononcer ces mots, tant ils sont grands. » En attendant qu'il lui soit donné d'agir pour cette grande cause, elle se consacre, avec une fougue qui effraye ses parents, tantôt à un chat moribond, tantôt à une petite mendiante. Mais cet esprit de sacrifice n'est pas préci-

' Timothée Nikolaiévitch, c'est Granovski, l'ancien ami de Tourguénief, qui venait justement de mourir, après une brillante carrière professorale.

sèment l'esprit de bonté ; elle déteste encore plus facilement qu'elle n'aime. Elle a peu de considération pour sa mère, et aucune pour son père ; elle méprise Choubine, qui est frivole, et Zoé, qui n'est pas franche. Elle ne sait pas être juste ou injuste à demi. « Votre père s'est-il vengé de cet aga ? » demande-t-elle au Bulgare Insarof qui vient de lui conter la triste histoire de sa famille. D'oii lui vient cette énergie farouche, Choubine le demande à Bersénief, qui ne sait que répondre. Plus avisés, des critiques ont parlé de George Sand, suggéré qu'Hélène avait subi l'influence de ses héroïnes. Elle tient, en effet, et de leur humanitarisme exalté, et de leurs goûts d'indépendance, mais diffère d'elles par une certaine étroitesse d'esprit. Elle ne comprend rien à l'art, et s'en vante; elle déclame, parfois, en vrai style de roman-feuilleton K Sa hardiesse n'est pas sans quelque chose de maladif, et Tourguénief prend soin de nous avertir qu'à dix ans elle a failli être emportée par une fièvre maligne^.

En face d'elle, le hasard amène l'homme qui n'a pas encore son pareil en Russie. C'est un Bulgare en lequel, en dépit de l'ethnographie, il n'y a rien de slave. Il a vingt-cinq ans, le front bas, les yeux enfoncés, le regard droit, les mains puissantes. Il est moins intelligent que

' Pp. 181, 202, elc.

■- Cf. le portrait, dans les souvenirs de Leffler, de Sophie Kovalevskaia. « Elle avait de la prédilection pour les relations tendues, voulait prendre et ne pas donner... Trop agitée, trop peu pondérée, elle aspirait sans cesse à l'intimité et ne pouvait s'en contenter. Jamais elle ne tenait compte de l'individualité d'autrui... » etc. Revue des Deux Mondes, mai 1894.

Choubine et Bersénief. Il n'a ni talent ni verve, mais beaucoup de volonté et d'endurance au travail, et c'est là ce qu'il faut pour la tâche que la vie lui a assignée. «L'heureux homme ! s'écrie Choubine ; il ne s'agit pour lui que de tomber sur les Turcs ; c'est bien simple ! » Il a, d'ailleurs, toutes les petites qualités qui, selon Tourguénief, manquent auxRusses ; il est sincère, exact, fidèle à sa parole. « Voilà bien de quoi l'admirer ! » s'écriera le critique Dobrolioubof; mais, d'abord, le mérite des choses est dans leur rareté ; et puis, l'homme qui a voué sa vie à l'affranchissement de son pays est difficilement mesquin.

Bersénief, qui l'a rencontré à Moscou, l'amène chez les Stakhof où, tout de suite, Hélène s'intéresse à lui, à son passé tragique, aux projets qu'on lui devine. Et puis il est si différent de Choubine etde Bersénief avec sa force simple et résolue ! Un incident — qui se trouvait déjà dans le manuscrit de Karataief — la met en lumière. Les Stakhof et leurs amis sont allés en partie de plaisir à Tsaritzyne ; après le dîner dans le parc, les jeunes filles chantent; des Allemands qui ont bien dîné, eux aussi, interpellent les chanteuses. Une querelle s'ensuit; Insarof empoigne un grand et gros Allemand, et l'envoie, tète la première, dans le lac, dont il ressort, la bouche pleine de vase et d'imprécations contre « ces polissons de Russes », qu'il n'ose pourtant plus approcher. L'incident en reste là ; mais le soir, dans la voiture qui les ramène àKountsovo, Hélène n'a plus d'yeux que pour Insarof. « Il y a bien de quoi, s'écrie encore Dobrolioubof, pour un Allemand jeté à

l'eau ! ... » Sans doute ; Insarof a pourtant fait la scène à faire, et nul doute qu'il ne l'eût faite plus tragique, s'il y avait eu lieu. Hélène l'aime donc ; quand il est dangereusement malade, elle va le voir; quand il estrétabli, elle lui déclare et lui impose son amour. Puis elle force ses parents à consentir à son mariage et à son départ pour la Bulgarie, qu'elle n'atteindrapas, d'ailleurs, car, en route, Insarof mourra de la phtisie.

Ce roman, attendu avec impatience', le public l'accueillit d'abord avec une certaine froideur. On lui reprocha d'avoir l'air d'avoir été écrit par un étranger très au courant des choses russes "^ d'avoir mis en scène trop d'étrangers ou de semi-Russes. Insarof est Bulgare ; pourquoi ? Qu'importe la Bulgarie à des Russes qui rêvent d'émancipation chez eux, pour eux? Si Tourguénief l'a imaginé Bulgare pour dépister les censeurs, que n'a-t-il profité du succès de sa ruse pour le dépeindre moins sommairement? On sait de lui qu'il a baigné un Allemand, qu'il est devenu l'amant, puis l'époux dune demoiselle très volontaire ; pour un héros, c'est peu t Quant à cette demoiselle elle-même, son amour pour les bêtes, pour les mendiants et enfin pour un monsieur qui n'en peut mais, vaut-il qu'on lui pardonne son indifférence à l'égard de sa mère malade, et son dédain de certaines obligations de la morale? Il se peut que, comme elle le dit elle-même, elle n'ait pas la conscience faite comme celle des autres. C'est tant pis pour elle, et tant pis aussi pour le roman. Cette

' Ivan Aksakof, Lettres, lll. p. 374.

- Annenkof, La jeunesse de Tourguénief.

veille, répéta-t-on dans tous les salons, n'aura jamais de lendemain.

Tourguénief eût pu répondre, d'abord, que s'il avait fait son Bulgare un peu pâle, c'est qu'il connaissait mal les choses bulgares ; que, les eût-il mieux connues, il n'y eût pas insisté ; qu'Insarof devait être le type d'une génération russe, dont on ne pouvait rien savoir encore, sinon qu'il lui faudrait une volonté ferme et des idées claires. Quant à Hélène, il avait dit lui-même qu'on pouvait la trouver antipathique. Toute la question était de savoir s'il existait des jeunes llUes de ce genre. Or^ si l'on pouvait en douter à l'apparition du roman, il n'en fut plus de même un peu plus tard. On vit bientôt pulluler les Hélène rebelles à leur famille et aux convenances « bourgeoises ». Simple effet de suggestion littéraire peut-être — après Oniéguine, il y a eu des Tatiana partout — mais si, dans les deux cas, des types littéraires ont eu une telle fortune, c'est qu'apparemment ils n'ont fait que rendre plus clair, plus conscient, ce qui existait avant eux.

Tout compte fait, le succès d' A la veille ne tarda pas à se dessiner. Choubine et Bersénief y furent peutêtre pour autant qu'Hélène et Insarof; mais celui qui y contribua le plus, ce fut sans doute cet Ouvar Ivanovitch que l'on ne voit guère ouvrir la bouche, d'un bout à l'autre du roman, que pour manger. Grand, gros, épais, lourd, endormi, il ressemble à certains héros des épopées populaires, ou, pour chercher moins loin, au fabuliste national, à Krylof, que Tourguénief avait vu une fois dans son enfance.

« Il resta assis trois heures de suite, sans bouger, sans parler. Il s'appuyait de ses deux mains sur ses genoux : seuls, ses yeux remuaient, à de longs intervalles, sous ses sourcils touffus. 11 était impossible de comprendre s'il écoutait, ou si simplement il était assis, et existait. De temps en temps, il semblait qu'un mot voulait sortir, ou ne pouvait pas, ou décidément ne voulait pas sortir de cette graisse antique i. »

Aussi lourd, Ouvar Ivanovitch est quelquefois, la vodka aidant, un peu plus communicatif. Il écoute Choubine, dont les saillies l'amusent — tels nos singes du xvni" siècle surent captiver l'ours moscovite — et même, une fois, ô prodige ! il lui répond :

« Quand donc aurons-nous des hommes, Ouvar Ivanovitch ?

— Prends patience ! dit-il, ça viendra.

— Ça viendra ! tu l'as dit, ô force de la terre russe ; ça viendra, j'en prends acte ! Mais pourquoi étcias-tu ta lampe?

— J'ai sommeil, bonsoir! »

« On ne peut se figurer, écrit un contemporain, l'impression prodigieuse que firent ces lignes prophétiques. Elles furent pour nous une révélation-. » On verra bientôt, en effet, les gens qui rallumeront la lampe, et voudront tirer le géant de son sommeil.

' Souveiiifs littéraires.

— Averkief, Journal cl' un écrivain.

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