LES TEMPS NOUVEAUX : PÈRES ET ENFANTS
Les années soixante : les aspirations de la société russe ; le
conflit des générations.
Sa peinture dans le roman de Tourguénief. Les Kirsanof:
Bazarof. Ses opinions, son but ; la chandelle qui brûlera
Moscou.
L'évolution tourguéniévienne de Bazarof. Sa rencontre avec
M"» Odintsova : sa passion, son désespoir, sa mort.
L'accueil fait à Pères e< Enfants par la jeunesse, parles critiques. La défense de Tourguénief par lui-même ; ses indécisions.
Pourquoi, en réalité, il n'aime pas Bazarof.
Un Bulgare avait paru en 1859. Les années suivantes furent une période de fiévreuse agitation. Pour la première fois, le gouvernement capitulait devant l'opinion ; il abolissait le servage, et cette œuvre gigantesque se poursuivait dans un calme qu'admirait l'Europe. « Au lieu de s'écrouler avec fracas, l'ancien régime avait fondu comme une maison de glace au soleil du printemps * ». S'il en était ainsi d'une transformation si longtemps crue impossible, que ne devaiton pas attendre de la force mystérieuse qui agissait.
' Conversation entre Guizot et Milioutine. Un homme d'Etat russe, A. Leroy-Beaulieu, p. 96.
« Tout le monde s'abandonnait à des espérances absolument sans bornes... Nous étions convaincus qu'il n'y avait qu'à commander pour être obéis, que l'état social d'alors ne pouvait plus durer longtemps ; nous voyions poindre déjà le temps de la liberté et des lumières universelles; nous en rêvions, nous étions sûrs c{u"il ne pouvait être loin ^. »
Il fallait donc s'y préparer, et partout on discutait liberté de la presse, autonomie, libre-échange, émancipation sous toutes ses formes. « Les salons russes offraient le même spectacle que les boudoirs parisiens, au temps oij les belles dames se passionnaient pour les Dialogues sur le commerce des bléds. » Il y a pourtant, dans cet engouement russe, des traits qui n'étaient pas chez nos a'ïeux. Ceux-ci, jeunes ou vieux, sont allés du même pas à la Révolution, les fils derrière leurs pères. En Russie, au contraire, c'était un dogme que les générations contrastent, s'opposent, luttent, et que la plus jeune est inévitablement la meilleure et la plus forte -. Dès le début des « années soixante », il fut entendu que les vieux qui avaient supporté le régime de Nicolas, qui étaient « affreusement compromis et coupables devant la Russie, leurs enfants et leur conscience^ », ne pénétreraient pas dans la Terre promise qu'on entrevoyait à l'horizon ; qu'il leur serait tout au plus permis de
' SophieKovalevskaia,/?eî;»ef/es Deux Mondes, ma\ 1894, article d'Arvède Barine. Voir aussi Krapotkine, /li</oi<r d'une vie. p. 101.
- Nichée de gentilshommes, réplique de Lavretski à Panchine. p. 196, trad. franc. — Souvenirs d'un vieil étudiant, Anlirjuilé russe, 18S8.
^ Tikhomirof, La Russie politique et sociale, Paris, 1886. IIalmant. — Ivaa ToLTSTuônief. 14
■2i0 IVAN TOURGUÉNIEF
bénir, avant d'expirer, les jeunes, les purs^ les élus, unis par la Providence dans la même œuvre sainte.
« Quand il arrivait à trois ou quatre jeunes gens de se rencontrer dans un salon, au milieu d'une société de gens plus âgés, il leur suffisait d'une allusion, d'un regard, d'un geste pour se comprendre... Chacun de nous éprouvait alors un plaisir immense et mystérieux à sentir près de lui ce jeune homme ou cette jeune fille qu'il devinait animés des mêmes idées, et prêts à se sacrifier au même but 1. »
Quelles idées ? quel but ? Là-dessus on ne s'entendait guère. Les vieux apprenaient que leur idéalisme avait fait son temps, qu'il fallait èlre réaliste partout, et par conséquent, ne respecter que la science, celle des Buchner, des Darwin, des Moleschott et des Buckle ; que les religions, vieillies, devaient disparaître, et, avec elles, les fallacieux principes qui avaient, si longtemps, empêché la proclamation du droit-né de chaque individu au bonheur complet, immédiat. Pour y arriver, à ce bonheur, il faudrait secouer, un jour, le joug de l'Etat, et, en attendant, celui encore plus tyrannique, de la famille, des pères sur les enfants. Le moment approche ou, à propos de n'importe quelle famille de V intelligence, on entendra toujours la même question, et toujours la même réponse : « Oui, les enfants y sont brouillés avec les parents... ils ne sont pas de la même opinion -. »
' Ivovalevskaia. Revue des Deux Mondes, art. cit.
- Sophie Kovalevskaia raconte les tempêtes suscitées dans sa famille, au fond du gouvernement de Vitepsk, par les articles de la lievue des Deux Mondes sur llelmtioltz et Claude Bernard.
Or, depuis qu'il avait annoncé la venue prochaine des messies russes, et montré, dans Hélène, la première jeune fille révoltée contre sa famille, Tourp^uénief était sacré le sorcier qui découvre et fait jaillir les eaux souterraines. Ce rôle était d'autant plus périlleux pour lui qu'il ne venait plus en Russie que pour s'isoler à Spask, ou causer entre deux trains, à Pétersbourg- ou à Moscou, avec des amis qui ne connaissaient guère mieux que lui la génération montante. Où trouver l'homme réel, vivant, qui poserait pour le portrait de cette génération ? Tourguénief assure que le hasard le lui lit rencontrer dans un wagon allemand. En 1860, il voyagea pendant quelques heures, sur les bords du Rhin, avec un jeune médecin russe qui l'étonna par ses opinions tranchantes et hardies. « Quandil me quitta, mon roman était fait. » Ce roman ^ parut, quelques mois plus tard, dans le Messager russe ^ de Ivatkof.
Ses héros sont deux étudiants de l'Université de Pétersbourg, Eugène Bazarof, futur médecin, et Arkade Kirsanof, sans doute « juriste » ou « philologue ». Tous deux reviennent, après trois ans d'absence, visiter leurs parents, à la campagne, et s'arrêtent d'abord chez ceux d' Arkade. Le père de celui-ci est veuf : timide et toujours affairé, il se partage entre un amour tardif et les soucis que, depuis l'abolition du servage, lui donne son domaine. Son oncle, Paul, est un ex-officier de la Garde que la iin tragique d'un amour tumultueux
I Pères et enfants. Traduction, chez IlachcUe.
a décidé à quitter le service et à se fixera la campagne. II y vit des souvenirs d'un passé dont il conserve précieusement les élégances . On nous le présente vêtu d'un suit anglais de couleur sombre, avec une cravate à la mode et des bottines vernies ; ses moustacbes sont parfumées; ses mains, aux ongles longs et roses, sortent de mancbettes d'une blancbeur de neige. Il représente ceux des « pères » qui ont vécu jadis de la vie mondaine, sous des influences françaises ou anglaises ; tandis que son aîné, Nicolas, représente l'autre moitié de la génération, celle qui s'est nourrie de poésie et de pbilosopbie allemande, et conserve encore, malgré les déceptions de la vie, un peu du romantisme d'autrefois.
Il est difficile qu'il n'y ait pas conflit entre ces débris du passé, et les hommes de l'avenir que veident être nos étudiants. A la vérité, avec Arkade, le conflit n'est pas grave. Quoi qu'il fasse, en effet, il est de la race de son père ; il a beau énoncer avec trop d'aplomb sa « manière de voir », se verser plus de vin qu'il n'en peut boire, et pardonner à son père, avec une grandeur d'àme assez choquante, ses amours irrégulières ; on sent, malgré tout, qu'il est un bon petit garçon, et qu'une fois marié, il ne s'écartera plus de l'ornière héréditaire. Avec Bazarof, c'est autre chose. D'abord, il est d'une autre classe ; fils d'un obscur chirurgien de l'armée, qni a servi jadis sous les ordres du grandpère d' Arkade, il est, ou peu s'en faut, un roturier, et toutes SCS façons d'être s'en ressentent. En d'autres temps, il aurait été un timide et un sauvage ; mainte-
l'oeuvre 213
nant il est d'une désinvolture qui produit « l'impression d'une mauvaise odeur ou d'un son criard ». Chez les Kirsanof, il est brusque, presque grossier ; même le son de sa voix a quelque chose d'insolent. Son mépris pour autrui éclate dans toutes ses paroles : « Je suis, dit-il à Paul Kirsanof, un futur médecin, fds de médecin, et petit-fds de sacristain... comme Spéranski. » Celui-ci ayant été une façon de vice-empereur, la comparaison manque de modestie. Parle-t-il de ses opinions, Bazarof affirme, encore plus haut que son ami, qu'elles ne doivent rien à personne, pas même à Proudhon : « J'ai ma manière de voir en propre. » Avec les paysans, il est familier, sans d'ailleurs gagner leur confiance plus que ne la gagnaient, autrefois, les soigneurs slavophiles. En définitive, ses inférieurs le trouvent ridicule, et ses égaux seraient du même avis, s'il n'était si irritant. « Quels jeunes gens ! s'écrie Paul Kirsanof ; on leur demande s'ils veulent du vin blanc ou du rouge, et ils vous répondent, tout du haut de leur tète : « J'ai la constante habitude de préférer le rouge. »
Cependant, Bazarof le juge, lui, Paul, exactement de la même façon : « Quel type ! ses ongles, on pourrait les envoyer à l'Exposition ! Et ses c.ols ! on dirait du marbre... » Ni la dignité anglaise de Paul, ni sa culture, ni son aventure romanesque ne lui en imposent. « Je suis sûr quil se croit un homme accompli parce qu'il lit le Galignani et qu'il épargne, de temps en temps, les verges à un paysan!... Pourtant, quand on a joué toute sa vie sur la carte d'un amour féminin,
et qu'ayant perdu, on en reste accablé à jamais, on n'est point un homme, un individu de l'espèce masculine. » Nicolas Kirsanof, qui travaille et se montre « bon enfant», bénéficie d'un peu plus d'indulgence; mais quoi ! il est d'une génération usée, « il a fini sa chanson », et, dans son genre, il est aussi ridicule que Paul. Bazarof ne l'a-t-il pas surpris, un soir, à faire de la musique ? « Un homme de quarante-quatre ans, un paterfamilias, qui, dans le district de N..., joue du violoncelle ! Oh ! là là ! » Bien qu'un peu piqué par ce ton, le docile Arkade approuve Bazarof, et s'efforce de refaire l'éducation de son père. Comment ? Nicolas le raconte à Paul. « Aujourd'hui, j'étais assis à lire Pouchkine ; je venais de commencer les Tziganes... lorsque, tout à coup, Arkade s'approcha de moi, en silence, avec une sorte de compassion caressante ; il me prit mon livre, comme il eût fait à un enfant, et le remplaça par un autre, un livre allemand, Force et Matière ; puis il sourit et se retira doucement, en emportant Pouchkine. » Et le pauvre Nicolas ne peut digérer qu'il ne soit plus « bon qu'à mettre sous la remise », et que sa chanson soit déjà finie.
Que faire pourtant, sinon essayer d'apprendre la chanson nouvelle ? Paul et Nicolas s'enquièrent donc des « manières de voir» des deux révélateurs. Pour commencer, Nicolas parle de poésie et d'art ; aussitôt, Arkade et Bazarof lui manifestent leur profond mépris de l'une et de l'autre. « Un bon chimiste, lui dit Bazarof,
' Trad. franc., p. 70.
est vingt fois plus utile que le meilleur poète. — Comment? l'art vous semble donc sans valeur? — A moi? pas du tout... J'apprécie celui de guérir les cors et de gagner de l'argent. »
Il n'y a pas à insister là-dessus, et Paul entame un sujet sur lequel, peut-être, on s'entendra mieux : «Vous croyez à la science seule ? — Je ne crois à rien. Qu'entendez-vous par ce mot de science, pris en général ? Il y a des sciences, comme des métiers... Il n'y a pas de science dans l'acception que vous donnez à ce mot. »
Paul en conclut que Bazarof est vraiment un nihiliste, c'est-à-dire, suivant la définition donnée par Arkade. « un homme qui ne s'incline devant aucune autorité et n'accepte aucun principe sans examen ». Là-dessus la discussion rebondit. « Les gens du vieux temps, comme moi, remarque Paul, pensent que des principes admis sans examen sont indispensables. » Il y a, en effet, des idées et des institutions dont on ne peut faire table rase, et, sans s'expliquer autrement, les interlocuteurs comprennent fort bien de quoi il est question, et aussi les lecteurs que la censure a rendus experts à lire entre les lignes. D'ailleurs, par moments, la discussion devient tout à fait claire. « Indiquez-moi, demande Bazarof, l'institution qui, dans notre société, ne doit pas être impitoyablement abolie ? » Les deux Kirsanof concèdent qu'il y a lieu à beaucoup de réformes, mais ajoutent qu'il faut compter avec le temps, qu'on vient de supprimer le servage... Mais il s'agit bien de cela pour Bazarof ! Le servage est aboli.
c'est vrai, mais des millions de Russes n'ont pas leur pain quotidien ; la superstition crasse étouffe le peuple, et il n'y a nulle part d'honnêtes gens... Paul l'interrompt.
« Soit ! Vous serez nos sauveurs et nos héros. Mais, en^ attendant, pourquoi insultez-vous ceux que vous appelez les bavards ? Ne bavardez-vous pas comme eux?
— Allons donc ! si nous avons un reproche à nous faire, ce n'est pas celui-là ! répondit Bazarof entre ses dents.
— Comment? Auriez-vous la prétention d'agir, ou seulement de vous préparer à l'action ? »
Bazarof ne répond pas, et Paul continue en démontrant que les révolutionnaires sont peu nombreux, qu'ils auront contre eux le peuple entier. « Vous deve;: savoir qu'une chandelle d'un sou a suffi pour brûler ]\Ioscou », riposte Bazarof. Après ce rappel du. passé, qui contient tout un programme pour l'avenir, il n'y a plus à discuter. Nous savions déjà que des hommes viendraient; nous savons maintenant ce qu'ils voudront faire, et comment.
Pour la partie du public qui ne voulait voir en Tourguénief qu'un historien ou un prophète, le livre aurait pu finir là. Mais si le type de Bazarof était posé, il n'était pas expliqué, développé jusqu'au bout. L'homme sot est celui qui ne change jamais : Bazarof, qui n'est point un sot, doit évoluer, comme les autres héros de Tourguénief, et cette évolution le fera finir comme les romantiques et les bavards qu'il méprise tant.
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11 paraissait pourtant à l'abri de toute mésaventure amoureuse. Il n'avait rien d'un sentimental, et s'il aimait beaucoup les femmes, c'était d'une façon simple et pratique. « Si une femme peut vous convenir, tâchez d'arriver à votre but ; se refuse-t-elle, allez d'un autre côté; la terre est assez grande. » Avec l'assurance dun anatomiste, il niait l'existence de cet amour immatériel dont les poètes font tant de bruit. « Étudie la structure de l'œil, disait-il à Arkade; je voudrais bien savoir où tu y trouveras l'étoffe de ce regard énigmatique dont tu parlais. Tout cela n'est que romantisme... « Et d'ailleurs, tout en niant le danger, il s'en gardait. « Il vaut mieux casser des pierres sur la route que laisser une femme s'emparer, ne fût-ce que du bout de votre petit doigt. »
Or, en quittant le domaine des Kirsanof, il se rend au chef-lieu du gouvernement avec Arkade, s'y arrête, et comme il y a grand bal chez le gouverneur, en l'honneur d'un dignitaire quelque peu cousin d'Arkade, ils y sont invités tous deux. A ce bal, il se trouve en face de M"'' Odintsova. Il ne remarque d'abord que ses épaules : « J'en ai rarement vu de pareilles. » Le lendemain, toujours avec Arkade, il lui fait visite, et, chose étrange, se sent embarrassé. « Cette femelle me ferait-elle peur ? » se demande-t-il. Pour se prouver que non, il s'allonge dans son fauteuil et parle avec un aplomb que ne paraissent pas remarquer les yeux limpides et intelligents de M""^ Odintsova. Quand elle invite les deux amis à venir la voir à la campagne, il accepte tout de suite, car elle a, dit-il à
Arkade, un corps pas ordinaire : « sur une table de dissection, il serait épatant ! » Et son ami, naïf, se scandalise de ce jargon de carabin, sans remarquer combien, cette fois, il sonne faux dans la bouche de Bazarof.
A la campagne, les deux camarades passent le temps comme on le passe toujours dans les châteaux de Tourguénief. Arkade fait de la musique, en attendant mieux, avec Katia, la jeune sœur de M™" Odintsova ; Bazarof caresse la levrette et se fait l'effet d'être lui-même passé caniche; entre temps, il cause géologie avec la maîtresse de la maison, qui n'est étrangère à rien, et, de la géologie, il glisse dans la politique. II explique à son auditrice que les hommes se ressemblent, comme les bouleaux d'une forêt ; que si tels ou tels ont mal poussé, c'est que la forêt — ou la société — est mal aménagée, et qu'il y faut porter la hache. Il ne manque pas, chemin faisant, de maltraiter l'art et le romantisme ; seulement, quand il s'en va ensuite se promener seul dans le bois, il s'aperçoit, avec une sombre indignation, que ce romantisme l'a gagné lui-même ; qu'il aime éperdûment; qu'il lui faut cette proie, qui ne voudra pas se laisser prendre. Le mieux serait de fuir, et justement l'occasion s'en présente : un messager de ses parents vient le réclamer. II fixe donc le jour de son départ; mais, la veille de ce jour, il se trouve seul avec elle dans sa chambre. Elle le fait parler de son passé, de son avenir; elle paraît intéressée, presque émue, de sorte qu'à la iin sa passion éclate. « Je vous aime follement, bêtement ! voilà ce que vous me forcez à vous apprendre. » Il fait un pas, l'étreint,
mais elle se dégage et fuit. La terre continue à être grande, et Bazarof pourra aller où il voudra, mais il gardera sa blessure, comme un simple Paul Kirsanof ; et s'il n'est pas encore absolument bon à rien, au moins aura-t-il la sensation constante qu'il s'y achemine.
Avec quelle superbe il parlait jadis, et de sa force, et de sa mission ! maintenant il ne croit plus ni à lune ni à l'autre. « Moi, nécessaire à la Russie ! Allons donc ! un cordonnier est un homme nécessaire, un boucher, un tailleur, mais pas moi ! » Et en effet pourquoi le serait-il ? Il a compris son rôle comme une perpétuelle négation, mais la négation n'a de sens que si elle s'appuie sur des principes. Or, il la dit lui-même, « il n'y a que des sensations » ; s'il nie, c'est simplement qu'il a l'esprit tourné d'une certaine façon. « Il m'est agréable de nier ; ma cervelle est ainsi construite, et voilà tout ! » Ces négations, qui étonnent les sots, n'ont pas plus de valeur que les affirmations contraires. « Affirmer que la civilisation est utile, c'est émettre un lieu commun ; déclarer qu'elle est nuisible, c'est émettre l'envers d'un lieu commun. Cela semble plus distingué; mais, au fond, c'est la même chose. » S'il en est ainsi, comment demander un sacrifice à un individu, au nom d'une opinion quelconque ? toutes se valent, et Bazarof, qui tout à l'heure flétrissait les gentilshommes, se prend à n'être plus démocrate.
« Je le hais, ce paysan pour le bien duquel je serais obligé de truner, et qui ne m'en saurait pas le moindre gré. Qu'ai-je à faire, d'ailleurs, de sa gratitude ? Quand
Philippe ou Jacques habitera la bonne izba que tu rêves pour lui, je servirai à faire pousser les orties. »
Il n'y a qu'à se laisser vivre clans l'espace et le temps infiniment petits qui sont dévolus à chaque homme, sans rien exiger de la destinée. Agir autrement serait non-sens et niaiserie. Quand Bazarof en arrive là, il a, suivant une expression qui lui est familière, « dégorgé sa sottise » ; il n'a plus rien à faire au monde. Chez ses parents qui l'adorent, l'admirent et le craignent, il s'amuse à disséquer un typhiqae, se pique au doigt, ne trouve pas de quoi cautériser la piqûre, et meurt trois jours après.
Il est difficile de se représenter l'impression que produisit Pères et Enfants.Msdgré l'émancipation des serfs, les troubles universitaires, l'agitation de la Pologne, l'œuvre de Tourguénief devint, d'un bout à l'autre de la Russie, le sujet de discussions passionnées, dans lesquelles, finalement, sombra sa popularité.
Les « enfants » avaient attendu de lui leur apologie, et l'exécution des « pères ». Or, à mesure que se succédèrent les fascicules du Messager russe, il devint de plus en plus évident qu'il n'y aurait, dans le livre, ni condamnation, ni apothéose. Le livre paru en entier, Bazarof produisit un effet de stupeur. Personne encore n'avait vu, ni dans la littérature, ni dans la réalité, de gens de cette espèce ^ L'opinion se forma bientôt
' Le Que faivel de Tchcrnlchevski, l'évangile de la jeune génération, ne parut que deux ans plus tard.
que Tourguénief, « l'Asmodée de notre temps ''■ », avait forgé son héros de toutes pièces pour tourner en ridicule la jeunesse et ses aspirations. N'en étaient-ce pas des preuves que son portrait de la Koukcliina, la femme émancipée qui, entre deux verres de Champagne, traite George Sand de cléricale ? que cette indulgence inexplicable pour tous les vieux ? Paul Kirsanof a de la noblesse ; son frère Nicolas serait le meilleur des hommes, si le père de Bazarof ne le surpassait en bonté, et aussi sa mère, une sotte qui ne sait môme pas lire. Évidemment Tourguénief était passé à la réaction! Ce point acquis, on s'aperçut que son œuvre était froide, mal composée, remplie de conversations didactiques et d'épisodes inutiles, et qu'en définitive le prophète de jadis n'était plus qu'un pauvre homme, qui n'avait peut-être pas « fini sa chanson », mais qui n'en savait qu'une, une chanson vieillotte que la Russie régénérée ne voulait plus entendre.
Il vint pourtant des défenseurs à Tourguénief, et des points les plus opposés de l'horizon. Du côté des réactionnaires, Katkot affirma que l'auteur avait mis Bazarof sur un très haut piédestal, qu'à côté de lui jeunes et vieux paraissaient également pâles-. De l'autre côté, Pisaref démontra que ses soi-disant défauts étaient tous des qualités ; que si, parfois, il buvait trop sec, il en avait le droit, se préparant à de rudes combats ; qu'il n'avait pas tort de préférer un bon chimiste à Pouchkine — lui, Pisaref, n'en donnerait
' Titre de l'article d'Antonovilch dans le Conlemporain, - Messaf/cr misse, 1862.
pas une paire de boites ! — et que son «cynisme » était simplement le don de l'expression juste et forte ^. 11 a dit en parlant de M""" Odintsova : « Elle est rudement bâtie! » ; mais, de nos jours, chez un intellectuel, l'amour peut-il commencer autrement que par cette constatation ou cette supposition? Et sans doute Pisaref avait raison ; car, sans cesser de mépriser Tourguénief, la jeunesse se mit à imiter l'homme qu'elle avait pris, d'abord, pour une caricature. De même que vers 1828, les salons s'étaient remplis d'Oniéguine et de Tatiana, les universités se remplirent de Bazarof, parlant haut, mal habillés, les ongles noirs, voués, comme lui, aux sciences naturelles; que de grenouilles périrent parce qu'il en avait disséqué chez les Kirsanof ! Et pendant vingt ans, tous les jeunes qui voulaient lutter pour la liberté et le progrès s'appelèrent, conmic lui, des nihilistes.
Ce succès de son héros et de son mot- aurait dû consoler Tourguénief des insultes qu'on lui avait prodiguées; en somme, ou il avait deviné l'homme de l'avenir, ou il l'avait fait. 11 souffrit pourtant beaucoup des critiques littéraires, et, plus encore, du reproche d'avoir « fait le jeu des rétrogrades ». Ce reprociie, on le lui répéta tant qu'il tm'it presque par y croire ; il plaida les circonstances atténuantes, demanda pardon.
' La Parole russe, 18G2, 1864.
- Le mot appartient à Tourguénief parce qu"il l'a popularisé, mais on le trouve avant lui, employé à peu près dans le même sens. Voir Kavéline, Tourguénief dans l'opinion de ses contemporains.
0 J'ai écrit sans arrière-pensée, en m'étonnant, tout le premier, de ce qui venait sous ma plume; en oubliant, dans ma préoccupation littéraire, que parler des jeunes, cétait faire œuvre politique... J'aurais dû sacrifier le devoir littéraire au devoir civique, écarter ce qui était, non une erreur, mais peut-être, en raison du temps, une injustice... Bazarof avait autant de droits à l'idéalisation que mes autres héros*. »
Parfois, pourtant, il se lassait d'avouer un crime dont il n'était pas convaincu, et protestait que s'il avait « idéalisé » quelqu'un, c'était Bazarof. « Les deux Kirsanof, Arkade, c'est tout mollesse, faiblesse, inintelligence... Si je leur ai donné des qualités, c'est pour rendre plus frappante ma démonstration : si la crème est mauvaise, que sera le petit lait? » Les parents de Bazarof sont peut-être de trop braves gens, mais c'est, en quelque sorte, par égard pour leur fds. « Tous les vrais négateurs que j'ai connus, Biélinski, Bakounine, Herzen, Dobrolioubof, provenaient de parents relativement bons et honnêtes. >) Quant à Bazarof, qui voudrait ne pas lui ressembler? « C'est mon enfant chéri. .. N'avczvous pas remarqué qu'il est blond? Or, dans mes romans, comme d'ailleurs dans la réalité, les blonds sont toujours plus sympathiques que les autres 2. » Il n'est pas parfait, sans doute, mais à d'autres le procédé qui consiste à mettre un adolescent idéal en face de vieillards perdus de vices.
' Lettre à Sloutchevski, 14 avril 1862. De même, lettres à M"-» Filosofova.
* Remarquer que, dans le roman, Bazarof Cot chàlain fonce.
« Il est en tout cas honnête, sincère, intelligent, démocrate jusqu'à la moelle des os... Je l'ai appelé nihiliste, mais c'est révolutionnaire qu'il faut lire. .I"ai rêvé une figure à demi sortie de la barbarie... un pendant étrange à Pougatchof ^. »
Tel quil est, on doit Taimcr ; si non, la faute en est au peintre qui n"a pas su attrapper la ressemblance. Et làdessus, Tourguénief retombe dans les excuses, jusqu'au moment où, pour avoir trop expliqué son personnage, il ne le comprend plus. « L'auteur se trouve perdu dans sa propre œuvre comme dans une foret-. »
Ces plaidoyers manquent de grandeur, et Tourguénief ne s'y est pas assez rappelé son maître, Pouchkine, qui méprisait la foule et le lui disait; ils manquent, aussi, en partie, d'exactitude. Si Bazarof est supérieur aux « pères », c'est à la façon d'un homme qui jette leurs vérités à des gens qu'il connaît, et qui, eux, ne le connaissent pas encore. wS'il est intelligent, s'il a des mots incisifs, qui vont loin, il en a d'autres qui sont stupides. S'il est honnête encore, peut-être qu'un jour son démocralisme chancelant occasionnera des surprises aux frères et amis. S'il prêche la force, l'épreuve le révèle aussi faible que ses devanciers. S'il est sympathique enfin, — parce qu'il est blond — et aussi par sa verve audacieuse, il déplaît par sa brutalité, et le lecteur est comme JM"^*^ Odintsova, qui, bien qu'intéressée, bien qu'émue, ne peut se décider à l'aimer. Tout compte fait, on comprend la surprise, la colère
' Lottri! à Sloutchevski.
- Lettre ix Dostoïevski, 18G2.
de la jeunesse, puis son demi-revirement, et l'hésitation des critiques qui ont essayé et essayent encore, sans résultat satisfaisant, de déterminer le vrai sens de Bazarof^.
De tous les jugements, celui qui paraît se rapprocher le plus de la vérité, est celui de Herzen-. Homme du passé, mais révolutionnaire, élevé comme les pères et animé des sentiments des fds ou à peu près, il était bien placé pour expliquer ce qu'il appelait un malentendu. Pour lui, Tourguénief a réellement placé Bazarof très haut ; ce n'est pas sa faute si, peintre exact, il a dû le montrer hargneux, critiquante tort et à travers, ne pardonnant pas à ses devanciers d'avoir eu, sans être ni pauvres ni roturiers, les mêmes aspirations que lui ; s'il l'a fait autoritaire, d'un autoritarisme ingénu qui sent les mauvais temps du servage et du caporalisme d'un Araktchéief. Mais tout cela passera, car, au fond, son organisme ne diffère pas tant de celui des pères. «Otez-lui sa tenue débraillée, son jargon, ses attitudes d'ourson, son rôle de cingleur, et nous nous entendrons pour tout le reste en un quart d'heure. » Herzen compte, d'ailleurs, que le temps se chargera de ce dépouillement. En mûrissant, Bazarof deviendra un physiologiste distingué ; or, la science inspire la modestie et la tolérance. Le « bazarovisme cingleur »
' « Voilà déjà trente ans que nous lisons Pères et Enfants, avec un intérêt croissant, et toujours il nous semble que Tourguénief y a incarné une idée, qui est encore le secret de l'avenir » Koulikovski-Ovsianniko, Étude sur la faculté créatrice de Tourguénief, Kharkof, 1896.
- Herzen, t. X, Encore une fois Bazarof .
Haumant. — Ivan Tourguéuief. 13
n'aura été, dans sa vie comme dans l'histoire du progrès russe, qu'un moment très court.
Il est probable, en effet, queBazarof est moins un ours mal léché qu'un simple ourson; mais rien ne prouve que de nouvelles dissections l'auraient rendu plus apte à s'entendre avec Herzen ; on ne le voit pas devenu le Bersénief de la physiologie . D'autre part, Herzen a raison quand il note en lui quelque chose qui tient, non à sa jeunesse, mais au passé russe, quelque chose qu'il essaye de définir en parlant d'Araktchéicf. Nous avons entendu Tourguénief parler du passé, lui aussi, à propos de Bazarof, mais remonter plus haut que Herzen, aller jusqu'à Pougatchof, évoquer donc la vieille barbarie russe, non sous sa forme d'en haut, mais sous celle d'en bas, encore plus brutale et féroce. « Votre Bazarof, fait-il dire à Katia, c'est un animal sauvage ! »
Or, lâché à travers la Russie, cet animal sauvage y périra sans doute; mais, auparavant, que n'aura- t-il pas détruit ? Quelques-uns des vieux fléaux russes, peut-être, mais aussi beaucoup des conquêtes d'un effort deux fois séculaire vers la civilisation. Son dédain pour la culture des pères est, en effet, la preuve de son indifférence à la culture en général. Ses fruits les plus précieux n'existent pas pour lui ; il comprend le progrès dans un sens si mesquin qu'il finit lui-même par s'en dégoûter. Mais les ruines n'en auront pas moins été accumulées. Aussi Tourguénief reculc-t-il avec effroi devant l'éveil de« la force de la terre russe », que nous avions vue inerte dans Ouvarivanovitch, qui, dès main-
tenant, parle trop, et demain agira, Dieu sait selon quelles hérédités.
C'est cette peur de l'avenir qui est la véritable cause de l'impopularité de Pères et Enfants. Peu importait le détail de ce Bazarof qu'on pouvait, à volonté, proclamer sublime ou ridicule. LecrimedeTourguénief, c'était sa méfiance de la jeunesse, qu'il semblait croire, ou barbare, ou pervertie ^
* Que cette idée de la perversion de la jeunesse n'était pas étrangère à Tourguénief, la preuve s'en trouve dans son appréciation (lettre à Annenkof) sur un article de Mazade, dans la Revue des Deux Mondes, relatif au.x événements russes de 1862-1863. L'auteur voit l'origine du nihilisme et du « bazarovisme » dans « une perversion intellectuelle et morale de la jeunesse. M Tourguénief trouve l'article excellent.