‹ Ivan TourguéniefChapitre 15 sur 27 · FUMÉE · texte numérisé non relu

FUMÉE

Le roman. Son théâtre, Bade : ses acteurs, Irène et Lilvinof ;

leurs amours et leur rupture.

Les partis russes à Bade : le groupe des généraux : Goubariof

et ses disciples.

Le porte-parole de Tourguénief, Potougliinc. Sa critique des

mauvais Occidentau.x, des slavophiles, des illusions russes ;

sa conclusion, la nécessité du travail.

Accueil fait à Fumée. L'impression finale.

Les années contemporaines de l'abolition du servage sont parmi les plus fécondes de la littérature russe. Dostoïevski donne Crime et Châtiment ;To\sloï, Guerre et Paix ; l'autre Tolstoï, Alexis, ses drames historiques . Malgré son extravagance, ou grâce à elle, le Que faire ? de Tchernychevski passionne la jeunesse ; on voit débuter les Pisemski, les Riéchotnikof, les Slieptzof, toute une pléiade déjeunes à qui Tourguénief accorde l'instinct littéraire, mais refuse l'imagination créatrice. « Ils sont comme des grelots, dit-il de certains d'entre eux; c'est petit, c'est vide et ça fait du bruits » Quant

' Lettre inédite, 13/23 janvier 1863. Lettres à Nicolas Tourguénief, à Annenkof, 18tJo, 186(5, 1867, passim.

à lui-même, il n'en fait plus ; son nom n'est plus prononcé que par des attardés de la bataille bazarovienne qui linjurient encore, par habitude. Et c'est ce moment que Dostoievski, toujours jaloux, choisit pour le représenter, dans Les démons, sous les traits de l'auteur sifflé Karmazinof^

Nous savons déjà combien il souffrait de ces attaques, combien il était découragé. Il laissait volontiers entendre qu'aussitôt sa villa de Bade terminée, il s'y enfermerait « en une tour d'ivoire », et dirait à la littérature un éternel adieu -. En attendant, il publia Fantômes en 1863, Assez en 1865, mais sans succès : le public était las de sa poésie, las de son pessimisme, et ne voulait plus savoir de lui que son opinion sur la nouvelle génération, quitte à la repousser avec mépris. Cette opinion, Tourguénief était d'autant plus disposé à la donner qu'il était las, lui aussi, mais de réticences, d'excuses, de capitulations ; il lui fallait une revanche. « Dans mon nouveau roman, écrit-il à Annenkof, quelques jours avant l'apparition de Fumée, je m'en suis donné à cœur joie. C'est pour le coup qu'on dira : de la neige sur la tête, mais le feu au ventre. »

Nous sommes à Bade, en automne. La nature est belle et souriante, mais la laideur humaine la gâte. Voilà des « lorettes » parisiennes, plâtrées et déhanchées; voici, sous V arbre russe, vêtus avec le plus élé-

* Les démons, (Biéssy), traduits par Derély sous le titre : Les ■possédés, 2 vol., Paris, 1886.

^ Lettres à Annenkof. Herzen, Polonski, passim.

gant mauvais goût, les représentants les plus éminents de la colonie russe; des artistes, le Liszt méconnu qui joue divinement du piano sur un doigt; Ihomme d'État qui demande quel pape a promulgué la Bulle d'or; des femmes exquises, et d'abord celle entre les bras de qui Chopin a rendu le dernier soupir; — elles sont, en Europe, environ mille dans ce cas. — Tous et toutes, ils s'ennuyeraient à mourir, si Msieu Verdier, ex-littérateur de Paris, ne venait leur redire les bons mots du vieux T intamarre . Ceux de ses auditeurs qui ne se haussent pas à ce niveau ont encore la ressource d'aller à la Conversation, perdre leurs roubles sous l'œil ironique et bienveillant des croupiers.

Il y a pourtant, à Bade, d'autres Russes que ceux-là. Le futur héros du roman, Grégoire Mikhaïlovitch Litvinof, ne fréquente ni la roulette, ni l'arbre russe. C'est un jeune homme de bonne mine qui a déjà vécu et travaillé. Jadis étudiant à Moscou, il en est parti après une mésaventure sentimentale ; moitié pour se distraire et se consoler, moitié pour se rendre utile à ses parents, et peut-être à son pays, il s'est mis à l'agronomie. Après l'avoir étudiée plusieurs années en Occident, il va repartir pour la Russie où il épousera sa cousine Tatiana Chestova. Ils seront heureux et auront Ijeaucoup d'enfants.

Ce héros manque un peu de prestige. Il plaît pourtant, par sa simplicité, par son sourire « presque enfantin », par son intelligence calme et lucide. Les vérités qu'il exprime ne sont pas toujours très neuves, mais du moins il les place où il faut ; s'il laisse volontiers la

parole à des causeurs plus brillants, c'est qu'il ne se croit pas en état de parler de tout. Ses projets d'avenir sont modestes; mais, à tout prendre, l'agriculture est aussi « scientifique » et pcut-ùtre non moins utile que l'anatomie des grenouilles si chère àBazarof. Déjà dans Nichée de gentilshommes, Tourguénief louait Lavretski d'être revenu en Russie « pour labourer la terre, aussi bien que possible ». Litvinof fera de même, et sa science européenne ne servira pas qu'à lui : ses exemples feront école.

Mais l'homme propose : on sait qui dispose. Au moment où Litvinof va quitter Bade, cette Irène Osinine que jadis, à Moscou, il a aimée, reparaît devant lui. D'abord, il ne s'en émeut pas ; s'il connaît mal ses dernières aventures, il est pourtant édifié sur son caractère. Descendante d'une famille jadis illustre et opulente, elle a cruellement souffert, jeune fille, de son dénûment et de son obscurité; un moment, l'amour de Litvinof l'a touchée ; elle est devenue sa fiancée, mais un hasard Ta fait présenter à la Cour, cL dès lors c'en a été fait d'elle ; elle est partie pour Pétersbourg, sous la conduite d'un vieux cousin, courtisan rusé, et nous entrevoyons qu'elle y a plu à quelqu'un de très haut. « C'est une histoire étrange et sombre !... » Toujours est-il qu'on l'a mariée ensuite à un jeune « carriériste M très ambitieux; qu'elle a les satisfactions que désirait son orgueil d'aristocrate déchue, et que pourtant elle est malheureuse. Son intelligence pénètre le néant des biens qu'elle a chèrement payés; sa fierté se révolte contre des humiliations qu'on soupçonne.

Elle méprise avec délices son mari, le général Ratmirof, et ses amis, les autres généraux, plus sots peut-être, mais sans doute aussi vils que lui. Elle méprise ses parents, qui ont spéculé sur sa beauté; elle se méprise elle-même — un peu, — pour avoir sacrifié l'amour du seul homme qu'elle n'ait point connu méprisable. Quand le hasard le remet son chemin, cet homme, quoi de plus naturel que son désir irrésistible de le retenir, de lui parler du passé, d'obtenir son pardon, de revivre, ne fût-ce qu'un instant, les jours d'autrefois ? Peut-être, d'ailleurs, Litvinof l'attirerait-il moins si elle ne le savait fiancé à une autre ; peut-être aussi veutelle jouir du dépit de son mari, de la réflexion qu'elle lira sur ses lèvres : « Si du moins c'en était un autre ! » Elle va donc à Litvinof, et il a beau tirer de son portefeuille et contempler longuement le portrait de Tania, il ne peut résister aux souvenirs de son premier amour, à cette souveraine beauté. Et qui donc, à sa place, aurait résisté ?

Ils sont décidés à fuir ensemble, quand Tania, qui ne sait rien, annonce sa prochaine arrivée à Bade, avec sa tante. Il faut que Litvinof les attende, les promène, de la Conversation à l'allée de Lichtenthal, leur nomme les personnes rencontrées, entre autres la générale Ratmirof. Tout en parlant, il sourit, d'un sourire inerte et méchant qui ne quitte pas ses lèvres, même quand sa fiancée ne le regarde plus. Il n'éprouve ni honte, ni remords; il ne sent rien qu'une audace désespérée, indifférente à tout ce qui n'est pas le sourire et les promesses d'Irène. Et cependant, tout

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possédé qu'il soit, il reste conscient : le vrai Litvinof voit son remplaçant, compte ses mensonges et met en réserve, pour l'avenir, toutes les amertumes de cette cruelle journée.

Tania part enfin, toute en larmes. Les deux amants n'ont plus qu'à partir d'un autre côté, quand Irène se ravise ; elle voudrait garder à la fois son mari — c'est à dire son rang dans le monde — et son amant. En pareil cas, dans les romans de Tourguénief, l'amant « qui est faible » cède à l'amante « qui est tenace » ; il la suit et devient le souffre-douleur que sera Sanine dans Eaux printanières. Dans Fumée, par une exception unique, il en va autrement. Litvinof se reprend, retourne en Russie, travaille, et finalement, Tania lui pardonnera la folie passée. Cependant, à Pétersbourg, dans un salon majestueux « où le samovar lui-même n'ose bouillir qu'avec une respectueuse discrétion » — c'est peut-être celui de l'Impératrice — on constate avec regret que la foi manque à M^" Uatmirof ; qu'elle a l'esprit fantasque et l'bumeur acerbe. On sait d'autre part que les jeunes gens la craignent, malgré sa beauté; qu'aucun d'eux ne trouve grâce devant elle, et que son mari avance rapidement dans la voie « que les Français appellent celle des bonneurs ».

Les critiques, dédaigneux pour Litvinof, ont été indulgents pour Irène; peut-être parce qu'il eût été délicat d'insister sur elle, — tout le monde, à Pétersbourg, croyait la reconnaître^ — ; peut-être aussi parce

' Pour la générale Albédinski, femme du gouverneur de Pologne. Le haut personnage, évidemment, c'était le Tsar.

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que, même russes, môme démocrates et radicaux, ils sont faibles devant la beauté. D'ailleurs, l'esprit d'Irène, ses souffrances réelles, la noblesse innée qui lutte, en elle, contre des instincts également innés, tout cela peut excuser des perlidies qui n'ont l'air que de faiblesses ; la fatalité seule est coupable. Et puis pourquoi l'accabler, alors que seule, dans le roman, elle souffre jusqu'à la fin? Dans toute rencontre amoureuse il faut à Tourg'uénief une victime ; celte fois, c'a été riiéroïne. On dirait que la critique en a voulu au héros ; elle ne semble avoir jamais jugé à leur valeur ni son caractère ni ses souffrances, pourtant décrites dans des pages qui resteront parmi les plus poignantes de Tourguénief.

A côté de ce drame insuffisamment apprécié, il y a dans Fumée la peinture de la société du temps, plus complète et plus variée que dans aucun des romans précédents. Ceux-ci, en effet, se passaient, presque tous, dans des coins perdus ; il n'était pas facile d'y rassembler des gens de tous les mondes. A Bade, au contraire, la mode attirait cette émigration mondaine qui, justement en ce temps, avait à dépenser les millions du raciiat des serfs. D'autre part, les « intellectuels » chassés de Russie par la réaction commençante, ou parle désir d'étudiersurplace la science européenne, affluaient dans les villes elles universités des bords du Rhin. Il était facile de faire venir jusqu'à Bade des étudiants de Heidclbero:, et de réunir ainsi, dans le même cadre, les utopies des uns et la frivolité des autres.

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Sous Vaj^bre russe, autour de Msieic Verdicr. à une soirée chez Irène, où Ion fait de mauvaise musique et de mauvais calembours, coupés par un essai d'hypnotiser une écrevisse, nous rencontrons les généraux amis de Boris Ratmirof et leurs femmes. Nous les rencontrons encore au vieux château de Bade, et là, en l'absence de Msieic Y erdier, nous pouvons les admirer dans tout leur lustre. Tous marqués au coin « du comme il faut le plus exquis », désinvoltes ou guindés, majestueux ou souriants, tous fleurant le londrès et le patchouli, ils accueillent Litvinof, que leur présente Irène, avec une aménité teintée de mépris ; puis, sans plus s'occuper de ce plébéien, ils reviennent à leur conversation. Le général myope se remet à fredonner, « Deux gendarmes, un beau dimanche » ; le général obèse sussoie quelques mots anglais — c'est très fashionable ; le troisième s'informe de l'avancement de ce cher Serge, et le quatrième déplore que ce cher Paul ait eu des ennuis à propos d'un marchand qu'il a pressuré. Là-dessus, on flétrit la presse qui a ébruité riiistoirc ; on blâme la négligence des censeurs, on constate que je gouvernement marche à l'abîme ; on proclame enfin la nécessité de revenir en deçà même de l'émancipation des serfs : que ne peut-on pas avec de la poigne ? Ce n'est pas d'ailleurs qu'on en veuille au progrès; des hôpitaux, des quais, des réverbères, tant qu'on voudra ! mais quant aux avocats , aux jurés, aux étudiants, aux fils de pope, il faut les... A ce moment apparaît Msieic Verdier, sur un àne, avec un chapeau tyrolien et une blouse bleue,

et Litvinof profite de la joie universelle pour s'esquiver.

D'un bouta l'autre du roman, la note reste la même. Ce n'est plus l'ironie française, qui se contente de chatouiller les paupières; c'est l'ironie russe, qui frappe droit dans l'oeil^ Pour expliquer tant d'amertume, on a dit que Tourguénief avait voulu regagner, aux dépens des uns, la faveur des autres, mais nous verrons bientôt qu'il n'a ménagé personne. En fait, il a toujours eu en horreur un certain monde pétersbourgeois, un peu peut-être parce que, non titré et non tchiné, il avait souffert, lui aussi, « de ce mépris qui passe sous la douceur frelatée des paroles»; mais beaucoup plus, certainement, à cause de son égoïsme et de son hypocrisie. « Ils semblaient gémir sur le sort de la patrie, et ne déploraient, dans les réformes, que la diminution probable de leurs revenus. » 11 lui en voulait aussi, à ce monde, d'être fermé à tout ce qui n'est pas moyen d'avancement et de gain. « S'il y avait eu, sous ces décombres, ne fût-ce qu'une goutte d'eau vive ! mais quelles fadaises, quelles viles futilités occupent toutes ces têtes, toutes ces âmes !... Ils ne comprennent rien... les beaux-arts, la musique, la poésie leur sont également étrangers -. » Ce sont là des péchés qu'un poète ne saurait pardonner.

En face des généraux, on s'attend à trouver les révolutionnaires. Il n'y a pourtant pas, dans Fumée, de gens

' Prince Pierre Viazemski. Arlicle sur Fonvizine, 1. 1 des Œuvres complètes.

■ Fumée, pp. 116, 189, etc.

qui soient présentés expressément comme tels; et cela parce qu'une double censure s'y opposait, celle de l'Etat qui ne voulait pas qu'on approuvât certaines doctrines, et celle du public qui prétendait qu'en les critiquant on faisait le jeu de la police^. Tourguénief ne tenait d'ailleurs pas à entrer dans le détail des opinions ; d'une part, il savait que les lecteurs y suppléeraient aisément, et de l'autre, il attachait plus d'importance aux mentalités, aux caractères qu'aux doctrines et aux mots.

Litvinof est introduit chez Goubariof, qui, pour une partie des Russes de Bade, est un grand homme. Il parle pourtant fort peu; encore, la plupart du temps, ses monosyllabes se perdent-ils dans sa barbe épaisse. On se demande si c'est à ce demi-mutisme qu'il doit d'être passé oracle, ou simplement à son violent désir de jouer un rôle. « Sur nous autres, Slaves, une volonté forte s'impose toujours. » Toujours est-il qu'on vient lui demander des instructions ; devant lui, l'ex-lieutenant Vorochilof, le raseur terrible, se tient raide comme un soldat au port d'armes, dans l'attente d'ordres que Goubariof donne, indifférent, parce qu'il est dans son personnage d'en donner. Mais c'est surtout de cancans f{u'on s'occupe chez lui. La maigre M™^ Soukhantchikova y raconte, d'une voix frémissante, les derniers crimes du prince Barnaoulof, l'homme d'État soi-disant

' Encore en 1887, Pawiowsky lui reproche d"avoir fait paraître Famée à un moment de réaction, où il n'y avait nul courage à railler les révolutionnaires (Souvenirs sur Tourguénief. p. 215). En réalité, le manque de courage aurait été de s'incliner, sans mot dire, devant une opinion régnante, mais absurde.

libéral, et ceux du marchand Pleskachof qu'on a décoré pour avoir fait mourir de faim douze ouvrières. Bambaief l'interrompt pour placer l'histoire de l'écrivain Tentéléief, qui, tout ennemi du servage qu'il se disait, martyrisait ses "serfs, et fut, pour ce, publiquement souffleté par M™° Beecher-Stowe. Et les affirmations se croisent avec les démentis ; l'avenir de la Bussie rentre en scène, et Vorochilof, n'y tenant plus, cite Draper, AVirchow, Chelgounof, Bichat, Helmholtz, Renan, Chtchapof, Taine, etc. C'est, dans la fumée des cigares, un vacarme grandiose, grâce auquel Litvinof s'échappe, mais non sans subir un examen sur ses opinions politiques. « Je n'en ai pas, répond-il à Goubariof ; il me semble que, pour nous autres Busses, c'est encore trop tôt pour en avoir ». — « Ah! je vois, ricane l'autre ; vous êtes de ceux qui ne se croient pas mûrs. ))

N'étant pas mûr, il n'est pas qualifié pour conclure sur les opinions des deux partis. D'autre part, on ne peut compter que le public saura tirer du récit objectif la conclusion qu'il comporte. Pour éviter le malentendu d'après Pères et Enfants, Tourguénief prend donc, cette fois, un porte-parole attitré; c'est Potoughine, le fonctionnaire modeste, mais instruit, auquel un amour sans espoir a fait, depuis longtemps, « épuiser sa sottise » ; qui s'est toujours tu, dans la vie, mais que l'attention de Litvinof encourage à dire enfin ce qu'il a sur le cœur. Ce Potoughine est-il la copie d'un personnage réel ? Tourguénief l'a affirmé. Mettons qu'il soit né à Spask, en 1818; ses réflexions, — celle.

notamment, sur l'habitude qu'il a prise récemment de ne plus s'incliner devant l'opinion d'autrui/, — nous inclinent à l'identifier avec l'auteur.

Comme lui, il est Occidental. « Je suis passionnément attaché à l'Europe. Je connais ses défauts, mais un bon élève peut tirer parti même des fautes de son maître. » Comme lui, il dit leur fait, d'abord, aux mauvais élèves, aux Occidentaux de pacotille, qui compromettent, devant l'Europe comme devant la Russie, la meilleure des causes. Les Russes de Heidelberg, par exemple, après avoir étonné les Allemands par l'audace de leurs jugements, ne les étonnent plus maintenant que par leur incurable paresse. Qu'il y ait au milieu d'eux, par hasard, un vrai travailleur, comme l'ex-lieutenant Vorochilof ; il travaille sans méthode, sans critique, sans soupçon des difficultés. Tel se met à écrire sur le prolétariat des villes françaises, qui ne peut citer vingt de ces villes, et met, après Bordeaux, Montfermeil, qu'il connaît par Paul de Kock. Le résultat de cette témérité et de cette ignorance, c'est tantôt une aveugle crédulité, tantôt une superbe non moins aveugle. Vorochilof traite Bastiat d'imbécile; un autre « ramasse un soulier éculc, tombé du pied de Saint- Simon ou de Fourier, et le porte respectueusement sur sa tête, comme une relique ».

Arrive ensuite le tour des slavophiles, des bonnes gens qui vivent dans la crainte que l'influence occidentale n'altère l'originalité de l'esprit slave. Pour eux,

' Lettre à Polonski, ^7 février 18C9.

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cette originalité est partout ; dans les épopées russes, les bylines, qui font pâlir les Chansons de Gestes; dans la faculté d'invention du Russe, très supérieure à celles du Niémels — à preuve, l'horloger Koulibine ; dans les institutions rurales oiî l'Occident dégénéré trouvera un jour son salut. Le mir, l'appropriation collective de la terre, c'est la formule de l'avenir; toute science viendra de Vanniak, de cet humble sarrau de toile devant lequel s'inclineront redingotes, vestons, et même habits brodés d'académiciens.

Or, Tourguénief ne croyait pas à l'originalité de l'esprit slave primitif. Déjà dans Un Bulgare, il avait fait malmener par Choubine \Qsroussalki, les dryades russes, « ces avortons d'une fantaisie morose, ces mythes conçus dans la chaleur suffocante de l'izba, dans les ténèbres d'une nuit d'hiver ». Il ne croyait pas davantage à la beauté des bylines ; car, sans civilisation, il n'y a pas de poésie; à preuve, les poèmes d'Homère, qui ne sont pas, comme on l'a cru dans un temps, l'cfflorescence naïve et spontanée d'un peuple jeune, mais bien le produit d'une culture déjà raffmée. Or, dans les bylines, il ne se reflète que de la barbarie. Voici leur « jeune premier », engoncé dans sa pelisse de martre, dont le col lui remonte au-dessus des oreilles, sanglé dans une ceinture de soie bigarrée, empêtré de bottes à talons si hauts qu'un moineau peut passer entre la semelle et le talon; est-il séduisant? Et que dire de la jeune fille, qui a le teint couleur sang de lièvre, et dont la beauté se mesure au poids ? Encore si ces deux êtres s'aimaient; mais, dans les bylines,

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leur passion résulte toujours d'un maléfice, et ses effets sont surprenants ; dès la première entrevue, l'amant rosse impitoyablement l'amante. Dans cette soi-disant « poésie russe », il n'y a rien de poétique, ni peut-être de russe : on n'y trouve que sauvagerie tatare.

L'esprit russe, ou supposé tel, s'est-il mieux manifesté dans les temps modernes ? Il existe une littérature « en cuir de Russie », parfumée « au triple extrait de moujik », pour faire croire à la société plus ou moins francisée qu'au-dessous d'elle, dans les masses, il existe un esprit, des vertus nationales. Mais ces vertus du moujik — Bazarof l'a déjà dit — ne sont qu'une légende '■ ; son esprit d'invention, une autre légende. La Russie ne vit que d'emprunts ; ce que les étrangers n'ont pas*pris la peine d'inventer pour elle, elle s'en passe. Elle n'a rien imaginé, pas même les lapti, les bottes d'écorce des paysans ; pas même le Knout, dont l'Occident s'obstine à faire le symbole du « moscovisme » -; pas môme le samovar. S'il pouvait arriver qu'un pays disparût, un jour, avec tout ce qu'il a produit dans le cours des siècles, la disparition des îles Sandwich, où l'on a inventé une forme particulière de pirogue, produirait plus d'effet que celle de la Russie. Elle n'est bonne qu'à donner de la matière brute ; encore cette matière brute ne doit-elle ses qualités qu'à des défauts ; si la soie du cochon russe est

' Pères et Enfants, p. 83.

- On sait que le mot knout est l'anglais hiot.

Haumant. — Ivan Tourguénief. 16

dure et forte, c'est que ce cochon lui-môme ne vaut rien^

Sous la plupart de ces assertions de Potoughine, il serait facile de mettre des passages, ou d'autres œuvres, ou de la correspondance de Tourguénief. Déjà dans Paracha, il se moquait des Russes qui vont à l'étranger « comme des cosaques à la guerre » pour y piller des connaissances dont ils ne soupçonnent pas le prix. A maintes reprises, dans ses lettres, il se plaint des étudiants russes des universités européennes : ceux de Heidelberg l'ont agacé plus que les autres, par leurs cancans, mais, d'une façon générale, il ne pardonne guère au compatriote qui a provoqué le sourire moqueur des Français ou des Allemands. Il n"a non plus jamais varié dans son opinion sur les facultés du peuple russe ; déjà dans Nichée de gentilshommes, il a fait dire à Panchine ce que répétera Potoughine. « Lermontof l'a reconnu, nous n'avons jamais inventé même une souricière. » Lui-même, il le répétera encore peu de temps avant sa mort. « Qu'est-ce que le peuple russe ?... C'est un serf, un esclave, qui n'a rien inventé, qui n'inventera jamais rien ; que l'histoire condamne à trotter toujours derrière l'F.urope occidentale-. »

Est-ce bien l'histoire la coupable ? Il est certain qu'elle a traité le peuple russe en marâtre. En butte, pendant des siècles, aux assauts de la barbarie asiatique, il a payé de son sang et de sa liberté la tran-

' Fumée, pp. 40-52, 15S-173.

* Pawlowski, Souvenirs sur Tourguénief, p. 49.

quillité de l'Europe occidentale. D'autre part, perdus dans une plaine immense, les Russes ne s'y sont étendus qu'au détriment de la cohésion indispensable à toute culture. Mais il semble qu'au delà de ces contingences historiques ou géographiques, Tourguénief entrevoie encore la même fatalité que Tchaadaief, et que, fidèle à ses théories ethnographiques, il'mette la cause du mal dans des hérédités qui détermineraient l'histoire, plus qu'elles ne seraient déterminées par elle.

Par nature, les Russes sont menteurs^ : Potoughine raconte comment, à la chasse, pour rien, sans motif, un quidam l'a envoyé à la recherche d'un marais « plein de bécassines », dit-il, mais qui n'a jamais existé. Menteurs, ils ont le don de croire à leurs mensonges, surtout à leurs calomnies, et cela ne les empêche pas, d'ailleurs, de faire bonne figure aux calomniés : chez Goubariof, M""*^ Soukhantchikova, qui vient de déchirer un monsieur à belles dents, lui tend la main dès qu'il arrive, et se fait ramener à l'hôtel par lui. Autre face du môme défaut, la vantardise : mis sur le chapitre de leurs forces physiques, les hôtes de Goubariof font assaut de gasconnades énormes . Il en est de même quand il s'agit d'aptitudes intellectuelles ou artistiques : tout amateur un peu doué se croit le « diamant brut » auquel il manque seulement la taille pour éclipser les maîtres européens qui, d'ailleurs, sont des polissons.

' Fumée, p. 163. Lettre à Herzen, du 20 novembre 1860. De même, dans Terres Vierges, p. 212. « Il n'y a pas au monde plus menteur que le Russe ; aussi n"aime-t-il rien tant que la vérité. » — « Le peuple russe est menteur parce qu'il a longtemps été esclave ». Journal des Goncourf, voir p. 299.

Dans Pelles et Enfants, il est question du mépris des peintres russes, à Rome, pour Raphaël : dans Fumée, la devise des étudiants de Ileidelberg, c'est « cracher sur tout! ». Les slavophilcs ne font que donner sa dernière expression à cette outrecuidance nationale, quand ils proclament la faillite de « l'Occident pourri » (ce qui n'est, d'ailleurs, qu'un rendu pour un prêté).

Cette outrecuidance n'exclut pas une extrême pusillanimité. « A l'étranger, je distinguais de loin les Russes, à leur démarche, à la coupe de leurs vêtements, surtout à l'expression de leur visage. Elle devenait tout à coup prudente, timide : Mon Dieu ! n'ai-je pas fait une sottise ? Ne se moque-t-on pas de moi ? semblait dire ce regard inquiet ^ ». Mais le Russe ordinaire n'est pas timide seulement devant l'étranger ; tout compatriote qui parle haut lui en impose : d'où vient l'autorité de ses critiques favoris, sinon de leur grossièreté ? « Il semble tout le temps que l'auteur du livre les ait offensés, et qu'ils veuillent s'en venger sur son œuvre -. » Herzen disait de même que le Russe aime à « casser la gueule » à autrui, au moins en paroles, et, dans ce trait de caractère, il voyait un legs du passé, du caporalisme de Nicolas I", de la tyrannie d'Araktchéief ^ Pour Tourguénief, il est plutôt la conséquence de la mollesse slave : elle encourage aux abus d'autorité. « Celui qui a pris le bâton, celui-

' Assia.

- Conversation rapportée par Pawlowski, Souvenirs sur Tourguénief, p. 89.

' ilerzen, Œuvres posthumes, p. 191.

là estlechef», ditle proverbe. D'ailleurs, si les Russes étaient tous de vrais Slaves, aucun d'eux ne prendrait le bâton ; mais nous savons déjà qu'il y a parmi eux des gens « à nuque large » qui viennent au monde avec de tout autres hérédités K

En définitive, barbarie des uns, faiblesse des autres, ignorance de tous, manque de sincérité, facilité à se tromper soi-même, telles sont, pour Tourguénief, les causes qui condamnent la Russie à « trotter derrière l'Europe ». A-t-il raison? On peut lui reprocher, en tout cas, d'avoir dépensé trop d'esprit dans son analyse du problème ; d'avoir appuyé sur des observations souvent trop menues des conclusions trop générales et trop absolues : il n'y a pas, en histoire, de condamnation à perpétuité. 11 le sait, d'ailleurs, car il conclut en cherchant le remède qui mettra les Russes au même point de santé que leurs voisins d'Occident.

Ce remède, on le cherche depuis longtemps, et c'est même, selon Tourguénief, une des maladies des Russes que leur persistance à croire en une panacée infaillible, qui sera « tantôt un monsieur quelconque, tantôt les sciences naturelles, tantôt la sociologie- ». Au fond, cette croyance tenace en un remède universel et soudain tient à une idée, sur la nature des maux russes, qui n'a sans doute pas échappé à Tourguénief. Beaucoup de Russes imbus, soit d'idées slavophiles, soit de philosophie du xvni'^ siècle, croient encore à l'excel-

' Lettres à Polonski, 24 janvier î86î2, 2 janvier 1868. - Id..9 et 30 décembre 1876.

24b IVAN TOURGUENIEF

lence de la nature humaine et particulièrement de la nature slave. Le mal qui la corrompt ne peut être qu'accidentel, local; son siège trouvé, on l'extirpera d'un coup, comme une dent cariée. Tourg-uénief pense, lui, que ce mal tient à une longue insuffisance de culture, qu'il est devenu une sorte d'anémie, de débilité intellectuelle. Les mots qui expriment l'imperfection, Y inachèvement de la pensée S reviennent constamment dans son œuvre. Le remède, s'il en existe un, ne pourra être qu'un régime de longue durée. Et finalement, comme les autres, Tourguénief apporte son ordonnance, mais en spécifiant qu'elle agira seulement si le patient veut bien l'aider.

Il faudra, d'abord, qu'il se purge de tout chauvinisme grossier. « N'est-il pas temps de jeter aux orties ces vanteries, ces mensonges : « Personne ne meurt de faim en Russie... Nous sommes assez nombreux pour écraser nos ennemis sous nos bonnets ! etc. » 11 lui faudra aussi oublier ses déclamations sur l'Occident pourri, car, seul, cet Occident peut donner à la Russie des exemples et des conseils. « Nous devons nous humilier, réellement et pas seulement en paroles — et nous approprier franchement ce que nos frères aînés ont inventé. » Ce « franchement » veut dire qu'il n'y a pas d'appropriation vraie sans travail. Depuis Pierre le Grand, les Russes sont portés à croire qu'on peut avaler toute crue l'invention d'autrui, l'appliquer sans la comprendre. Ce n'est pas vrai. « Pour Dieu, ne

' Nédomouislié, par exemple.

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répandez pas en Russie l'idée qu'on peut arriver à quelque chose sans effort ! Quand tu aurais un front large de sept empans, apprends, en commençant par l'alphabet ; sinon, tiens-toi tranquille ! » Soyez persuadés de cette nécessité, vous surtout, jeunes gens qui considérez avec tant de dédain l'œuvre lente du passé, qui vous croyez à l'heure du geste bref et décisif. « Chères petites colombes, vos enfants eux-mêmes n'agiront pas encore ; pour vous, veuillez rentrer dans la tranchée, dans le trou, et y continuer l'œuvre sourde de vos prédécesseurs. »

Evidemment Tourguénief pense, comme LiLvinof, qu'il faut à la Russie, non des phrases, non des opinions qui risquent d'être creuses, mais un patient travail de culture, dans tous les sens du mot. Pour s'instruire et ne pas mourir de faim, la Russie n'a besoin ni de Roudine, ni de Bazarof, qui, d'ailleurs, s'en est bien aperçu*. Jusqu'à nouvel ordre, Litvinof suffira. Il cultive la terre, et sa femme a ouvert une école et une pharmacie.

Tel est le livre que Mérimée, dans sa préface à l'édition française, a qualifié de « charmant», et que les lecteurs russes, moins attentifs à Irène qu'à Potoughine, jugèrent tout autrement. « Il faudrait le faire brûler par le bourreau », s'écria Dostoievski. « Rouges ou blancs, tous maccablent d'injures, écrivit Tourguénief à

' Voir plus haut, p. 219.

Herzen ; j'en reçois d'en haut, d'en bas, particulièrement d'à côté. » Mais il ne semble pas en avoir été autremenc troublé : il s'aguerrissait, et ces injures témoignaicit au moins qu'il était lu. « La vente va bien » rcmarqiiet-il dans la même lettre.

D'ailleurs, la tempête ne fut pas longue. La soaété, même celle de Bade, ne garda pas rancune à Tourgucnief ; aucun de sesmembres ne se reconnut sous l'arbre russe. La protestation des slavophiles, au nom des hylines, resta sans écho ; leurs beaux jours étaient passés. Les démocrates, enfin, surent gré à Tourguénief de ses caricatures de généraux ; en tout pays, la démocratie tient moins à être respectée qu'à voir déchirer les « aristos ». On murmura de ses attaques contre « les jeunes » ; mais, après tout, personne ne pouvait dire exactement qui étaient Goubariof et ses comparses. En réalité, les traits de Tourguénief passaient au-dessus, non seulement des individus, mais encore des partis ou soi-disant partis russes. Il avait prêché la nécessité du travail, insisté sur la nécessité du respect dû à l'Europe, en cosmopolite qui croît être le seul à la connaître : pédantismc et lieux communs ! Il avait blâmé la présomption des jeunes ; simple radotage de vieillard ! Au fond, les démocrates, pas plus que les généraux, ne se reconnurent dans Fumée; comment auraient-ils appliqué ce mot aux espérances dont ils attendaient la réalisation très prochaine ? En attendant, il resta de son œuvre l'impression que Tourguénief était décidément incapable de comprendre son temps. Des articles parurent sur « les vieux

dieux ^ ». « C'est évidemment de moi qu'il y est question, écrivit Tourguénief à Annenkof; de moi, vieille bcte, qui ne sais pas comprendre les gens d'aujourd'hui. »

' De Skabitchevski, 1868 (réimprimé dans ses Études critiques, t. I, Pétersbourg, 18'JO.)

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