TERRES VIERGES
Le roman, son action, ses personnages, son dénouement. Sa partie politique : types de réactionnaires et de révolutionnaires. L'homme nouveau, Solomine.
L'insuccès de l'œuvre. Ses causes littéraires, politiques. L'opportunisme de Tourguénief. Son jugement sur les révolutionnaires: le char deDjaggernaut.
Jusqu'à quel point ce jugement est fondé. Les vrais révolutionnaires. Les regrets et l'indécision de Tourguénief : sa théorie de la fatalité.
Les années d'après Fmnée sont aussi sombres, sinon plus que celles d'avant. Tourguénief ne cesse de s'y lamenter, et sur ses cinquante ans, qui sonnent en 1868 ; et sur la mort qui frappe ses contemporains, et sur les événements qui l'obligent à quitter Bade, enfin et surtout sur la défaveur du public. Ses nouvelles — il en publie une à peu près chaque année — obtiennent tout au plus un succès d'estime. « J'aimerais mieux, écrit-il, un fiasco retentissante » INIême Les reliques vivantes, en 1873. Les eaux printanières, en 1874, n'ébranleront pas cette demi-indifférence ; de
' Lettre à Ilerzen.
sorte que ses amis ne sont pas loin de lui répéter les conseils de Gil Blas à l'archevêque de Grenade'. A quoi bon, d'ailleurs? Tourguénief est rési,Q;né, il se rend. «Il est temps de prendre ma retraite... je la prendrai -. »
En fait, pas plus que l'archevêque de Grenade, il ne croyait à sa décadence. « La voix m'est restée ; si je n'ai plus de quoi chanter, c'est que les circonstances m'obligent à vivre loin de mon pays ^. » Il y passait pourtant plusieurs mois chaque année ; le reste du temps, c'était la Russie qui venait le trouver. Si arriéré qu'il fût aux yeux des réfugiés politiques, sa gloire et aussi sa générosité les attiraient; il était le confident de tous les espoirs et de toutes les misères '*. De la rue de Douai, il put assister à la transformation du mouvement dont il avait décrit les débuts ; il vit les nouveaux Bazarof, les nouvelles Hélène abandonner leurs familles pour se vouer à la propagande communiste et révolutionnaire. Quand certaines correspondances qu'on lui transmit de Russie lui donnèrent l'impression qu'il avait compris l'àme des nouveaux héros du jour% il ne put résister à la tentation d'ajouter une suite à cette enquête sur les générations, qu'il s'était pourtant promis de clore avec Fumée ".
' .\ Annenkof, 28 octobre 1870.
- .\ Polonski, 27 octobre 1870.
^ A Marie Milioutina, 17 mai 1871.
^ Pawlowsiii Delines, Tourguénief inconnu, passim. ■■■ A M""» Filosofova, 22 février 1873.
" Oa a supposé aussi le désir de répondre aux Démons de Dostoïevski; c'est peu probable.
L'action de Terres Vierges commence en 1870, à Pétersbourg-. Leur héros (?), Nejdanof, bâtard d'un aristocrate, est étudiant à l'Université, donc révolutionnaire. Il rencontre un haut dignitaire, Sipiaguine, que son origine intéresse, et qui l'engage comme précepteur de son fds. II fait alors la connaissance de M"''' Sipiaguine, qui est belle et coquette, de sa pupille, Marianne, qui n'est ni l'un ni l'autre, et de plusieurs de leurs voisins de campagne. L'un d'eux, Markélof, le frère de M""' Sipiaguine, est révolutionnaire aussi, et Nejdanof retrouve chez lui plusieurs de ses camarades de Pétersbourg, en compagnie d'un gérant de fabrique, Solomine, pour lequel ils ont tous la plus grande estime. Les nouveaux amis vont à la ville voisine, savoir où en est le mouvement, et visiter, entre temps, un couple de vieilles gens, Fimouchka et Fomouchka. Au retour, ils décident qu'il est temps d'agir. Tandis que Markélof essaye de soulever ses paysans, qui s'empressent de le livrer aux autorités, Nejdanof s'enfuit de chez les Sipiaguine, en compagnie de Marianne qu'il aime ou croit aimer, et se réfugie dans l'usine de Solomine. De là, il essaye de faire de la propagande, mais sans succès ; et, convaincu que de toute façon il est perdu, il se fait sauter la cervelle. Marianne disparaît, et Solomine aussi : nous apprendrons en dernière page qu'ils sont mariés et dirigent, dans l'Oural, une espèce de fabrique-plialanstère.
Cette suite d'événements violents pourrait faire croire que Terres Vierges diffère beaucoup des romans
L ŒUVRE 2o3
précédents. En réalité, nous y reconnaissons très vite des figures de connaissance. Les vieillards que nos conspirateurs visitent à la ville sont doux, naïfs et superstitieux, comme Téléguine et sa femme, et d'ailleurs ne servent pas à l'action. « J'ai connu jadis des gens comme ceux-là, écrit Tourguénief; il m'a pris fantaisie de les décrire. » C'est encore un vieux personnage tourguéniévien que Pakline, l'homme d'esprit sans caractère, chargé, commePotoughine da.ns Fiwiée, de parler pour Tourguénief, de commenter et de conclure.
Même Sipiaguine a quelque chose de déjà vu. Il est le Matthieu llitcli de Pères et Enfants, mais grimé selon l'anglomanie des années soixante-dix. Il porte de longs favoris ; arbore, en voyage, une casquette à carreaux ; donne à ses amis d'authentiques shake hands, en agitant leur bras comme la corde d'une cloche ; dans son jardin, il s'appuie sur une canne anglaise avec l'air d'un bon country-gentleman. Tout cela, c'est pour signifier que si quelque jour, dans sa haute sagesse, le souverain daignait accorder à la Russie les institutions qui font l'honneur de l'Angleterre, il serait lui, Sipiaguine, tout désigné pour présider à cet essai loyal. Et comme la popularité, elle aussi, est une force, il est aimable même avec un étudiant tel que Nejdanof. 11 sera féroce, d'ailleurs, le jour où il croira utile d'affirmer son « loyalisme ».
Sa femme, Valentine Mikhaïlovna, ressemblerait à M™^ Odintsova, si elle était plus naturelle. Mais Marianne nous apprend qu'elle est une poseuse ; qu'elle
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vise à être, non'seulemcnt adorée pour sa beauté, mais encore admirée pour sa bonté. Elle a l'art de trouver la phrase qui part du cœur, et de la répéter à tout venant, avec l'air, chaque fois, de la penser à l'instant même ; ses yeux de velours, qui la font ressembler à la Madone de Dresde, achèvent l'illusion. Elle ne veut d'ailleurs de mal à personne, à moins qu'elle n'y ait intérêt. Et Tourguénief souligne tous ces traits en la faisant fille « d'une Petite-Russienne très rusée ».
Sur Marianne elle-même, nous sommes fixés tout de suite par ses yeux gris et ses lèvres minces. Comme l'Hélène cVUn Bulgare, «elle souffre, ou plutôt elle s'indigne et se révolte pour tous les opprimés, tous les déshérités ». C'est là une mentalité qui n'est pas rare en Russie. « On y rencontre souvent des êtres que la justice satisfait, sans les réjouir, et que l'injustice, pour laquelle ils sont d'une susceptibilité terrible, trouble jusqu'au fond de l'âme ^ » Il est donc naturel que Marianne ait « une expression concentrée, presque rude »; qu'elle soit antipathique, comme Hélène, et qu'elle ait elle-même des antipathies d'autant plus fortes que des malheurs de famille l'ont aigrie. Elle hait sa tante, n'estime pas son oncle, méprise leurs amis ; dc'S qu'elle devine en Nejdanof un révolutionnaire, un homme qui ne veut s'incliner ni devant la richesse, ni devant la fortune, elle s'empresse de lui demander une part dans ses convictions, pour lui en faire une dans ses rancunes.
' Terres vierges, p. 203.
Nejdanof ne se défend pas d'elle, car il est éminemment suggcstionnable. 11 se croit démocrate, comme ses amis de Pétersbourg, alors que tout en lui — jusqu'à sa propreté minutieuse — trahit l'origine et les goûts aristocratiques. 11 se dit matérialiste et veut être cynique; en fait, il reste, à sa grande humiliation, timide et chaste. Comme les idéalistes qu'il raille atout propos, il aime la poésie ; et même, toutes portes fermées, il commet des vers. 11 s'efforce, d'ailleurs, de racheter ces défaillances secrètes, en étant, à l'occasion, plus violent que ses camarades; en s'emportant, comme les gens qui se sentent dans une situation fausse et ne veulent pas se l'avouer.
Dès les premiers moments de son séjour chez les Sipiaguine, il se sent attiré vers Marianne par la ressemblance de leurs situations ; ils sont tous deux pauvres et dépendants. Puis ils s'aperçoivent de cette communauté de tendances dont nous savons qu'elle créait, entre les jeunes, un lien mystérieux *. Un jour, à table, il défend — à la façon de tous les jeunes premiers tourguéniéviens — les espérances de la nouvelle génération ; Marianne boit ses paroles. Puis il cause avec elle, dans le bois de trembles d'abord, puis dans sa chambre où il l'initie à l'organisation dont il est un des membres ; elle l'admire, l'aime, et suivant la règle, le lui dit. Et quand ils se séparent, ils sont en effet persuadés qu'ils s'aiment ; ils n'ont d'ailleurs pas échangé un baiser.
< Voir plus haut. p. 210.
Qu'est-ce donc, au juste, que cet amour si chaste ? Pour Marianne, qui a toujours vécu isolée, il est surtout la prise de possession d'un allié, d'un ami. Cet ami, sa participation à un complot le revêt d'un singulier prestige ; ce sera grandir que l'aimer et conspirer avec lui. Quant à Nejdanof, il est touché de celte confiance, de cette amitié féminine qu'il n'avait jamais connue; il se figure trouver, dans cette affection, « la patrie, la lutte, la liberté. » Mais y trouve-t-il vraiment l'amour? « Nos destinées, nos sentiments, nos opinions, tout nous rapproche... Nous nous aimons; au moins suis-je persuadé que je ne puis éprouver l'amour sous une autre forme ». Se déduire ainsi des raisons d'aimer, c'est déjà soupçonner qu'on ment à soi-même et aux autres. Et en effet, le voilà forcé, pour justifier l'attente de Marianne, d'exagérer des opinions dont il doute davantage à chaque manifestation nouvelle. Il se sent pris, entrahié « comme par une main souterraine ». La seule délivrance honorable, c'est la mort. Il se tue donc, laissant Marianne à Solomine en lequel, depuis quelque temps, elle entrevoit son vrai maître. Après quelques larmes payées à la mémoire du disparu, ils iront vivre très loin, ensemble, et seront heureux. Il n'y aura plus, pour se rappeler Nejdanof, que l'étudiante Machourina, qui, laide et sans esprit, l'a aimé sans espoir; et Pakline qui le définit « un Hamlet russe, un romantique du réalisme ».
Autour de ce Hamlet s'agite toute une société que le doute n"a jamais tourmentée. Voici le gentilhomme Kalloméïtzef, champion « du knout et du Rœderer », qui
dénonce les opinions, et au besoin les personnes. Voici les amis de Nejdanof dont les opinions, comme de juste, restent dans la pénombre. Nous les entendons se plaindre de ne plus pouvoir mettre le nez dehors sans se heurter à une bassesse ou une injustice. Ils parlent aussi de la famine qui désole la moitié de la Russie, de l'influence néfaste de Katkof et de la Gazette de Moscou; du nouveau régime scolaire qui met au grec et au latin tous les collégiens de la Russie; de lespionnage, des arrestations. Mais le remède à ces maux n'est indiqué que par métaphore ; il est question d'un abcès mûr, d'un bistouri, de gens à écarter, peut-être à supprimer. Nous apprenons, d'autre part, qu'un certain Kisliakof court les campagnes, distribuant des brochures, haranguant ouvriers et paysans ; son activité nous i)araîtrait fort désordonnée, si l'on ne nous disait qu'il obéit au mot d'ordre d'un comité mystérieux. Ce comité siège à l'étranger; Machourina traverse l'Europe pour lui porter, dans la doublure de sa robe, une carte à jouer sur laquelle est dessinée une grappe de raisin.
Tourguénief ne dit rien des grands chefs qui reçoivent de tels messages, si ce n'est, de l'un d'eux, qu'il est petit, avec des pommettes saillantes, et commande plus qu'il ne parle ; tel Goubariof. Ses comparses ressemblent aussi à des personnages de Fumée; mais avec encore moins d'initiative et d'intelligence. Ostrodoumof et Machourina attendent Nejdanof dans sa chambre ; ils fument, sans se regarder ; les filets bleuâtres échappés de leurs lèvres silencieuses s'enroulent et forment des nuages ; pour eux, ils restent
IlAtM.^NT. — Ivan Tourguciiirf. 17
immobiles, comme jadis le dizainier Arkhip. Pensentils ? Ce n'est pas sûr. « Les Ostrodoumof, dit Pakline, sont de braves cœurs, mais bêtes!... Regardez-le, notre ami ! Rien chez lui, pas même la semelle de ses bottes, n'est fait comme chez les gens intelligents. » Il est évidemment de la catégorie des Don Quichotte destinés à périr misérablement. Et, en effet, dans une tentative d'émeute, il sera coupé en deux par un boulet.
C'est encore un Don Quichotte que Markélof, le propre frère de M°^® Sipiaguine. Basané, les joues creuses, le nez busqué, il ressemble, dit Pakline, à un saint Jean-Baptiste qui, dans le désert, aurait dédaigné le miel pour se nourrir exclusivement de sauterelles. Il est loyal, honnête, à tel point qu'on se demande comment Tourguénief a pu le faire naître d'une Petite- Russienne. Il est d'ailleurs énergique, et, par suite, borné. Il a lu Herzen, mais il obéit moins à des convictions qu'à ses rancunes contre les « réacs », et aussi à cette sauvagerie innée que nous avons déjà entrevue en Bazarof. Incapable de comprendre les autres et de se comprendre soi-même, il pourra être, à l'occasion, impitoyable et sanguinaire.
Tout différent est le plébéien Solomine. Ses cheveux filasse et son nez court lui donnent l'air d'un Suédois, ou, plutôt, d'un Finnois. Il marche comme il parle, sans gaucherie mais pesamment ; son air de solidité, d'équilibre, fait de lui, dans la galerie de Tourguénief, un être à part. « Il a l'esprit clair! s'exclame Pakline; il se porte comme un chêne ! Grande merveille ! Jus-
qu'à présent, chez nous, tout homme intelhgent était obligatoirement un malade. ->)
Que son équilibre tienne à la race, ou simplement à ses années d'apprentissage en Angleterre, cet homme si calme ne peut avoir les mêmes idées, ou les avoir de la même façon que les révolutionnaires de tout à l'heure. En principe, il partage leurs rêves; en fait, son allure trahit si bien le doute qu'on se demande, avec Nejdanof, « s'il est bon teint ». Il ne croit pas en effet, à la révolution prochaine ; il se rend compte de « l'absence inévitable du peuple, sans lequel rien ne marchera ». Il se tient donc un peu à l'écart, ne s'indigne qu'à propos de vexations malhonnêtes qu'on fait subir à des ouvriers, et, le reste du temps, tient, particulièrement à Marianne, un langage qu'on peut flétrir de l'épithète d'opportuniste.
« Ce n'est pas de barricades que nous avons besoin, ni de 0 hourrah » pour la République. Votre affaire à vous, femmes, c'est de décrasser vos sœurs du peuple, et ce ne sera pas facile. Vous apprendrez l'alphabet aux enfants; vous donnerez des médicaments aux malades... Ce n'est pas là se sacrifier ! dites-vous. Permettez ! peigner un enfant teigneux est un sacrifice dont peu de gens sont capables. »
Ces paroles sages, nous avons la sensation de les avoir déjà entendues ; très vite, Solomine nous fait penser au Litvinof qui ne se croyait pas mûr. Tous deux, ils se sont fait un programme d'activité pratique ; tous deux, ils s'y sont préparés par un apprentissage à l'étranger; tous deux, ils finissent par s'embour-
g-eoiser dans le mariage, avec des femmes qui se ressemblent. Mâcha ne vaut pas Tania, mais, tout comme elle, elle aura sa pharmacie et son école.
D'ailleurs, Litvinof, lui aussi, est plus sympathique que Solomine. Il s'est frotté, à l'Université, d'idées généreuses ; il a aimé et souffert. Solomine a quelque chose d'un peu bas. Il ne veut pas qu'on fasse de propagande dans sa fabrique : « Chez les autres, à votre aise ! » Quand il reçoit Nejdanof et Marianne, il les installe dans des chambres voisines, mais après s'être assuré que le verrou de leur porte commune ferme bien . On a l'impression qu'un homme si avisé ne peut être ni révolutionnaire, ni communiste; etle fait est que, tandis que ses amis meurent ou partentpour la Sibérie, sa façon d'entendre le sacrifice le conduit, lui, Solomine, à posséder la femme qu'il désire, à fonder une famille, et sans doute aussi une fortune, une hideuse fortune industrielle ! Quelque effort qu'on fasse, on a peine à se rallier à la conclusion de Pakline. « Ces individus solides, gris, monochromes, nous avons besoin d'eux, rien que d'eux ! »
Le public, dans son ensemble, ne s'y rallia pas, et l'insuccès fut aussi complet que Tourguénief avait pu le souhaiter au temps de ses « succès d'estime ». Cet insuccès, il commença, suivant son habitude, par s'en accuser. « Les journaux ne se sont pas donné le mot pour m'accuser à tort... il faut croire que j'ai pris une tâche au-dessus de mes forces ^ » Pourtant, il lui sem-
' A son frère, 1 mars 1877.
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blait partois que son œuvre n'était ni si vieux jeu, ni si languissante, ni si pénible qu'on le lui disait. « Aucun roman ne m'a coûté moins d'efforts... Plusieurs fois déjà je l'avais essayé... Cette fois, tout est venu d'un coup'. »
En réalité, il y a des longueurs dans Terres, vierges. Fomouchka et Fimouchka, « les deux petites perruches » de Pakiine, y occupent quarante pages de trop. D'autres passages, la description du jardin des Sipiaguine, par exemple, ont un air de fond de tiroir, de « passepartout ». Les personnages sont dessinés avec une minutie fatigante; les moindres gestes de Sipiaguine sont notés, alors que depuis longtemps son jeu a cessé d'intéresser. Nejdanof n'émeut pas ; on le connaît trop. On connaît trop aussi les réflexions de Pakiine sur le mépris des jeunes pour Raphaël et Mozart, et sur ces discussions russes où tout le monde parle et personne n'écoute-.
Solomine devait faire passer ces vieilleries, mais voilà que cet homme supposé nouveau n'est qu'un vulgaire opportuniste. Tourguénief pourra protester, par la suite, qu'il est un vrai révolutionnaire ; que s'il ne se laisse pas prendre dans les engrenages, cela vaudra mieux pour la Russie^; que s'il n'est pas un héros, c'est que les hommes de l'avenir ne seront pas tenus
' A Polonski, janvier 1877.
* Terres vierges, p. 16. Même développement dans Pères et Enfants, pp. 81, 82.
^ Terres vierges, pp. 127, 168 et suiv. — Pawlowski, Souvenirs sur Tourguénief, p. 87.
d'en être, pas plus que les gens d'à présent : les explications après coup ne le réhabiliteront pas plus que jadis elles n'avaient 'réhabilité Bazarof. Le public de 187G attendait des héros tout d'une pièce, et ne voulait pas qu'on lui parlât de « sérier les questions ».
Or, nous connaissons les opinions de Tourguénief là-dessus; elles n'ont jamais varié. « Depuis quarante ans, écrit-il en 1880, je suis, j'ai toujours été l'homme du progrès pas à pas ^ » 11 croyait à « la nécessité du travail, petit, obscur, terre à terre », de celui qui consiste, avant tout, à apprendre à lire aux moujiks et fonder des hôpitaux. Les grandes réformes, il ne les attendait que d'en haut. Il ne voulait pas qu'on lui objectât son « serment d'Annibal ». « Au temps du servage, nous avions devant nous un mur nu, mais nous savions où il fallait faire brèche. Aujourd hui la porte est entrebâillée, mais passer par ce jour étroit est plus difficile que de saper la muraille. » Cette difficulté, c'est la justification des Solomine, la condamnation des iNIarkélof, qui croient au millénaire prochain parce qu'ils n'ont « ni pensées, ni connaissances, ni talent » mais seulement des rancunes jointes à un orgueil fou, à la conviction, par exemple, qu'à vingt ans, ils ont résolu « tous les problèmes de la science et de la vie » -. Quel profit retirera la patrie des qua-
' Réponse à « l'habitant d'une autre ville w, janvier 1880. - Lettres à ^l""' Filosofova, passim, traduites dans Pawlowski, Souvenirs sur Tourguénief.
lités qu'il font prendre « entre l'enclume d'une populace ignorante et le marteau d'un pouvoir aveugle^ »? Y a-t-il même lieu de plaindre ces victimes volontaires ? « Les Hindous se jettent sous les roues du char de Djaggernaut, et il les écrase, et ils meurent dans la béatitude. Nous aussi, nous avons notre Djaggernaut-. ))
En somme, le mouvement révolutionnaire lui paraît, comme à Nejdanot, quand enfin il voit clair dans sa pensée, « mensonge et fausseté, absurdité inutile et écœurante ». C'est de ce jugement surtout que les lecteurs de Terres vierges lui en ont voulu. Tandis que quelques lecteurs s'étonnaient encore, par habitude, de sa puissance divinatrice, l'immense majorité affirma qu'il avait pour aboutir à ses conclusions, défiguré, caricaturé la pièce et les acteurs.
Nous pouvons aujourd'hui, mieux que les contemporains, juger du débat. De nombreuses publications ont fait connaître le mouvement révolutionnaire des années soixanle-dix. Les Mémoires du prince Kropolkine, en particulier, peuvent mettre les choses au point ^.
Kropotkine est parti de la même idée que Tourguénief ; il faut instruire le moujik. Mais comment l'instruire ? comment lui parler d'instruments agricoles perfectionnés, quand tout ce qu'il gagne lui est pris par
' Dupuy, Les grands maîtres de la littéralure russe, p. 159.
- Terres vierges, p. 28.
^ Autour d'une vie, Paris, 3' édition. 19ÛÎÎ, passim.
2G4 IVAN TOURGUÉNIEP
l'impôt et les redevances ? 11 faut, avant tout, qu'il devienne propriétaire du sol, ce qui n'arrivera pas sans révolution. Pour que les intéressés la veuillent, cette révolution, il faut les avertir de leurs droits. Le nihiliste'\va.ù.or\Q, au peuple, et son apostolat sera tout différent de l'activité brouillonne que Tourguénief a prêtée à son Kisliakof. Il renoncera d'abord au pain qu'il pourrait devoir au travail d'autrui ; comme Karakozof, l'auteur du premier attentat contre Alexandre II, il vivra pour dix roubles par mois, et donnera le surplus de son argent à des œuvres sociales. Il se donnera soi-même, partagera les misères et les travaux du peuple : Sophie Pérovskaia, fdle d'un ancien gouverneur de Pétersbourg, deviendra — en attendant qu'elle participe à l'assassinat d'Alexandre II — « une femme d'artisan, vêtue d'une robe de coton, les pieds chaussés de bottes d'homme, la tête couverte d'un fichu d'indienne, portant sur ses épaules deux seaux d'eau puisés dans la Neva ».
Bien entendu, le nihiliste renonce à tout plaisir d'art qui serait payé avec de l'argent extorqué à des paysans affamés, « aux bavardages sur l'idéal, l'art, la beauté, qui ne sont que paresse, pose ou débauche », aux formes de politesse, legs des siècles d'esclavage : il dira tout net à un Sipiaguine qu'il est un voleur — d'ailleurs sans en rien savoir. — Il ne s'occupe pas de femmes ; il a mieux à faire. Il vit pour propager dans le peuple la bonne parole qui anéantira un monde mauvais. Quand sa propagande sera entravée, il songera à la révolte, et y apportera un dévouement sans bornes. « Nous allions
cliezB... ; ridée nous vint de lui faire une plaisanterie : «B..., lui dis-je, nous allons attaquer la forteresse pour délivrer nos amis. » Elle déposa sa plume, et dit : « Allons ! »
Entre la description de Kropotkine et celle de Tourguénief,ilyades ressemblances. Les Ostrodoumofetles Machourina sont les mômes partout; Marianne pourrait être Sophie Pérovskaia. Mais, dans le roman, les révolutionnaires se décident à agir parce que « l'abcès est mûr » ; dans la réalité, ils n'ont guère eu cette illusion, du moins au début. Jeunes fdles du monde devenues ouvrières ou sages-femmes; étudiants devenus bûcherons, forgerons, tisserands, ils se rendaient compte, la plupart aussi bien que Solomine, de « l'abstention du peuple, sans lequel on ne ferait rien », et c'est bien pour cela qu'ils avaient entrepris leur propagande. Mais des attentats isolés donnèrent l'éveil à la police ; traqués, les nihilistes rendirent coup pour coup, et bientôt s'aperçurent que si, jadis, des attentats contre des propriétaires avaient poussé à la suppression du servage, les attentats contre le tsar pourraient atteindre l'autocratie elle-même. Et le terrorisme aurait réussi, en effet, si sa dernière bombe n'avait tué Alexandre II au moment même où il allait promulguer une constitution^
Qu'en conclure, sinon que dans le mouvement propagandiste, puis terroriste des années soixante-dix, il
' Alexandre II, détails inédits sur sa vie intime et sa mort. La Ferté, Bàle, Genève, 1882. — Leroy-Beaulieu, La Russie et les Russes, II, pp. dOO et suiv. ; etc.
y a eu des raisons plus fortes et des acteurs plus conscients que Tourguénief ne l'avait imaginé dans Tenues vierges? Il n'avait pas tout vu, tout pénétre. Il s'en est aperçu, d'ailleurs, le jour oili des procès retentissants, puis des attentats innombrables ont levé le voile derrière lequel il n'avait mis que le bavard Kisliakof et le romantique Nejdanof. Après 1877, dans ses entretiens avec les réfugiés politiques de Paris, il battait sa coulpe, avouait que si les grandes réformes viennent d'en haut, il faut des pressions de bas en haut pour les en faire descendre*; s'attendrissait sur les actes d'héroïsme qu'on venait lui conter. Mais il n'était tout de même pas convaincu qu'on fît bonne route ; et quand l'héroïsme qu'il avait admiré sincèrement aboutissait à quelque crime, il s'en indignait non moins sincèrement. De même qu'il avait pleuré sur Soloviof, condamné pour attentat à la vie du Tsar; de même il pleura, en 1882, sur l'assassinat de ce même Tsar 2.
En somme, il était pris dans ce conflit douloureux de deux droits, de deux vérités, qui, expliquait-il à Polonski à propos &q\ Aniigone de Sophocle, constitue l'essence du vrai tragique ^ Jusqu'à la fin de sa vie, nous le verrons se demander qui a raison, des sages qui ne croient au progrès que par Teffort incessant vers la culture,
' Conversation avec le colonel Lavroi. Voir Pensée russe, novembre 1883.
- Pawlowski, Delines, passim. Lettre à Polonski, 5 avril 1879. " Souvenirs.
L'œUVRE 267
ou des fous qui ont entrepris de faire avancer, sous la menace des bombes, ce colosse qui titube du pôle au Caucase, une cruche d'eau-de-vie à la main '■.
• Terres vierges, pp. 269, 270.