L OEUVRE
emploi quelconque '. Tout compte fait, il valait pourtant \ mieux que son contemporain, le Komof qui, le soir, ; après qu'il avait bu Bon verre d'eau-de-vie et dit en \ français « C'est bonne\ », faisait chercher les serves i pour lui chanter, jusqu'au matin, les chansons du vil- / lage. » Lorsqu'elles se ralentissaient, il appuyait la tète 1 sur ses mains et commençait à gémir : « Ah ! pauvre \ orphelin que je suis 1 Elles m'abandonnent, petit pigeon i que je suis ! » Et aussitôt les cochers accouraient, avec \ des fouets, pour rendre des forces aux chanteuses^.
Maintenant, explique le fils d'un fouetté de jadis au petit-Tils d'un fouetteur, les nobles sont tout autres. Grands ou petits, ils ont pris du service; ils ont vu la Russie, même l'Europe. Ils sont devenus affables et polis, et du même coup, incapables de rien comprendre à leurs affaires. Alexandre Korolef est riche, instruit, beau garçon ; ses discours font larmoyer leurs auditeurs; quand il s'agit d'accorder sa conduite et ses paroles, il n'est plus qu'un pantin entre les mains de son intendant. VassiliLioubozvonof est slavophile : quand il vient prendre possession de son héritage, ses paysans qui n'ont pas ouï parler de fa guerre contre les modes étrangères, s'ébahissent de le voir barbu, pantalonné de velours, comme un cocher, chaussé de bottes, en caftan et chemise rouge ; lorsqu'il les invite h lui chanter une chanson bien russe, ils s'épouvantent et se taisent. Quelques jours se passent, et l'intendant qui, lui aussi, avait commencé par avoir peur du nou-
.dbfGooglc .
UO IVAN TOURGUÉNIEP
veau maître, le pille de plus belle, lui ei ses paysans '.
,""" En définitive, en se civilisant, les nobles se sont éloignés de la Russie ; ils ne connaissent plus ses mœurs, et le seul résultat de leur culture fraicliement acquise, c'est d'aggraver le mal national, la misère et la dégradation des serfs.
Ce mal, d'autres en avaient déjà parlé. Un ami de
Tourguénîef, Grigorovitch, venait de le décrire dans
I Antoine le pauvre diable. Dès 1791, Radichtchef avait
(accumulé, dans son Voyage de Pélersbourg à Moscou, des épisodes choisis et commentés pour inspirer l'horreur du servage. Cette horreur, Tourguénief l'éprouve aussi : pourtant, nulle part, dans les Récits d'un chasseur, il ne parle du servage sur le ton de ses devanciers; on pourrait presque dire qu'il n'en parle pas. Il mentionne tel ou tel propriétaire, tel ou tel serf, rapporte tel ou tel fait, sans jamais commenter. Rien ne permet d'affirmer qu'il les ait cités en vue d'une certaine impression; ils viennent, ou semblent venir, au hasard de ses pérégrinations ; ils ne sont ni exceptionnels ni tragiques. La case de l'oncle Tom, qu'on a souvent comparée aux Récils d'un chasseur, ne leur ressemble nullement. M"" Heecher Stowe y a mis des monstres partout; dans Tourguénief, il faut les chercher et les étudier à la loupe.
En serait-ce un que Mardari Apollonytch Stégounof? Mais quand les poules d'Ermila, le cocher, viennent
picorer dans son jardin, a-t-îl tort de se fâcher? a-HI tort de rire ensuite quand sa sommelière, attrapant la négligente gardienne des poules, la petite Nalacha, lui donne quelques tapes sur le bas du dos ? Mis en belle humeur par cette aventure, Mardari Apollonytch prend le thé avec son ami, le chasseur, sur le balcon, en face du soleil couchant qui colore ses joues rondes et son triple menton. On entend venir de l'écurie un bruit cadencé ; le visiteur s'étonne ; « C'est, explique Mardari,"^ le petit Vassia — vous savez bien, mon buffetier — \ qu'on fouette. Allons, ne me faites pas ces yeux-là t Je | veux que mes gens m'obéissent; suis-je un monstre [ pour cela? » Vassia lui-même dira que non : « Je méritais bien d'être puni. On ne punit pas sans raison chez nous ! Notre maître... Ah ! II n'y en a pas un pareil dans tout le district'! »
M. Pénotchkine est aimable et hospitalier, comme Mardari Apollonytch, mais plus riche. Sa maison a été bâtie par un architecte français ; ses gens sont habillés à l'anglaise ; leur tenue est parfaite, et la sienne aussi, môme en négligé ; avec ses larges pantalons de soie, sa jaquette de velours noir, son fez rouge à gland bleu, et ses babouches jaunes, il est un modèle de distinction. Sa table est excellente, et sa conversation, émaillée de mots français,du meilleur ton. Mais voilàque cet homme élégant porte à ses lèvres un verre de Bordeaux ; son front se rembrunit : « Pourquoi ce vin n'a-t-ii pas été réchauffé ? » Silence du domestique. « Eh bien, va, mon
Deux propriélairta.
143 ITAN TODRCDÉNIEF
cher! u dil Pénotchkine en reposant son verre; et le coupable s'en va à l'écurie chercher sa punition. Le même jour, Pénotchkine emmène son hôte à son vil- I lage de Chipilofka, qui est supérieurement tenu, grâce I au bourmistr Sofrone. « Voyez-vous la girouette qu'il j a fait mettre au moulin ? C'est un ours, gueule béante, avec une langue couleur de feu ! » Il est vrai que Sofrone opprime et ruine les paysans, mais qu'y faire î Un intendant qui apporte à jour fixe l'argent des redevances, est un oiseau rare ; et d'ailleurs, chacun sait , que de minimis non curai praetor'.
Voici enfin M. Zverkof^ important fonctionnaire et mari d'une femme si douce que le service de ses filles de chambre est « une véritable béatitude. » Elle les habille de sa défroque, les nourrit de sa desserte, et même, parfois, leur fait donner du thé I seulement, pour de bonnes raisons d'ordre intérieur, elle leur interdit !e mariage. Or, il advient qu'Arina, sa préférée — une jolie fille qu'elle a tirée du village pour l'élever aux honneurs de son service intime — se jette aux pieds de M. Zverkof : « Maître, permettez-moi de me marier? — Mais tu sais bien, petite sotte, que ta maîtresse n'a point d'autre femme de chambre, — Je continuerai à la servir. — Mais tu sais aussi qu'elle ne veut pas de femme de chambre mariée. — Malania pourra me remplacer. — Je te prie de ne pas raisonner. » Quelques mois plus tard, on s'aperçoit qu'il aurait pourtant mieux valu marier Anna ; M. Zverkof lui
L CeUVBK 143
fait couper les cheveux et la renvoie au village ; son complice, le laquais Pétrouchka, ira au régiment. Mais la vraie victime, en tout cela, c'est la bonne M"' Zverkof, qui perd, avec sa meilleure femme de chambre, ses illusions sur la gratitude des gens. « Elle aurait dâ s'y attendre, conclut M. Zverkof; qu'on nourrisse un loup aussi longtemps qu'on voudra, il aura toujours les yeux tournés vers la forêt. »
En définitive, les Zverkof, les Pénotchkine, les Stégounof sont simplement des maîtres qui veulent être servis, à leur guise, par leurs serviteurs héréditaires ; mécontents, ils les punissent de la façon consacrée par l'usage, sans imaginer que ces punitions puissent être inhumaines. Les serviteurs s'en doutent bien quelquefois, sur le moment; mats le reste du temps, ils admirent leur maître, et, tant qu'ils peuvent, ils imitent les habitudes, les caprices, voire les vices dont il leur a donné l'exemple.
Exactement comme leurs maîtres, les serviteurs de jadis étaient meilleurs ou pires que ceux d'à présent. Le Babouche du vieux Loutovinof était une bête féroce ; de même, i'Axinia qui, à la fois serve et maîtresse du comte Pierre Ilitch, fait un soldat d'un laquais, pour une tasse de chocolat renversée'. Par contre, le vieux Toumane étonne la jeune génération par sa paroie grave et le sourire affable qui est, dit l'écrivain, spécial aux contemporains de Catherine II'. Quelle différence
' Il ne faut pas oublier qu'en ce temps le service militaire durait tant que le soldat pouvait marcher.
* Uatinova,
^b^Googk
m IVAN TOCBGDÉNIEF
avec le valet de chambre dernier cri, le Victor Aiexandrytch qui éblouit les petites paysannes avec sa casquette de velours, le lorgnon qu'il a pris à son mattre, et le col gigantesque dont émerge sa trogne impudente 'CeDon Juan des communs est lui-même un petit saint à côté des scribes qui vendent le blé de leur mattresse au-dessous du cours, moyennant pot de vin; forcent les paysans, convoqués au château pour des besognes fantaisistes, à leur racheter le temps nécessaire à la moisson, persécutent les filles qui ne savent pas reconnaître leur bienveillance, et tout cela sous l'oeil de la maîtresse qui, parce qu'elle signe ses ordres et les scelle de cachets multicolores, croit gouverner son domaine*. De même, chez Pénotchkine, le vrai maître, c'est Sofrone, si souple avec le seigneur, si savamment vindicatif avec le paysan auquel, pour le punir d'avoir porté plainte, il enlève ses vaches, sa maison, ses fils, en attendant qu'iUe fasse périr sous les coups '.
S'il en est ainsi chez le seigneur qui vit sur ses terres, qu'arrivera-t-îl chez celui qui voyage à l'étranger, ou simplement sert à la ville, dans quelque administration? Son intendant, ses voisins, les fonctionnaires, tout le monde pillera ses paysans. Si l'un d'eux s'avise de venir se plaindre à son protecteur légal, il sera reçu comme le pauvre Vlas l'a été, à Moscou, par le comte Valériane Pétrovitch. « Qui t'a permis de le présenter à
' Le rendez-voua.
' Le comptoir.
' Le Boargmeilre.
^b^Googk
moi? Ce8 choses-là regardent l'intendaDt'. » Et Vlas retourne se mettre sous les griffes de son tyran, maître absolu chez Valériane Pélrovitch, comme il l'est, comme il le sera partout jusqu'à « l'établissement d'un nouvel ordre de clioscs ».
Il semble, à ce tableau, que Tourguénief soit de l'avis des slavopbiles qui voient dans l'introduction hâtive des mœurs et des idées occidentales la cause principale de la misère du paysan. Comme eux, il constate que les fantaisies de luxe européen — celles de Pierre Ilitch, par exemple — ruinent les campagnes ; comme eux encore, il croit ou paraît croire que la culture occidentale rend un gentilhomme incapable de comprendre ses serfs. Il l'admet même au détriment des slavopbiles, car il nous les montre, en Lioubozvonof, aussi ineptes que peut l'être l'occidental Kopolef^
Eu réalité, ni l'occidentalisme ni le slavopbilisme ne lui donne l'exacte solution du problème, il se peut que le Russe soutire parfois de l'excès des notions nouvelles et mal digérées ; il se peut aussi qu'il souffre de l'insuffisance de ces notions ; mais la vraie cause du mal est plus profonde.
Voici Panteléi Eréméïtch' qui s'avise de construire une église, sans architecte, avec ses seuls paysans , cette éghse s'écroule une première fois, puis une
' Malinova.
' OdnodvoreU.
' Jcheriapkhanof et Nédopouskine.
UiDiuHT. — Ivan Tourguéoiel. lU
,;..__,C00i^lc
ii6 IVAN TOUBGUÉMEF
seconde, bien que, dans l'intervalle, Pantéléï ail fait fouetter les vieilles femmes qui lui ont, sans doute, jeté un sort. L'imiterons- no us en accusant de sa mésaventure l'européanismc ou le slavîsme 7 Le fait est que les Russes ont trop de confiance dans leurs idées, et que, d'ailleurs, ils en changent trop souvent. La châtelaine de Krasnogorié édifie un hôpital, et l'inaugure solennellement, dès que les murs en sont achevés : après quoi, elle oublie d'y mettre un médecin, des lits, et même un toit'. Sa lubie passée, le Russe retombe dans l'incurie, le nilchevo, aussi bien le Russe primitif, le paysan, que l'occidentalisé, l'intelligent.
Le propriétaire de la forêt de Tchaplyguino va la visiter avec son intendant, GotUieb von der Kock, elle starosle Arkhip. Il les laisse seuls pendant une heure, à l'entrée du bois. L'Allemand descend de cheval, se met à l'ombre et tire de sa poche un livre ; le Russe reste immobile sur son cheval, au grand soleil. Puis, le maitre revenu, ils s'engagent sous bois ; les chênes, gelés pendant l'hiver rigoureux de 1844, pourrissent par dizaines sur le sol. a MeinGoU! Mein Gott! répète Gottlieb von der Kock, en levant les bras au ciel ; quel tommache ! » Arkhip, cependant, fait sauter à son cheval les troncs abattus ; au passage, il leur donne de petits coups de fouet*. C'est là l'illustration d'une comparaison déjà faite, dans Paracha, entre le diable allemand et le diable russe ; l'un rêveur, bizarre, parfois ridicule, l'autre épais, un peu stupide, et finalement ridicule,
lui aussi. Il De se lasse pas de prouver que le Russe n'a pas la tête faite comme tout le monde. « Ne me parlez pas, disait il à BiélinskJ, justement à la môme époque, de vos Russes qui portent de travers, non seulement leur casquette, mais encore leur cervelle 'I »
Nous retrouvons donc, dans les EécUs d'un chasseur, les mêmes tendances que dans les œuvres précédentes. Tourguénîef en revient toujours, d'abord aux contrastes des générations russes, puis à ceux des Russes et des Européens. Il le fait avec si peu de ménagements pour ses compatriotes, qu'à l'entendre, on croirait un de ces Européens du xvm" siècle, si durs pour « ces Russes maniérés et policés, qui ont pourtant peu d'esprit et peu d'instruction,,, leur esprit imitateur et point inventeur... la grossièreté de leur suc nerveux^ », et l'on serait tenté de lui appliquer le mot d'un autre Tourguénief sur Pouchkine, « Il pose pour le cosmopolitisme, et s'imagine que son cœur ne tient pas à la Russie' », si la suite ne venait démontrer — pour lui comme pour Pouchkine — à quel point il l'aime, et, quelquefois, l'admire.
D'abord, U réhabilite l'indifférence russe qui, devant la mort, devient une sorte d'héroïsme. Il admire l'énergie de la vieille dame qui tient à payer elle-même au pope ses dernières prières ; la sérénité de l'étudiant
' AnDenkof, La Jeunêsie de Tourguénief.
' Roger de Damas, Sabatier de Cabre, Chappe d'AuterO' che, etc., etc. Voir La Russie au XVIII' siècle, ]Ù. Haumant, Introduction.
* Lettre de Nicolas Taurguëcief au prince Pierre Vlazemskt.
,;..__,Cooi^l>:
U6 IVAN TOURGUÉNIEF
qui, jusqu'à sa dernière minute, se passionne pour Hegel ; le courage de l'entrepreneur Maxime. Un arbre, en tombant, vient de lui briser les reins ; il est couché dans la coupe ; sa respiration enfrecoupée et )a sueur sur ses tempes révèlent l'agonie qui commence. Il s'occupe de ses dettes, les énumère, sa femme les paiera ; puis il demande pardon aux bûcherons du mal qu'il a pu leur faire. « Dieu te pardonnera, Maxime, répondent-ils en se découvrant. C'est à nous de te demander pardon I » Là dessus il reste silencieux un moment, puis, tout à coup, « Hier, à léfime... j'ai acheté un cheval... J'ai donné des arrhes... Il est donc à ma femme. » Puis il frissonne et se raidit ; il est mort'.
Mais n'avoir de courage que pour mourir, c'est peu ; se résigner à cette vertu limitée serait revenir à l'opinion du xvui' siècle, que pour donner du sentiment aux Russes, il faut les écorcher. Tourguénief ne va pas jusque-là; l'enfant russe, pour lui, ne naît pas moins doué que celui d'une autre race. Dans La prairie de Biéjine, quatre petits paysans causent autour d'un feu, la nuit, en gardant les chevaux. Ils parlent de légendes — de quoi parler, la nuit, dans un champ? — de légendes tantôt gracieuses, tantôt terribles ; et leur poésie se reflète sur les gamins qui, effrayés, se demandcntsi vraiment de telles choses sont possibles dans le monde du bon Dieu. Ilioucha, le poète de la bande, est le plus crédule. Pavloucha, qui a moins
d'imagination, est plus brave ; advienne que pourra, il va droit au danger qui fait frémir ses camarades. Quel homme il sera, si seulement il devient un homme! Mais les héros meurent jeunes dans l'œuvre de Tourguénief, et le pauvre Pavloucha, encore adolescent, sera tué par ses chevaux.
llioucha, lui, grandira, et peu à peu les inquiétudes de son âme d'enfant se fondront dans la foi religieuse. Tourguénief l'a mise en scène dans une série de récits, quelques-uns rattachés après coup aux Récits d'un . chasseur. Dans Reliques vivantes, la pauvre Loukéria, défigurée, mutilée par la maladie, est un touchant exemple de résignation chrétienne '. Dans La Maison de Poste, le vieil Akim, dépouillé de tout par sa femme infidèle, lui pardonne, ne veut plus songer qu'à Dieu, et devientun des innombrables pèlerins qui parcourent sans cesse la sainte Russie, d'un sanctuaire à l'autre. Dans Kassiane, le sentiment religieux est plus combatif''. Le héros du récit a sa doctrine et sa morale, qui ne sontpas celles de l'Église officielle : c'est un crime, dit-il au chasseur, que de verser le sang, ne fût-ce que d'un oiseau. Kassiane est un hérétique, un représentant de ces innombrables sectes, plus ou moins évangéliques, dont le pullulement prouve à quel point celte masse russe, supposée inerte, est travaillée par l'esprit.
Mais, si profonde qu'elle soit, cette vie religieuse
' Reliques vivantes, Paris, Heizel.
' Récilg d'un chasseur, trad. DeUveau.
150 IVAN TOURGUÉNIFIF
n'est pas précisément une force de progrès, puisqu'elle aboutit, la plupartdu temps, à la rési^'nation. Pour que le peuple sorte de sa misère, il faut qu'il y ait quelque part, en lui, la curiosité, le désir, la passion du mieux, et l'art de le conquérir. Or, tout cela existe eo Khor et Kalinytch. Paysans du même village, élevés de même, ils sont devenus, l'un, le rêveur, le poète ; l'autre, l'iiomme pratique, énei^ique. Khor est riche, Kalinytch est pauvre, mais ils sont cependant grands amis : ils aiment à causer, à discuter; leur horizon, à l'un et à l'autre, dépasse le village. Quand ils apprennent que le chasseur qui est l'hôte de Khor a vécu en Europe, ils l'interrogent, Kalinytch, sur la nature de là-bas, les curiosités des grandes villes; Khor, sur l'administration et le gouvernement. Il désapprouve un détail, en admire un autre. « Gela est bon à prendre », diWl, et il ne doute pas qu'on ne puisse le prendre. C'est que l'esprit de Pierre le Grand vit toujours dans son peuple, cet esprit d'initiative hardie, qui ne recule devant aucun sacrifice, aucune violence, pour conquérir la nouveauté supposée utile à la Russie '.
Get esprit se manifeste si vivement en Khor parce qu'il a su soustraire sa vie à l'influence du servage. Il a obtenu de son maître la permission de vivre libre, hors du village, moyennant une redevance fixe, un abrok. Il fait du commerce, a conquis l'aisance, et pourtant ne veut pas se racheter définitivement, o Si Khorn'est plus serf, dit-il, quiconque ne porte pas la
' Khor et Kalinytch.
jizMbïGoOgIc
l'obuvre 151
barbe — c'eet-à-dire tout fonctionnaire — sera son supérieur. » Il estime plus avantageux, pour un serf, de rester lié au maître, qui doit et peut le protéger, sauf à rendre le lien plus lâche par la substitution de Vabrok à la corvée : c'est là sa façon de résoudre le problème du servage.
La preuve que cette façon est aussi celle de Tourguénief, c'est sa comparaison, dans le même récit, des paysans d'Orel avec ceux de Kalouga. Ceux d'Orel, qui sont à la corvée, vivent dans de chétives izbas de tremble, se chaussent de lapti en écorce d'arbre, ont l'air craintif et soupçonneux ; ceux de Kalouga vous regardent en face; leurs izbas, plus grandes, sont en sapin ; ils portent des bottes: c'est qu'ils sont à ïabrok. Voilà le régime queTourguénief voudrait généraliser, « le nouvel ordredc choses » qu'ilappelle, sans d'ailleurs l'imaginer une panacée. 11 constate, en efîet, qu'il y a, dans te pays de Kalouga, des forôts et des marais qui n'existent plus dans celui d'Orel ; n'y a-t-it pas un rapport entre cet appauvrissement du sol et celui des paysans ? Comprenant la complexité du problème, il ne conclut pas ; tout au plus il suggère, et c'est pour cela que les kécits d'un chasseur ne sont pas absolument le réquisitoire contre les uns et le plaidoyer pour les autres que, par la suite, les lecteurs voulurent y voir.
Au début, Khor e(A'a/»ny(cAleuravaitplu parce que, tous, ils y retrouvaient leurs héros ; les slavophiles, dans le doux poète Kalinytch ; les occidentaux, dans Khor, le Pierre le Grand de village. 11 semblait à tous que Tour-
,...^X.oogk
452 IVAN TOURGUÈmEP
guénief venait datleindre à des profondeurs jusqu'alors insoupçonnées pour en rapporter, aux champions de Marthe comme à ceux de Marie, des raisons nouvelles d'être satisfaits de leur choix. Dans les récits suivants, on goûta fort, avec la constatation des qualités russes , la satire discrète des institutions ou des mœurs qui les empêchaient de s'épanouir; on y admira les beautés de la nature russe, moscovite, que personne encore n'avait su si bien mettre en valeur. Les Récits d'un chasseur furent donc, pour beaucoup, une espèce de révélation, à la fois, de l'âme et de la nature russe. Peutêtre en aurait-on su moins de gré au révélateur, si l'oij avait discerné tout le pessimisme caché sous son humour et sous sa poésie; mais la forme sauva le fonds.
Non qu'elle fût sans défaut. Dès ce temps, Ivan Aksakof reprochait à Tourguéniei des comparaisons pénibles, des traits prétentieux, et surtout l'excès des détails. «Vous avezl'air de vous y complaire, dedireà tout venant : Hein I Quel observateur je suisl... Pourquoi tant de plaisanteries, qui ne riment à rien, sur les vieilles filles, les pianos aigrelets, les marchandes aux chairs flasques, etc.'?»
A quoi Tour^uénief répondait, comme d'habitude, par un Amen. « Vous avez raison... Alors, pourquoi ai-je publié ces malheureux récits? C'a été justement pour me débarrasser de cette vieille manière... Mais auraije la force d'aller en avant? La simplicité, le calme, la
' Lettre citée dans la Petuée russe, octobre ISSS.
L CEVVRB )53
clarté et la précision des lignes, tout cela n'est encore pour moi qu'un lointain idéal *. u
II en aurait douté que les bévues de ses traducteurs l'auraient convaincu. Les Récits d'un chasseur (arent, en effet, traduits à Paris par un M. Charrière", qui s'avisa de les enrichir de nouveaux détails humoristiques tirés de son fonds, à lui, Charriëre. Tourguénief protesta aussitôt contre cet excès de zèle '. Mais le traducteur n'avait fait qu'entrer dans l'esprit du texte, dans son mauvais esprit ; ses fautes de goût soulignaient les excès de verve de l'auteur.
Les unes et les autres expliquent les réserves d'Hippolyte Rigault dans le Journal des Débals '. o Est-ce que vraiment l'écrivain russe est obligé par la pauvreté du milieu, de chaîner les traits de son modèle? ou bien Tourguénief subit^îl l'influence de Gogol, qui est parfois boufîon comme Scarron, parfois alambiqué comme M. de Balzac? » Questions, judicieuses, mais qui, en 1854, n'avaient plus d'intérêt que pour des professeurs. La Russie venait de s'apercevoir que l'idylle dissimulait un foudroyant pamphlet.
Le jour oCi l'on avait pu lire d'aKilée, dans un seul volume, les quarante ou cinquante pages où il est question de serfs, il avait semblé, à tous les lecteurs russes, qu'un voile tombait. «Livreincendiaire las'écria
< A Aksakof, IS octobre 18S£. Messager d'Europe, IS94. Voir aussi Pawlowsky, Souvenirs sur Tourguénief, SO-91. ' Paris, Hachette. 18S4.
^ Préface de la traduction Delaveau.
'15 juin 18SI.
154 IVAS TOURGUÉPilEP
la comtesse Rostoptcliine, qui devait s"y connaître. De hauts fonctionnaires dénoncèrent « cette manière française d'exciter les classes les unes contre les autres' a. Les modérés plaidèrent les circonstances atténuantes : c'était dans l'intérêt des nobles que Tourguénief avait signalé des abus. Quant aux enthousiastes qui tenaient pour le « pamphlet », ils se turent et pour cause. Mais personne ne s'avisa de dire que Tourguénief n'avait peut-être pas eu les intentions qu'on lui prêtait ; l'allégation eût semblé dérisoire, au lendemain du jour oCi le gouvernement, en l'exilant à Spask, venait de consacrer sa popularité.
Cette popularité était-e]le méritée et faut-il contester à Tourguénief sa gloire d'avoir aidé à la libération des serfs? En réalité, en faisant mieux comprendre, d'une part, leur dégradation, et, de l'autre, sa répercussion sur les oppresseurs, il avait préparé la société russe à des réformes, dont la guerre de Crimée vint presque aussitôt démontrer la nécessité. Officiers et soldats eurent beau y déployer ce stoïcisme russe que Tourguénief admirait tant, tout fut rendu vain par l'inintelligence ou la vénalité de l'administration : une fois de plus, le bourmislr se trouva le coupable. La nation et le gouvernement se trouvèrent d'accord pour désirer des réformes, l'une par humanité ; l'autre, pour fortifier l'État. Tourguénief avait préparé cette unanimité, et Alexandre II l'a reconnu. « Les Récits
' Annenkof, Messager d'Europe, 1884.
,iz.Lb,Googlc
d'un chasseur, fiHi dire à l'écrivain , ont été pour beaucoup dans ma résolution ' ».
LES HOUVELLEB
Leur cadre, l'Europe. Aspects parisiens, allemands, divers : contraste de la nature et de la vie, en Occident et en Russie.
Leurs personnaf^es : les cosmopolites, tes étrangers, les demi- Russes. Le héros et l'héroïne, leur origine, leur éducation, leurs Iraits extérieurs, leur caractère.
L'action. La rencontre des futurs amoureux. Les surprises de l'amour, leurs lendemains. Rftle réciproque du héros el de l'héroïne. Caractère funeste de l'amour.
La fatalité qui poursuit le héros de Tourguénief.
Nous avons vu Tourguénief devenir, de poète, dramaturge, et de dramaturge, îdylliste ou nouvellisle. Il sen tiendra désormais à ce dernier genre, non sans l'élargir souvent. D'abord, ses récits d'un chassenr en Russie deviendront ceux d'un voyageur en Europe. En face de paysages russes, |nous en verrons d'italiens ou d'allemands ; tandis que les types gogoliens, moujiks ou hobereaux desséchés dans leur gentilhommière, céderont la place à des cosmopolites, à des étrangers, à des Russes plus ou moins « déracinés ». D'abord, il se bornera à nous conter leur aventure sentimentale ; puis, faisant un pas de plus, il transformera sa nouvelle
,;..__,Cooi^l>:
en roman, pour y placer, à côté de l'analyse des sentimeots, la discussion des questions du jour.
Les pays où nous allons le voir conduire ses héros sont ceux que les Busses visitent en Occident, l'Italie parfois, l'Allemagne souvent, !a France — ou plutôt Paris — plus souvent encore. Nous savons d'ailleurs que celte gradation n'implique pas, en lui, de prédilections particulièrement parisiennes. Si son Russe séjourne à Paris, c'est que l'usage le veut; mais il y trouve rarement des aventures agréables. Viazovnine entre, par désœuvrement, dans un Châleau-de-Fleurs, k Mabille, sans doute ; il y est aussitôt insulté par un oITicier français, qui, le lendemain, l'assassinera dans un duel d'ailleurs correct'. Lavretski, lui, ne cherche de distractions qu'au Collège de France ; pendant qu'il y est, sa femme le trompe avec un certain Ernest '. Dans Fantômes, les deux amants, emportés dans les airs, passent, la nuit, au-dessus des boulevards. Ils aperçoivent des théâtres illuminés, des cafés mai odorants, des gandins jeune sou vieux, un compatriote, le prince Koulmamétof qui se précipite vers a Rigolboche ellemême » . Et ils se hâtent de fuir vers les pays où la vie, moins entassée, n'a gâté encore ni l'air, ni la nature, ni l'amour.
A travers un brouillard qu'argentent les rayons de la lune, voici des forêts, des tours en ruines, des rocs du
• Deux amU.
* îtiekie de genliUhommei.
^b^Googk
haut desquels des chamois interrogent l'abîme ; plus
bas, des sapinières, des prés étroits, des chaumières où des vitres rougeoieot encore '. C'est la Forêt-Noire, ou le Taunus, ou l'Eiffel ; l'une verra les amours d'Irène et de Litvinof, et le désespoir de Tania ; l'autre, celui de Gemma, après la fuite de Sanine ; le troisième, les brèves amours d'Assia et d'un anonyme qui doit être Tourguénief lui-môme-. Dans chacun de ses tableaux, en effet, il s'efforce de mettre des souvenirs personnels, des impressions vécues. Il y en a sans doute aussi dans ses descriptions d'Italie, de Sorrente ', de Venise', de la plaine morte où, sous les grosses étoiles du Midi, près de la mer silencieuse, brillent çà et là, semblables aux éclats d'un miroir ;brisé, les flaques stagnantes qui sont les Marais Pontins'.
Ces paysages, qu'un de ses compatriotes a trouvés peu réussis', Tourguénief lescroyait plus vivants que ses paysages russes. Déjà dans Paracha, il insistait sur leur contraste ; dans Trois Rencontres, il oppose à la nuit russe « tristement pensive », la nuit italienne a étincelante et voluptueuse comme une femme qui aime'»; dans Fanidmes, le héros, à la vue des vagues
' Fantômes, Revut des Deux Mondes, 13 juin 1S66, traduit de Mérimée.
' Assia, Fumée (Hetzelj. Eaitn printaniéres.
^ Une nuit à Sorrenle, trad. Delines, Flammarion. * Un Bulgare, pp. £75 et Euiv. de la traduction française. " Fanlôtnes ' Itavéline, Tourguénief dans les jugements de ses conlempo-
' Revue des Deux Mondes, 1" octobre ISSS.
,;..LU,G00glc
déchaînées contre les falaises, à Wiglit, redemande la tranquillité des plaisirs russes. Lavretskî y revient, lui aussi, chercher 'le silence et l'oubli. « Ailleurs, la vie roule en bouillonnant ses flots impétueux ; ici, elle s"épanche sans bruit, comme une eau dormante'. »
Ces fugitifs de l'Europe ne s'arrêteront pas dans les villes russes, pourtant si peu bruyantes ; l'unique description de Pétersbourg qu'on trouve dans Tourguénief, tourne court sur « l'odeur de choux et d'écurie de cette Palmyre du Nord^ ». Le poète ramène ses héros tout de suite, jusqu'à la vraie Russie, qui est celle, non des steppes ou des grandes forêts — comme les oiseaux, il ne les aime pas' — mais des Récits d'un chasseur. Les bois clairsemés du pays d'Orelleur suiïipont; un jour viendra même oii ils ne sortiront plus des parcs et des jardins des châteaux. Celui de Darîa Mikhallovna, dans Boudiné, allonge ses allées de la colline à la rivière ; celui des Sipiaguîne, dans Terres vierges, est peigné comme un jardin de Lenôtre. Mais cette belle ordonnance ne sauraîl plaire à un œil vraiment russe, et Tourguénief préfère à ces magnificences les tilleuls trop serrés et tout lortus, les framboisiers sauvages et l'étang herbeux de Glaphyra Pétrovna, dans Nichée de Gentilshommes. Peut-être ce désordre lui rappelle-t-il de lointains souvenirs. Dans le Journal
' Sickée de genlilshomme».
* Fantômes.
° Le voyage en Poliésaié.
160 IVAN T0DR6UËNIEF
d'un Homme de trop, il décrit les sentiers étroits près du petit étang, les coins sablonneux d'où Ton pouvait taquiner le goujon et la tanche, les bouleaux à travers lesquels arrivait, de la digue, la chanson du paysan, coupée par les cahots de sa téléga... Comment ne pas croire qu'en écrivant ces lignes il songeait à Spask ?
Il y songeait encore en dépeignant les châteaux où ses personnages mènent, en s'ennuyant de tout leur cœur, « la vie de château à la française, compliquée de la vie de village, à la russe' ». Sauf chez les aristocrates, qu'il n'aime guère, ces châteaux sont vieux, délabrés, et d'ailleurs spacieux, tout comme Spask. Sur le seuil, un vieux chien est attaché à une lourde chaîne qu'il n'a même plus la force de traîner. Les chambres sont garnies de meubles antiques et boiteux, les murs ornés de rébarbatifs portraits d'ancêtres ; sur les fenêtres dormentdes mouches blanchâtres, comme les murs, sous la poussière qui les recouvre. De quelque nom qu'il l'appelle, cette maison est celle qu'il retrouve, à chaque retour, plus ' affaissée, plus déjetée, et qu'il en aime d'autant plus. Vieux chiens, vieux domestiques, vieux meubles, tout y contribue à cette odeur lindéfmis sable qui le ressaisit, dès la porte, le ramène brusquement dans le passé, pardessus les années d'Occident, ajoute à la sensation d'un calme infini dans l'espace, celle d'un arrêt du temps-. Mais ce calme est trompeur; tel qui vient, comme
■ Trop menu le fil cmae.
' Faust, poisim. Nickée de genlilahommes. etc.
,;..__,Cooi^l>:
Lavrelski, y chercher l'oubli, y retrouvera l'amour et la souffrance.
D'ailleurs, même au fond de la Russie, l'Europe n'est jamais absente. Les personnages de Tourguéniei ont constamment affaire à des étrangersTlJèToii^^ux qu'il préfère, ce sonïTesIillemands. Il s'égaye de leurs riHîciïIêsîinësfait tous vieux, édentés, vêtus de fracs trop courts dont se dégage une odeur de chicorée qui est, selon lui, l'indice infaillible de leur nationalité ' ; mais il leur accorde du Gemûth. Ils pleurent, comme Schimmel, en lisant Faust, ou comme Schaaf, en chantant « Mon cœurt mon cœurt pourquoi es-tu si triste ^ ? » Ce Gemûth n'est pas la vertu — Schaaf quitterait volontiers son frac et sa mélancolie dans la chambre de la soubrette — mais il tourne parfois en bonté, comme chez l'institutrice, aux longs repentirs blonds, quiconsole le pauvre Sorokooumof; ou, comme chez le musicien Lemm, en « cette vivacité d'imagination qui n'appartient qu'à la race germanique ' ». Plus tard, il est vrai, il nous montrera, dans les Eaux Printanières, des Allemand s niais ou f ripona; dans Fumée, déjeunes barons allemands à figure d'usuriers doucereux. C'est que, dans l'intervalle, il s'est fixé dans leur pays. Jadis, quand il ne faisait que le traverser, il en voyait seulement la poésie ; contribuable badois, il
' Vnmoit au oiltage. l ': ;'•,::" :*.;:
' La mort. Récils dun chasseur. ,, : -
' Nichée de gentilshommes.
HAiiuin. — liin Touiguénkt. 11
DigilicibfGoOglc
162 IVAN TOURQDÊNIEF
en voit la prose, et ses Allemands descendent au niveau de ses Français.
'^ Ceux-ci n'avaient pas été maltraités dans ses toutes premières œuvres; encore dans les Aecifs dun chasseur, un ex-tambour de la Grande Armée, devenu le propriétairelvanlvanovitchLejeune, plaisait par sa droiture et sa galté*. Dans les nouvelles, nous rencontrons des
^gouvernantes françaises qui sont de vieilles coquettes ou de sèches péronnelles ' ; puis, en France même, lies Français qui sont encore pires. Voici, dans Nichée de Gentilshommes, le fade M. Ernest ; dans Fumée,
: Stsieu Verdier, qui prend des airs avantageux et dis-
' crets parce que des princesses russes rient de ses calembours. Voilà enfin la lorette dont la voix canaille et les joues peintes ont tant d'attraits pour les Koulmamétof' . Tous et toutes, ils n'ont qu'une idée, gruger le Russe ; si le capitaine Lebœuf tue Viazovnine, c'est qu'il est trop sol pour mieux faire*.
Enfin, chemin faisant, Tourguénief rencontre ses frères slaves. Il ne les traite pas mieux que les Français. Le Bulgare Insarof est honnête, mais d'esprit étroit'; le Polonais Malewski, intelligent, mais malhonnête' ; Ratch, qui doit être un Tchèque, dépouille et martyrise une orpheline'. Les Petits -Russiens, pour-
' Odntydvoreli.
' Pounint et Babourine, Trop menu le fil caiee, etc.
' ' ' PreàtCer'amow.
' Abandonnée, {Elrangei hiiloires, Hetzel).
,;..LU,G00glc
L CEDVRE 163
tant sujets du Tsar, comme Tourguéniel, sont têtus, rusés et cupides ', à l'exception du seul Mikhalévitch ' ; et si parfois ils ont l'air simple et presque niais, c'est pour mieux duper le grand frère moscovite'.
Mais il y a pis que les étrangers, ce sont les métis. Tourguénief, en effet, juge des races d'hommes en chasseur, comme des races de chiens. Leurs qualités ou leurs défauts ont été iîx'és une fois pour toutes ; les croiser, c'est les abâtardir. Un seul a sang-mêlé » trouve grâce à ses yeux ; c'est le peintre Choubine qui, né d'un Russe et d'une Française, incame avec élégance le type h celtoslave » récemment découvert par un éminent philosophe'. Mais Ratmirof, autre Ceito-Slave, est un arriviste sans scrupules'; Constantin Diomidytch Pandalevski, demi-Russe et demi- Grec, est un espion et un mouchard'; Zoia Nikitichna' et Varvara Pavlovna ', demi-Allemandes, sont coquettes, sensuelles, et ne manqueront pas de tromper leurs maris. Dans l'œuvre de Tourguénief, tous les rôles de trattres sont dévolus à des métis ; ils sont tout au bas
' André Kolossof. — Vieuxporlraits, Souvenirs d'enfance, Betzel.
* Nichée de gentilshommes. Le chapitre où il figure a été supprimé dans la traduction française.
* Terres vierges, p. 88.
' Vn Bulgare. —Esquisse d'une psychologiedetpeupleseuropéens, A. Fouillée.
" Fumée.
' Rovdine. '.'■/..■■
'■ Vn Bulgare. ', . •■• ' '■ ' ■
' Nichée de gentilshommes.
^b^Googk
164 IVAN TOUnGUÉNIKF
de l'échelle dont les échelons supérieurs sont réservés aux Russes de race indiscutable.
Des étrangers ont pourtant célébré sa haute impartialité * ; et lui-même il se flattait d'être exempt de préjugés nationaux. En 1880, il assurait au Petit-Russien Dragomanof, en toute sincérité, qu'il avait toujours beaucoup aimé ses compatriotes*. I! était sincère aussi en déteodant les Français contre des Russes qui en redisaient le mal qu'il avait dit lui-même. Mais il était toujours le Grand-Russe dont le proverbe dit que, lavée dans sept eaux, sa peau ne change pas de couleur. Fixé chezdes étrangers, de son plein gré, il souffrait pourtant de leur contact, de leurs supériorités réelles ou supposées ; il guettait leurs sottises, et eo parlait, en ses jours de nostalgie, comme ce Lejnief auquel il fera déclarer, dans Boudiné, que « le cosmopolitisme est une bêtise, et le cosmopolite, un zéro ».
1 1 Les étrangers servent donc, dans les nouvelles, de Ij repoussoirs aux Russes. Il s'en faut pourtant que cèux^cTsoient flattés. Nous rencontrerons encore des maniaques, ou des excentriques, comme le silencieux Ivan Ilitch d'Eaux dormantes, et le débonnaire Etienne Ivanovitch, de Deux amis, qui répond à tout « braou! braou! » Nous verrons aussi des gens tarés, comme le généra! qui porte sur le visage « l'expression grandiose des gens qu'un jugement a convaincus de
'■ -t i.TfçiT ie Wiek, de Varsovie, article nécrologique sur Tonr-
■ Drajîomanof, Lettrta de Kaeéline et dt TourguénUf ù Berien. postface.
jizMinGoo^lc
péculat ' » ; des .arrivistes, comme le Panchine de Nichée de gentilshommes, et le haut fonctionnaire qui sait si bien doser, suivant ses interlocuteurs, le respect, la condescendance ou le mépris '. Ne pas montrer de gens de cette espèce eût été difficile, puisqu'on en rencontre à chaque pas, et que, d'ailleurs, ils sont divertissants. Mais ils sont, pour la plupart, esquissés légèrement. L'hom me esse ntiel, dans les nouvelles, est le npble quesoiLai5an.ce dispcnsë~3ëS""S(ni(;iH surdides, et que son éducation élèvïî au-dessus du vulgaire.
Son é ducation surtout le caractérise. Biéliaief est pauvre ', Baz arof est un dem i^^éhéien*, mais ils sont tous deux étudiants à l'Université, et c'est là la vraie savonnette à vilains , — surtout l'Université de Moscou, La plupart des héros de Tourguénief en sortent. Roudine en a été l'étoile, Bersénief rêve delà devenir* ; Lavretski y est accouru, tout barbon qu'il était déjà, dès que la mort de son père l'a rendu libre*. Élevés de même, ils ont mêmes goûts, mêmes qualités. Ils peuvent réciter de mémoire des pages de Pouchkine, et môme, quand ils ont voyagé, des vers de Gœthe '. Ils savent le français, peu ou prou, mais nos idées n'ont pas formé les leurs. Ils sont, en effet, pour la plupart, du temps où l'Uni-
' Niellée de gentilshommes.
' Matthieu Ilitcb, dans Pères et Enfants.
' Un mois ou village.
• Pères et enfanU.
■ Un Bulgare.
' Nichée de gentilshommes.
' Eaux dormantes, Faust, etc.
IM IVAN 'tOURGDÉNIEF
versité de Moscou, tout entière vouée aux grandes idées, <t n'était pas encore une école professionnelle' » ; en d'autres termes, du temps de l'hégéliomanie, et ils en gardent le goût des discussions à la fois subtiles et vagues, à tournure un peu pédante.
L'âge aussi met entre eux des différences. Roudine a quarante ans quand une fillette de seize ans s'éprend de lui, ou de son éloquence. Lavretski, lors de sa mésaventureconjugale, a dépassé la trentaine ;Litvinof, autre amoureux trompé, en approche, mais les Bazarof, les Insarof, les Bersénief, n'ont pas vingt-cinq ans, et c'est leurdébut sentimental quinous est conté. D'autres, Sanine, Biéliaief sont des blancs-becs (biély, blanc), et l'on en dirait autant de Choubine, s'il ne devait à son origine à demi française une fâcheuse précocité'.
Mûrs ou verts encore, Tourguénief les décrit minu- \ ' tieusement, moins par souci du réalisme que parce 1 qu'il croit à la correspondance du dehors au dedans ; les détails de la physionomie doivent anno ncer c eux du caractère. Nous apprenons donc, dès l'entrée de Roudine chez Daria Mikhailovna, que sa voix aigué n'est pas en rapport avec sa haute taille ; cette dissonnance est le premier avis do lacunes morales qu'on découvrira bientôt. Le Bulgare Insarof a le front bas, les yeux enfoncés ; il veut bien ce qu'il veut. Lavretski, — un peu trop gros, au jugement de sa cousine Maria Dmilrievna, pour un mari trompé — est bon et mou, malgré son éducation anglo-saxonne. Bazarof a la
' Un Bulgare.
figure longue et maigre ; son nez va s'amincissant jusqu'au bout ; il est violent, autoritaire, orçnJeiUeux. Litvinof, qui a un peu de cet air d'assurance, le corrige par un sourire que nous retrouverons chez tous ceux de ces héros que Toiirguénief a voulu rendre sympathiques. Mais leur trait le plus général, c'est la timidité, lis sont tous, plus ou moins, liés en dedans. L'homme de trop se heurte à tout, comme un poisson sous la glace ; Bersénief n'aime pas qu'on le regarde en face; malgré sa désinvolture française, Choubine est parfois gêné * ; Arkade Kirsanof se troublé devant Bazarof, et celui-ci — l'homme fort — devant M"" Odintsova.
Mérimée a écrit que Tourguénief ne connaît pas de ( types généraux, mais seulement des individualités*. ( On est tenté d'admettre le contraire, à voir sa galerie de jeunes premiers. Malgré la profusion de détails caractéristiques, ils tiennent tousd'unmodèle commun, d'un prototype dont nous aurons à rechercher les origines.
Ses hérote es sont à peine plus variées. Il y a parmi elles uneltafienne, la Gemma qui luiafait oublier,pour une fois, son horreur des étrangers, mais toutes les autres sont Russes, et presque toutes de la noblesse. Irène descend de Rurik ; il ne fallait rien moins que ce Varègue pour expliquer son port impérial. La plupart sortent dé la noblesse moyenne, ni pauvre, ni riche. RarementToui^énief descend à des filles de naissance irréguliëre, comme Assia, à des demi-aventurières.
1 traduction de fumtfe.
16S IVAN TOUBGCÉNIEF
comme la Zénaîde de Premier amour; à des plébéiennes, comme la Maria Pavlovna qui joue un vilain rôle dans les Eaux printanières. 11 faut, en effet, l'éducation étant affaire de classe, et l'amour, souvent, affaire de tête, qu'elles sortent du même milieu, et qu'elles aient mêmes goûts que leurs amoureux. Elles savent donc du français, un peu de littérature; elles aiment la poésie et les discussions abstraites. Rarement elles y prennent part, mais elles encouragent les combattants et parfois sont le prix du vainqueur.
Souvent, elles ont le type que To urgué ni ef appelle,
à propos d'une femme aimée par Pouchkine « le type
russe à la Vanac/ia », à la Jeannette ; elles sont blondes,
f gracieuses, très calmes, «avec beaucoup de simplicité
(dans le regard et les manières ». Elles n'ont rien d'éthéré : Tania, dans Fumée, est un peu lourde, avant
' que les écarta de son fiancé ne l'aient fait maigrir ; la Maria de Jacques Passynkof a la figure ronde, un peu commune; mais leurs joues sont fraîches; leurs yeux bleus très doux, leurs trails expriment la franchise et la bonté, un rayon de soleil semble reposer sur leur front blanc. Elles ont, d'autre part, un air de jeunes se que Tourguénlef accentue en proportion de sa sympathie. Lisa, Aans Nichée de gentilshomme&, ades «joues légèrement hâléesj comme celles d'un enfant ». Ses yeux gris regardent avec candeur, sous « des sourcils constamment relevés comme ceux des enfants ». Alexandre, dans Roudine, a le regard et le rire d'un enfant. « Les dames la trouvent simplette ; que peut-on désirer de
plus?.
Il y a des lemmes d'un autre genre, et plus belles. Irène, au sortir de l'Institut, — nous dirions de Saint- Denis, — est grande, avec une carnation mate assez rare à son âge, des traits réguliers, des cheveux éblouissants, des yeux gris foncé, à reflets verdfltres, qui fascinent. Quelques années plus tard, elle ressemble « à ces déesses sortant des nuages qu'on voit sur les plafonds des anciens palais italiens » ; elle commande, elle est reine ; toutes les têtes se courbent devant elle, mais elle ne s'empare pas des cœurs commerAlexandradetout à l'heure; ces lèvres minces, qui s'entr'ouventà peine, ne promettent pas le bonheur durable '. Dans Un Bulgare, Hélène a, comme Irène, le teint mat, le nez aquilin, de grands yeux gris, et, dans toute sa personne « quelque chose de nerveux, de heurté, de saccadé ». Même signalement pour la Marianne de Terres Vierges; ses yeux gris, sonnez droit, ses lèvres minces annoncent aussi « quelque chose de fort, dépassionné, d'impétueux ». Il n'est pas jusqu'à la Maria Pavlovna des Eaux printanières qui n'ait ce type, mais dégradé; comme elle est fille d'un fermier de l'eau-de-vic, ce qui domine, en elle, c'est a l'expression dure, presque grossière, avec quelque chose de sauvage, de joli et d'obtus».
Elles se ressemblent toutes par leur assurance; nulle part elles ne montrent la timidité que Tourguénief dispense si libéralement à ses héros; même' la douce Lisa, de Nichée de gentilshommes, ne se laisse inti-
' Fumée.
170 IVAN TOURGUÉMEF
1, mider par personne. Elles doivent saos doute ce trait I commun à la Tatian a d'Eagène Oniéguine : ce n'est ^ pas sans motif qu'on nous avertit, à propos de l'une d'elles, Nathalie Alekséievna, qu'elle sait tout Pouchkine par cœur». Mais leur ressemblance s'arrête'Ià. Celles qui ont le type « à la Vaoacha » aiment « comme seules les jeunes filles russes savent aimer » ; elles pardonnent, sans phrases, et se sacrifient. Les autres, les filles aux yeux gris et aux lèvres minces, sont capables, elles aussi, de dévouement, mais non de simplicité : a La femme, déclare la Nathalie de tout à l'heure, n'a pas seulement la faculté de comprendre le sacrifice ; elle sait aussi s'immoler elle-même ! » Et nous verrons, en effet, Hélène abandonner sa mère malade pour travailler, avec Insarof, à l'affranchissement de la Bulgarie * ; Marianne fuir de chez les Sipiaguinepourprêcheraupeuplel'évangilerévolutionnaire*. En somme, elles aiment leur prochain, toutes ; mais quelques unes font leur 'choix, et préfèrent le moins prochain.
Cette héroïne et ce héros se rencontreront parfois à l'étranger, dans quelque site romanesque des bords du Rhin, le plus souvent en Russie, derrière l'inévitable samovar. Il sera question des menus incidents du voisinage, de l'Occident, de voyages, de l'Université, des souvenirs qu'elle a laissés au héros : la cony grsa-
' Roudine.
■ Un Bulgare.
' Terres vierges.
^b^Googk
L ceuvRE m
tion devien dra ph Uos ppbique — c'est par sa dialectique que Boudiné conquiert Daria Mikhallovna et ses hdtes — ou littéraire et poétique ; on dira du Pouchkine ou du Lermontof, on traduira du Gœthe '. Puis, déjà familiers, tandis que les vieilles gens jouent aux cartes, les jeunes vont errer dans le parc. Ils causent, ou, plus exactement, elle le fait causer. Dans Un mois au village, Véra interroge Biéliaief sur sa triste jeunesse ; dans Un Bulgare, Hélène provoque les confidences, d'abord de Bersénief, sur ses ambitions universitaires ; d'insarof ensuite, sur la révolte contre les Turcs qu'il prépare : de la même façon, dans Terres vierges, Marianne demande à Nejdanoflea projets des révolutionnaires. Ce ne sont pas là, semble-t-iJ, des conversations bien dangereuses : elle l'admire, certes, de songera de si grands objets, mais on l'étonnerait en lui disant que de l'admiration à l'amour, il n'y a qu'un pas. Lui, de son côté, ne se doute pas que ses confidences sont déjà des aveux ; que, pour lui en arracher de plus précis, tout conspire contre lui, le murmure du vent, « l'ombre des vieux saules qui rend les jeunes visages si charmants' », l'étoile d'or qui se réfléchit dans l'étang, à côté de la lampe des joueurs de vint '. Quelquefois, [j sans plus, il cède, et soudain ses lèvres articulent des \\ mots qu'il ne leur avait pas commandés*. Mais, le plus souvent, il y faut encore l'intervention d'un Deus ex
' Le» eaux dormante», Fau»l, Trop menu le fil caise, elc.
' Nichée de gentilshommea,
' Les eaux dormantes,
' Arkade Kirsanot dans Père» et Enfants,
172 IV&N TOURGDÉNIBF
machina. Sanine, debout dans la rue, la nuit, cause avec Gemma, accoudée à sa fenêtre. Une bourrasque les enveloppe, les arbres gémissent; chancelant, il s'appuie au muraumomentmémeob Gemma, effrayée, se penche en avant. Alors, seulement, dans l'étreinte de ses bras nus, il comprend qu'il l'aime, et la bourrasque emporte ses indécisions : « Salut, vent impétueux ! s'écrie & son tour Nathalie Pétrovna, dans Un mois au village... Tu n'attendais que le moment de te précipiter. . . Comme il a rempU toute la chambre I On ne l'en chassera plus maintenant 1 »
En fait, il passera comme il est venu. Dèsle lendemain de l'aveu, le héros de Tourguénief s'interroge avec stupeur. « Je ne sais comment cela s'est fait. . . Je ne m'y attendais guère », confesse Arkade à Bazarof. Nathalie Pétrovna elle-même, quisaluait si joyeusementl'orage vainqueur, s'étonne qu'il trouble sa tranquillité. «J'ai la tête fatiguée. . . Je n'ai pas l'habitude de ces choses-là. » Biéliaief, qu'elle dispute à sa pupille Véra, se lamente, lui aussi, sur la nouveauté de son cas, et s'il finit par préférer Phèdre h. Aricie, c'est uii peu parce qu'il est très jeune, et beaucoup par politesse. D'autres se tiennent mieux, mais on lit sur leurs lèvres la plainte qu'ils n'osent exhaler, et leurs yeux cherchent si désespérément leur a assiette », perdue depuis la veille ou l'avant-veille, qu'on se demande s'ils ont jamais aimé.
En réalité, ils n'en savent rien eux-mêmes, et leur passion est d'un genre à déconcerter tous les psychologues. Des deux éléments que Chamfort distinguait
,..__,Cooi^l>:
dans l'amour « l'échange de deux fantaisies, le contact de deux épidermés », il leur manque au moins le désir du second. Seul panni eux, Bazarof, un soir, commence un geste ; les autres observent toujours, avecl'objetde leur flamme {?), une réserve presque ofTensante. L'ami ^ ^ d'Assia lui reproche aigrement d'fitre venue au rendezvous, où il est bien, lui ; en revanche, dès le lendemain, il clame à tous les échos qu'il l'aime, et qu'il est un sotl Roudîne, en barque, sur le Rhin, avec une Parisienne préparée à beaucoup d'outrages, lui en fait un qu'elle n'avait pu prévoir; il lui parle, deux heures durant, de Schiller et de Hegel. Le même Roudine se plaint à Nathalie Alexéievna des obstacles qui s'opposent à leur mariage. « Votre mère n'y consentira jamais; c'est affreux! » Quant à l'enlever, jamais! o Votre tranquillité m'est plus chère que tout au monde. » Est-ce bien de sa tranquillité à elle qu'il a cure ? Le héros de Faust, qui a obtenu de Véra Nikolaievaa un premier rendez-vous, ne l'y trouve pas ; quel bonheur ! « J'étais fatigué, et lorsque je rentrai dans ma chambre tranquille, j'étais satisfait, presque gai. » Bref, quand ils en sont au moment décisif, ils s'en vont tous, ainsi que l'expliquent à Isaief, l'un après l'autre, tous les amoureux de sa femme, « parce qu'ils sont d'honnêtes gens ' ».
Parcontre, les héroïnes de Tourguénieftiennent toutes i .de la Tania, de Pouchkine, qui écrit si hardiment l'aveu jde son amour : elles font même plus que d'écrire.
■ tn m<n* au village.
^b^Googk
174 IVAM TOUBGUÉNIEF
Hélène se jette dans les bras d'Insarof, Irène dans ceux de Litvinof ; Maria Pavlovna, un jour d'orage, entraîne Sanine, tout penaud, dans la grotte où il devra jouer les Énée, Selon la remarque d'un Allemand, les Gretchen, chez Tourguénief, ce sont les hommes : les femmes seules ont de l'ardeur et de la volonté, à tel point qu'on ne peut appliquer à ces étranges amours même la première partie du mot de Chamfort : ils ne sont que la soumission, d'ailleurs passagère, d'un jeuDe homme bien élevé à la fantaisie d'une femme « furieusement égoïste », car elle veut « vivre, c'est à dire aimer' b c'est à dire, dominer.
Nous imaginons parfois que l'amour, c'est l'union complète de deux êtres, l'égoïsme à deux, si l'on veut, qui exclut l'égoïsme individuel. Quelle erreur!
" t 11 n'y a pas dans l'amour d'ergalité des âmes, de libre accord. Non, il n'y a qu'un maître et un esclave, et ce n'est pas sans raison que les poètes parlent de ses chaînes... Voua saurez un jour comment ces menottes si douces savent torturer, avec quelles prévenantes caresses 'elles vous mettent le cœur en pièces... Vous saurez la haine qui se cache bous l'amour le plus enflammé. Vous soupirerez, comme le malade après la santé, après le repos, le repos bête, pur et simple. Vous saurez ce que c'est que d'appartenir à une jupe, et combien honteux et écrasant est ce servage '. »
On comprend alors les craintes que Tourguénief prête à ses héros. Ils se pressentent victimes; ils veu-
■ Trop menu le fil caiêe.
' Un mois au village.
^b^Googk
lent fuir : il faudra pour les saisir, la ruse et les complicités de la nature periide. Finalement, ils tomberont tous dans les filets de la chasseresse.
« Peut-on échapper à des mains quelconques ? L'homme 'j est faible, la femme est tenace, le hasard est tout-puis- .' Bant : se résigner à une vie décolorée est difficile, s'y résigner compiétement eat impossible. Ici il y a beauté et ' sympathie, chaleur et lumière ; comment s'y dérober î On s'élance comme un enfant vers sa bonne'... a
Et il en sera incessamment ainsi jusqu'au jour où les glaces de l'âge nous enlèveront, à la fois, le désir, et d'aimer et de vivre.
Cette façon d'envisager l'amour — tout en restant à expliquer elle-même — suffirait, sans doute, à expliquer les défaillances du héros de Tourguénief, s'il n'en avait qu'en amour. Mais it en a partout ; en toute occasion, il se montre, suivant l'expression de Pigassof dans Boudiné, « homme aux oreilles courtes », c'està-dire faible, inconstant ; toutes ses entreprises, quelles qu'elles soient, finissent comme ses amours. Roudine intelligent, honnête, et somme toute, travailleur, recommence vingt fois sa vie pour venir enfin traîner sa misère à Paris, et se faire tuer sur une barricade, au milieu de gens qui — dernière ironie — ne peuvent même pas imaginer que ce Russe ne soit pas un Polonais. Par contre, Insarof qui rêve de la mort sur un
' Fumée.
^b^Googk
176 IVAN TOUHGUÉNIRF
champ de bataille, meurt dans son lit, de la phtisie; Bazarof, prêt à combattre, lui aussi, se pique le doigt et meurt. Nous savons déjà que le brave petit Vania, des Bécils d'un chasseur, a été tué par un cheval. On pourrait allonger à l'infini la liste de ces coups de la fatalité. Rien ne sauve le héros tourguéniévîeo, ni le courage, ni la jeunesse, ni même la prudence et la timidité. « J'ai restreint mes vœux, dit Roudine & son ami Lejnief; Je ne vise que le but le plus rapproché et rien ne me réussit. Pourquoi 7 Donne-moi la solution de cette énigme ?» — « Enigme, en effet t a répète Lejnief, sans se prononcer autrement. Pourtant il doit y avoir une explication à un mal qui revient avec la régularité des phénomènes naturels, et qui parait, d'ailleurs, être le triste privilège de la race.
II Nous autres, Rusaes, nous mettons à fmir mal une véritable maestria... D'abord, nous voulons conquérir le ciel : puis nous rêvons du bien de toute l'humanité, de la patrie, enfm du simple bonheur domestique. Tout d'un coup, nous trébuchons dans une fourmilière, et, vlan 1 nous voilà parterre, puis dans la tombe'. »
' Une corresp<mdance.
jizMbïGoogle