‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russe (volume 2)Chapitre 10 sur 36 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

M. GOLOGORSO-W^SKX ET SA FAMILLE.

Au temps où la Russie blanche appartenait à la Pologne, M. Gologordowski faisait parade d'un grand attachement à la Russie j il allait même jusqu'à de'montrer ge'néalogiquement sa descendance d'une ancienne famille russe qui serait venue s'établir dans cette contrée du temps de Motislaw-le-hardi. Lorsque la Ru-^sie blanche eut été réunie à la Russie , M. Gologordowski devint tout-àcoup partisan de l'ancien gouvernement

28 M. GOLOGORDOWSKI

polonais, et il se mit à faire descendre sa race d'un chambellan du roi de Pologne, Popel, qui fut mangé par les rats dans l'île du lac Gopla , d'après la tradition. M. Gologordowski regretait beaucoup ces temps de be'nédiction, où les seigneurs puissans opprimaient impunément les pauvres gentillàtres , et , les appelant leurs^/'^res et lexirs semblables,leur donnaient la bastonnade, après les avoir préalablement étendus sur un tapis, en signe de considération , pour les distinguer des vilains ; il regretait le beau droit de claquemurer dans une haute tour qui bon lui semblait, et d'enlever un bien sur de légers prétextfcs ou sur des griefs inventés à plaisir. Ce qu'il déplorait surtout, c'était le changement des coutumes dans les diétincs , c'est -à-

dire, dans les assemblées éleclorales de la noblesse. Autrefois , un riche projîrie' taire y traînait après lui, sur des cliarrcttesjune troupe de gentilshommes arme's, tous pauvres, tous inquiets et turbulens • ceux-ci , par leurs suffrages , faisaient obtenir toutes les magistratures à leur patron et à ses amis, et, s'ils étaient assez forts,battaient,blessaient ou assommaient leurs adversaires. C'est là ce qu'on appelait Vâge cVor de Viiidépendance (1).

Dépouille' de privilèges si dignes des regrets de tout haut seigneur de la vieille roche, M. Gologordowskise bornait au gouvernement intérieur de ses

(i) En polonais : la liberté d'or ( zlota wolnosï).

3o M. GOL^GORDOWSKI

domaines héréditaires où l'on suivait les anciens us et coutumes. Outre une valetaille nombreuse, toute composée de serfs choisis, il avait à son service des gentillâtres qui pensaient ennoblir leur humble condition,ou plutôt leur servage volontairc,on le déguisant sous de beaux titres. La cour de M. Gologordowski était donc formée exactement sur le même pied que celle des anciens magnats polonais et des barons féodaux. Les grandes charges de cette petite cour étaient : un chargé d'affaires ou fondé des pleins pouvoirs pour les procès ; il n'en avait jamais moins de deux ou trois douzaines à mener de front; un commissaire ou directeur suprême du bien fonds; un économe ou intendant; un maréchal; ou préposé à la table ^ au but-

ET SA FAMILLE. 3l

fet et à la livrée j un écuyer clief des palefreniers et des écuries ; un maître d'hôtel, inspecteur des casseroles , chef des cuisiniers, marmitons et laveuses de vaisselle. Une dame porte-clés ou femme de charge préposée à la surveillance des servantes et du buffet , lieu que , dans les maisons polonaises, on appelle apthèque * , lieu, cher aux enfans grands et petits, à cause des bonbons, des conserves , du sucre , du café, des liqueurs, des sirops et des fruits secs qui s'y trouvent rangés dans le plus grand ordre. A

* C'est 1'A7to5â/./j des Grecs. En Russie j on donne ce même nom diapthèques aux boutiques de pharmacie ; en français nous allongeons ce mot pour en faire apothicaireries.

( Note du traducteur. )

32 M, GOLOGORDOWSKI

côté des nobles charges que je viens de nommer se trouvait un très affairé maître de cliaiDelle , qui donnait des leçons de musique aux demoiselles et à leurs frères • il avait la direction de rorcîiestre composé de douze musiciens qui claquais en hiver, fauclieurs et garçons jardiniers en été^ cumulaient ainsi plusieurs emplois. Le chapelain ou prêtre domestique j moine de l'ordre des Jésuites , tenait soussa discipline trois jeunes élèves, et avait l'œil sur l'éducation des cnfans de M. Goloiïordowski. Ceux-ci avaient en outre un gouverneur français, et les demoiselles , en particulier , une gouvernante de la même nation. Le jardinier, qui était allemand, avait une voix prépondérante au conseil , pour ics alfaires relatives ù l'économie rurale. Près

du maître lui-même était un gentilhomme , valet de chambre et favori; procureur fondé pour les affaires secrètes j près de madame ^ et avec les mêmes attributions , se trouvait une servante , aussi d'extraction noble, qui, tout en remplissant les fonctions des femmes de chambre ordinaires , ne laissait pas que de jouir dans la maison d'une considération satisfaisante pour son amour-propre; on l'appelait «^,'??z<7^ c'est-à-dire, demoiselle. Les demoiselles avaient aussi chacune leur panna , pour veiller sur les ajustemens de leurs maîtresses , et sur les servantes esclaves dont l'une, sous chaque panna ^ était nommée Jîlle de la garderohe, La meute formait un département distinct , confié en partie à l'éciiyer , et réservé en partie au patron

3"4 M. GOLOGORDOWSKI

lui-même qui était un grand amateur de la chasse. Au nombre des chasseurs se trouvaient aussi plusieurs gentilshommes qui se gratifiaient du nom de streltsi ou veneurs. Les principaux d'entre ces grands officiers , tels que le chargé d'affaires ou fondé des pleins pouvoirs, le commissaire au domaine , le maréchal , l'écuyer , l'économe , le maître de chapelle et le gouverneur vivaient dans la maison avec femme et enfans ; outre leurs appointeraens honoraires , ils recevaient les comestibles et tout ce qu'on appelle ^ordinaire ; ils avaient des gens à leur service , et nourrissaient , au râtelier du maître, leurs propres chevaux de trait et de monture. On portait aussi l'ordinaire à tous les autres serviteurs libres^ et les valets esclaves, outre la table

commune qu'ils avaient pour abattre la grosse faim ; se repaissaient des reliefs de la table des maîtres. Mais^comme les serviteurs libres convertissaient en eau-devie une partie de leur ordinaire, et que les valets esclaves ne mangeaient jamais leur saoul , chacun tirait, prenait, pillait et grapillait de son mieux.

Outre ce luxe féodal de serviteurs , il se trouvait encore dans la maison, pour la compagnie et pour les plaisirs des maîtres, un certain nombre de gentilshommes, de bouffon s, d'amis, de parens e'ioigncs , qu'on appelait en masse les résidens, c'est-à-dire, des commensaux, hommes, dames et demoiselles de compagnie. Ils ne recevaient pas d'appointemens, mais ils avaient la table pour eux et pour leurs gens : plusieurs même

36 M. GOLOGORDOAVSKI

nourrissaient des clicvaux aux dépens du patron. Au nombre des résidens étaient quelques créanciers célibataires des deux sexes, quelques veuves d'anciens serviteurs auxquels on n'avait jamais payé leurs gages durant 20 ou 25 années de service, enfin, quelques orphelins dont les capitaux se trouvaient entre les mains de M. Gologordowski.

En somme, il y avait dans la maison de ce seigneur presqu'autant de bouches, et par conséquent d'estomacs, qu'il y avait de bras destinés à l'agriculture dans tous ses domaines; encore ces bras étaientils tellement épuisés qu^ils avaient peine à remplir tous ces estomacs parasites.

Remarquons pourtant , que si M. Gologordowski, sa famille et les personnes invitées mangeaient copieusement et bu-

vaieiit de même, il y avait à son immense table ce qu''on appelait le bas-bout^ partie moins favorisée , où n'arrivaient point les plats reclierche's et les vins cxquisj on y sentait au contraire , clans toute son étendue, l'inconve'nient du défaut d'équilibre des dépenses et des recettes.

M. Gologordowski portait, comme signe de son origine polonaise , de longues moustaelies sur lesquelles il passait souvent la main, particidièrement lorsque l'entretien roulait sur des sujets graves , tels que les élections de la noblesse , les procès et les querelles qu'il faisait à ses voisins , qu'il regardait tous comme de biens petits personnages comparés à lui. Ces petits personnages,toutefois, étaient plus ricbes tt plus utiles à

38 M. GOLOGORDOWSKI

la patrie, par leurs services et par leurs exploits, queM.Gologordowski. Celuici fondait son orgueil sur l'antiquité de sa race , antiquité qu'il prouvait , non par des monumens historiques relatant d'illustres faits d'armes , mais par des protocoles judiciaires, où se trouvaient inscrites les plaintes que, dans le cours de quatre siècles, portèrent successivement à la justice les victimes de la rapacité de ses aïeux , et difFérens arrêts qui les avaient condamnes à la potence. Il traitait de nobles de fraîche date et même (ïintrus les gentilshommes dont la famille avait 1 5o ans et 200 ans d'illustration , et il ne les tenait pas dignes de s'allier à lui , ni de lui parler du ton de la familiarité. Il gardait un mépris tout paitlculier à ceux qui, par des voies

ET SA FAMILLE. Sq

lionnétes , avaient su acquérir une fortune considérable , au lieu de Tavoir reçue en héritage de leurs antiques aïeux. Il recevait chez lui tout le monde , sans distinction , mais il ne réi^^alait magnifiquement que ceux dont il avait besoin , fonctionnaires publics , capitalistes ou créanciers ; il montrait une bienveillance particulière à ceux des nobles qui, ayant besoin de lui , se soumettaient à reconnaître ouvertement sa supériorité indéfinie, à entendre sans objections les contes qu'il lui plaisait de faire,et les injures qu'il vomissait contre ses ennemis.

Lorsque M Gologordowski ne savait que faire de la matinée , il l'employait à feuilleter des pièces de procédure j M. le procureur fondé les avait rédigées , et , uniquement pour s'amuser ^ il ajoutait à

4o M. GOLOGORDOWSKI

ce grimoire des sophismes de chicane , des personnalite's et des moyens imaginaires. Puis, sortant de son cabinet , il traversait les rangs de toute sa cour aS" serable'cj pour jouir des humbles salutations de ses nombreux serviteurs. Après le dîner, lorsqu'il s'e'tait bien égayé' par des propos plus ou moins délicats sur le compte de ses commensaux et commensales, il se couchait j pour dissiper les vapeurs bachiques qui, dès le déjeûner, s'étaient portées aux fibres de son cerveau, et c[ue le vin du dîner avait encore épaissies. L'intervalle de temps qui séparait cette méridienne d'avec le soir, était consacré à divers amusemens inventés par les dames j M. Gologordowski n'y prenait part que comme spectateur.

Un peu plus tard , survenait Josse, is-

raélite , fermier des moulins et des cabarets de toute la seigneurie. Ce Josse e'tait le factotum de la maison entière, le confident des maîtres et des valets, la gazette ambulante , source abondante des nouvelles politiques , des anecdotes scandaleuses de vingt milles à la ronde , et, semblable à la renommée, il redisait indifféremment le faux et le vrai , le bien et le mal. Ce juif avait en son pouvoir deux talismans fe'conds en miracles jl'argetîtet Peau-de-vie. Tout le monde avait besoin de lui , depuis le seigneur jusqu'au paysan, jusqu'au dernier pâtre du village; touslui devaient , et tous avaient bien plus de penchant à emprunter qu'à payer. C'est avec ce digne enfant d'Israël que M. Gologordowski passait la plus grande partie de la soirc'e , en ava- TOME I. 4

42 M. GOLOGORDOWSKI

lant des tasses de punch , en le pressant de questions sur la capitale et sur le chef-lieu de gouvernement, ville où ce juif avait des correspondans. Le patron concertait avec lui des projets pour la vente du Lie', de l'eau-de-vie de grain , du bois , pour des emprunts d'argent , enfin pour éviter de payer les vieilles dettes criardes. Il le consultait sur un procès qui allait s'entamer, sur d'autres procès jugés en instance , sur d'autres encore qui, par suite d'enquêtes, expertises et compulsoires , se prolongeaient de manière à ne jamais finir. Le juif proposait quelquefois des moyens pour augmenter la masse des revenus sans faire aucun déboursé j par exemple , en soumettant à un impôt les chevaux de la campagne , en creusant des fossés sur le

terrain limitrophe , cii abattant les bois, en faisant faire du charlDon , du goudron par les paysans de ses domaines , et autres choses de cette force. On doit maintenant comprendre que, dans l'opinion^ le fermier juif dût être considère' comme le premier personnage après le patron ; et, aux yeux du patron lui-même, cet homme était plus nécessaire chez lui que sa propre tête sur ses épaules. Malgré une si étroite liaison , le juif qui connaissait le caractère du personnage, s'inclinait profondément à son approche, puis flattait son orgueil, et affirmait avec sermens qu'il n'estimait dans tout le gouvernement pour vrai noble , que lui seul, illustrissime seigneur Gologordowski. Jouissant donc , par de tels moyens , de la plus entière confiance , le

44 ^ï- GOLOGORDOWSKI

traître j comme un vampire iusatiable , suçait le sang de l'humanité assoupie dans les domaines de M. Gologordowski ; il s'enrichissait^ et semblabie à un marécage , tirant à lui toutes les eaux vivifiantes y il tarissait tout à l'entour les sources de la richesse, et répandait au loin la misère et la stérilité.

Madame Gologordowski se croyait de beaucoup supérieure à son mari^sous le rapjDort de la naissance. On l'a entendue dire que jamais elle ne l'aurait épousé y si elle n'y eut été contrainte par je ne sais plus quelle circonstance particuculière où un Russe^ un colonel de hussards, jouait un grand rôle. Elle vivait d'ailleurs dans la meilleure intelligence avec son mari , qui cherchait à lui complaire en tout. Elle choisissait elle-même

sa société^ inventait des jeux et des aniusemens; le mari n'était invité que par honnêteté à venir partager les plaisirs de sa famille. Madame Gologordowski ne demandait jamais en rien Tautorisation de son marij elle allait prendre dans les boutiques tous les objets dont elle avait besoin, et ceux qui lui plaisaient sans qu'ils lui fussent utiles le moins du monde, puis elle envoyait les marchands à monsieur,qui payait les dettes de sa femme quoiqu'il eût une invincible répugnance à payer les siennes propres. Au reste madame Gologortlowski était une excellente maîtresse ([uoiqu'elle ne s'occupât en rien du ménage j elle traitait avec douceur les valets et les servantes , mais elle ne prenait aucun souci de leurs besoins , et n'écou-

46 M. GOLOGORDOWSKI

tait jamais jusqu'au bout leurs plus justes demandes. Elle croyait bien naïvement qu'une parole obligeante de sa paît, qu'un léger sourire e'tait d'un plus grand prix que les alimens^les habits et les gages. Elle aimait beaucoup la lecture des romans les plus tendres ; elle aimait encore plus à disserter avec les hommes sur l'amour, mais ce qu'elle aimait sur toutes choses, c'était la parure. Plusieurs vassales tailleuses et couturières, formées à Varsovie et à Pétersbourg, étaient continuellement occupées de couture et de patrons. Il arrivait presque chaque semaine , de Pétersbourg, des boîtes et des paquets remplis de chapeaux, de bonnets, de collerettes, de chiffons de toute espèce , de dessins et de modèles. Tous les jours , ny eut-il

personne à la maison, elle s'entoileltait comme une poupée, et M. Gologordowski , portant à la maison tout son orgueil fe'odal sous une capote dégoûtante de crasse, et d'une coupe moitié russe ) moitié polonaise , semblait n'être auprès de sa femme que le premier de ses très humbles serviteurs.

Pétronelle et Ceci lia, leurs fiUeSj, étaient belles de leurs personnes, cavalières dans la société des hommes, tranchantes, égrillardes, hardies comme des dragons.

Elles dansaient à merveille , parlaient français très purement, excellaient à chanter , jouaient de plusieurs instrumens, s'habillaient avec goût et recherche, à l'exemple de leur mère, et avec leur mère elles lisaient des romans d'amour. Toutes les deux avaient un fort

48 M. GOLOGORDOWSKI

bon cœur, un si bon cœur qu'elles n'aimaient point à diriger leurs promenades à travers la campagne , attendu qu'on y voyait trop de misère. Pétronelle avait dix-liuit ans , Cecilia en avait seize. ' Leurs frères , âge's l'un de quatorze ans l'autre de douze , étaient de vrais singes pour la finesse , les tours, la malice et l'agilité'. Ils donnaient continuellement de la tablature , par leurs talens en ce genre , soit à leurs maîtres, soit a leurs sœurs , soit aux valets. Les parens attribuaient leurs plus insignes polissonneries à la liaute capacité'^ à l'esprit inventif, au ge'nie de ces cliers en fans en qui re'sidait tout l'espoir de la famille, et ils les traitaient comme on traite l'héritier de l'empire du Mogol. Le nom à'Infant donné en plaisanterie au fils

aîné par un officier , ce nom , dis-je, lui était resté pour toujours. Les valets , sans avoir idée de la signification du mot Infant y ne nommaient plus autrement le petit écervelé, et cela faisait le plus grand plaisir aux parens qui prédisaient à leur fils des épaulettes de général; des millions et une princesse pour épouse , précisément pour les qualités qui font que l'on perd tout ou qu'on n'acquiert rien dans ce monde.

Pour ce qui est du reste des habita us de la maison, ils étaient si nombreux que je ne saurais aujourd'hui me les rappeler tous. Dans la suite, lorsque je revis la maison de M. Gologordowski, la plupart ne s'y trouvaient déjà plus.

Le révérend père jésuite était, comme jésuite, un« espèce de logogryphe pour TOME I. 5

5o M. GOLOGORDOWSKI

tout le monde, excepté pour madame dont il e'tait le directeur. L'intendant était un fouet vivant , une machine à supplices; tout tremblait devant lui, hors le juif et les chiens favoris de monsieur, qu'il n'aurait osé regarder comme ses justiciables. Le maréchal et l'écuyer, créatures à face humaine, sorte de récipients propres à recuire les alimens , ne remplissaient en réalité d'autres fonctions que de fixer leurs gros yeux saillans sur une tourbe de valets fainéans , de se courber devant les maîtres, de toujours dire oui , de manger comme quatre, et de s'enivrer régulièrement tous les soirs. Le chargé d'affaires, était de ces hommes que , sans crainte de remords , on peut pendre d'abord et juger après, ce que personne ne blâmerait, malgré le

ET SA FAMILLE. 5l

manque de forme, pour peu qu'on ait examine' seulement deux jours de leur vie. Son âme était comme un composé subtil de crocs et de lacets, au moyen de quoi il s'emparait de tout ce que pouvait percevoir son œil d'épervier. Il n'y avait pour lui rien de juste, rien d'injuste, rien de blanc , rien de noir ; les lois étaient des mots dont la force dépendait de l'interprétation dirigée soit à droite, soit à gauche. En un mot , M. le fondé des pleins pouvoirs était un passé maître en fait de chicane, et le premier conseiller de son patron , après le fils d'Israël. Le commissaire , ses fonctions étaient de maintenir lé bon ordre dans toute l'étendue des 1 erres du patron , de vérifier les comptes et de percevoir les revenus-, mais, comme l'ordre ne pou-

52 M. GOLOGORDOWSKI

vait régner nulle part^ comme les revenus étaient prélevés avant le temps et dès qu'il y avait possibilité de prendre , sans aucun examen préalable , le commissaire employait onze mois de l'année à boire , afin de noyer son dépit ^ et le douzième survenant , il brochait son compte^ de mémoire, ou pour mieux dire, faisait un aperçu des recettes, qu'il transcrivait au net et qu'il présentait à monsieur avec un exposé de ce qui avait été projeté, mais non pas exécuté, dans le cours de l'année j ceci causait une joie vive à M. Gologordowski ; il supposait d'abord qu'il avait à sa disposition tout autant de revenus qu'il en voyait en chiffres sur le compte.

Un personnage de la plus haute importance dans la maison, c'était la femme

décharge, ou dame porte-cle's, non pas parce qu'elle savait tous les secrets de sa maîtresse et jouissait de sa conliance sans bornes, mais parce qu'elle tenait en son pouvoir tous les sucs corroborans, tels que rum, cognac , eauxde-vie douces et amères. Toute la maisonne'e venait la cajoler , sans excepter les deux demoiselles qui en tiraient par-ci par-là des bonbons et des conserves. La ve'nérable dame proclamait hautement son antipathie pour les boissons fortes. A la ve'rité , tous les soirs, sans attendre le souper, elle se mettait au lit avec un visage animé et un nez rouge comme le lumignon embrasé d'une chandelle , mais cela provenait, sans doute, de ses maux de dents continuels qui la forçaient d'introduire fréquemment des spiritueux

54 M. GOLOGORDOYvSKI

dans ses mandibules cariées et souffrantes ; c'est du moins ce qu'elle disait. Nul doute,cependant^queM.Gologordo\vski lui-même, n'eût la plus grande confiance dans ce remède j il introduisait souvent les doigts dans sa bouche comme s^il souffrait , et visitait si fréquemment V apihèfjue , où se trouvaient probablement aussi les élixirs , que, près de la porte , on voyait empreinte sur le plancher la trace qu'y avaient laissée les talons ferrés de ses bottes.

Tels étaient les hommes au milieu desquels j'étais le dernier par mon emploi. Au temps de mon enfance , ils m'ont tous apparu comme des êtres supérieurs, extraordinaires, comme des soleils j plus tard j'ai mieux connu leur nature et leur valeur intrinsèque ; et si

j'ai relaté ici mes observations sur eux , c'est afin que les lecteurs sachent comment il se fait qu'on me traitait dans la maison comme une béte fauve. D'ailleurs nous rencontrerons dans la suite quelques-uns des personnages de'crits dans ce chapitre , et l'on comprendra alors qu'il e'tait bon de faire d'abord connaissance avec eux.

Page 1