‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russe (volume 2)Chapitre 11 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Tout militaire aime à être cantonné en Pologne, nonobstant la misère des paysans , la saleté des Juifs , et la différence d'idiome et de communion du seigneur polonais et de l'ofQcier russe. Il faut en convenir, les Polonais sont hospitaliers, ils aiment à vivre en joie , ils en saisissent avidement l'occasion ; quant aux Polonaises , elles sont aimables au dernier point ; en général , elles s'attachent aux étrangers plus que ne le vou-

tiraient leurs maris et leurs frères. Un cantonnement de troupes, surtout de troupes d'artillerie et de cavalerie , fait toujours plaisir aux proprie'taires , aux juifs et aux dames de Fendroit. Les premiers y trouvent un de'bouché avantageux pour leurs produits , les juifs pour leurs marchandises, et les femmes ne manquent jamais d'y trouver des adorateurs, et même souvent des maris , malgré les conseils spirituels des prêtres catholiques , les harangues patriotiques des nobles , et l'inquiétude inhérente à la vie militaire. Chaque cantonnement un peu prolongé d'un régiment dans un district quelconque, amène ordinairement à sa suite une couple de mariages et une couple de douzaines de bonnes anecdotes, répandues sur le compte des

jeunes femmes par les beautés suramiées. D'abord , ces ;anecdotcs effraient les bonnes gens qui bientôt n'y croient plus et enfin les oublient jusqu'à nouvelle occurrence. En ge'néral^comme je l'ai dit^ les femmes polonaises sont cliarmantes j elles savent plaire, elles aiment avec toute la tendresse, avec tous les rafinemens d'une passion romanesque; à la vérité, la constance n'est pas le trait le plus saillant de leur caractère , mais, en amour, va-t-on s'arrêter à pareille bagatelle ? Et comme il n'y a pas , même en ceci;, de règle sans exception, qui s'avisera jamais de ne pas aimer une polonaise uniquement par la crainte de son inconstance 1 Les Polonaises sentent parfaitement que les femmes ont été créées pour l'amour, aussi passent-elles tout le

temps de leur jeunesse dans les illusions les plus douces. Ily a plus jil existe dans l'idiome polonais un verbe particulier^ inventé pour peindre d'un mot le plus délicieux, mais le plus vide passe-temps de la vie ^ ce mot est romançowac (i) j il désigne l'amour tendre et respectueux , les soins mutuels réglés par l'honneur et par la bienséance ; un tel mot ne peut exister nulle part qu'en Pologne , parce que nulle part plus qu'en Pologne la libre communication des deux sexes n'est, je ne dirai pas, permise et favorisée, mais regardée comme une chose nécessaire.

L'Italie est la seule contrée où la liberté

(i) Romançowac répond à peu près à la locution française '.filer le romane ou le parfait amour.

(3o AMOUR.

des femmes ait plus d'e'tendue encore.

En Pologne^ personne ne trouvera e'tr ange , inconvenant qu'une dame ou une demoiselle cause en tête à tête avec un homme , qu'elle se promène à l'écart avec lui bras dessus bras dessous, qu'elle reçoive de lui de petits cadeaux, des attentions, sans être promise, fiance'e ni parente. Les œillades tendres, les fleurettes , les soupirs , les madrigaux , les impromptus, la musique et même les billets doux n'attirent en aucune sorte l'attention du père , de la mère ou des autres parens. On dit tout haut qu'un tel est amoureux d'une telle , qu'il lui fait une cour assidue -, qu'une telle en tient pour tel homme, et tout cela, sans aucun préjudice à la réputation des personnes. Les amans se font des sermens, des pio-

AMOUR. 6l

messes ; ils bâtissent des châteaux en Espagne pour leur bonheur , puis ils se q-aittent sans nul souci , sans précaution et sans scandale. C'est ici le cas de rappeler le proverbe russe : « Chaque ville, chaque village a sa coutume. » Je puis toutefois certifier à mes lecteurs que , malgré la plus grande liberté d'allures , nulle part, peut-être, il n'y a autant de filles chastes et vertueuses qu'en Pologne. Permis de croire ou de ne croire

pas Je ne fais point mention ici des

femmes mariées, parce que.... parce que cela «'entre pa§ dans le cours de ma narration.

Dans le village de M. Gologordowski s'était allé loger le lieutenant Milovidine (i) avec un peloton d'un régiment

(i) Milovidine peut se tradaire par: gra&ieifx

6l AMOUR.

de hussards. Il avait toutes les bonnes et toutes les mauvaises qualités d'un jeune officier de cavalerie ; il était brave, rempli d'honneur, il avait pleine connaissance du service, mais il y mettait de la négligence à cause de son étourderie et de son trop grand amour des plaisirs. N'attachant aucun prix à l'argent, il se laissait aller à jouer gros jeu et souvent il perdait aux cartes jusqu'à son dernier copeck ( i) , uniquement pour l'ennui d'un moment vide d'autres amusemens. Avec une disposition naturelle à la tempérance, il buvait par vanité le vin de Hongrie comme de l'eau , le yin

aspect. Gologordowski par pauvre et orgueilleux.

(i) Copeck ou centime.

de Champagne comme du qwass(i). La galanterie était sa principale occupation. Beau , bien fait , spirituel ; élevé au sein de la meilleure société de Moscou, musicien, peintre , danseur accompli , nourri des chefs-d'œuvre de la littérature française et doué d'une mémoire peu commune, Milovidine, enfant gâté de la fortune , était l'objet de l'amour de toutes les femmes à vingt-cinq milles à la ronde. On donnait des fêtes à son intention, 1 es invitations pleuvaient dans ses mains , et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que les hommes, je veux dire les propriétaires du lieu , non seulement ne se plaignaient point de la préférence ouverte que lai donnaient les femmes , mais

( i) Boisson russe faite de farine de seigle.

ils l'aimaient eux-mêmes. Milo\idiue élait^ comme on dit, un bon enfant dans toute l'acception du terme ; bienveillant , simple avec beaucoup d'esprit j il n'entrait point en discussion de politique avec les Polonais; il buvait avec eux à la santé' des anciens patriotes, et criait de tout cœur contre les employe's russes; aussi "jouissait-il de la confiance des vieillards et de l'amitié des jeunes gens qui s'obstinaient à vouloir qu'il ne fut pas Kusse,mais de race originaire de Pologne , ou tout au moins de Livonie. Peu de Russes en Pologne ont gagne' l'attachement à tel point qu'on leur ait fait un honneur semblable! H avait un cœur si vaste , qu'il pouvait aimer sans encombre cinquante femmes à la fois , et cela sans sécher de tendresse, sans se

consumer en soupirs et en langueurs.

A cette e'poque , il donnait la préférence sur toutes les femmes et les filles , à Pétronelle Gologordowski , laquelle , à parler sans périphrases, l'aimait, l'adorait , que c'était à en perdre l'esprit. Le lecteur devine aisément à présent vers quel officier j'ai été dépéché au village , avec un petit billet dans le croux de la main. On comprend de même pourquoi i'ai été promu au grade de jockey anglais, et désigné spécialement pour les commissions de l'aînée des filles de M. Gologordowski. En effet , cher lecteur, j'étais devenu réellement un messager d'amour. Toutes mes fonctions consistaient à me tenir derrière ma maitresse, une assiette à la main , à l'heure des repas , et à porter les lettres de mademoi- TOME I. 6

selle à M. le ricateiiant, au logement qu'il occupait dans le village ; je m'acquittais de ces messages avec une intelligence , une exactitude et une vélocité toute particulières ; en récompense , j'étais aimé de mademoiselle Pétronelle et partant, de toute la famille de M.

Gologordowski. Si l'on m'appelait encore f[uelquefoi3 le petit orphelin, ce n'était plus pour me témoigner du mépris ; au contraire, l'emploi de ce nom,naguères humiliant, était accompagné d'un ton d'intérêt ,de compassion et de bienveillance. La valetaille, qui ne manque jamais de conformer ses façons d'agir à celles de ses maîtres, me cajolait aujourd'hui avec autant d'empressement qu'hier elle m'abreuvait de mépris. Le changement de mon sort produisit un

chaiigemeiil total dans mon esprit qui était naturellement bien organisé. Je compris bientôt tout ce qui pour moi avait d'abord paru énigmatique dans la maison j je ne tardai pas à surpasser du côté de rintelligence, tous les garçons élevés dans les appartemens du seigneur. Je devins un petit fripon^comme on désigne ordinairement les garçons d'esprit -p c'est à V amour, comme on l'a vu , que je dois ce changement dans mon sort et dans mon être.

Après les jours sereins de l'amour et des heureux loisirs , il s'éleva sur l'horison de sombres nuages. Le régimei>t reçut ordre de passer dans un autre gouvernement j ce malheur inattendu mit au désespoir la population féminine de tout le district. Les médecins commen-

cèrent à courir nuit et jour d'une maison clans une autre , le laboratoire de la pharmacie vit remuer à la fois tous ses mortiers et tous ses alaûibics j des postillons couraient à toute bride sur les routes, les uns à la ville avec des ordonnances ;, les autres dans les villages avec des lettres. Il semblait qu'une maladie contagieuse ou plutôt un vertige géne'ral eût frappe' la contrée. En effet, les spasmes , les migraines, les vapeurs , les attaques de nerfs et de véritables verti' ges affligeaient le beau sexe. C'est surtout ma pauvre maîtresse que cette fatale nouvelle désola j elle n'était plus que l'ombre d'elle-même; elle garda le lit, jurant de mourir d'amour, et refusa de prendre la mixtion prescrite par le docteur contre la fièvre de rhume. S,on

AMOUR. Gg

état devînt réellement critique. Ses pleurs , ses sanglots continuels , ses insomnies et son agitation intérieure pouvaient donner une mauvaise direction à un petit riiume pris au jardin dans une entrevue à une heure avancée , avec l'ami de son cœur. Elle ne voulait recevoir aucun conseil, aucune consolation de son père, de sa mère , de sa sœur, ni de ses amies ^ elle ne recouvra un peu de calme que sous la parole d'honneur que donna Milovidine de revenir le plus tôt qu'il serait possible pour couronner leurs feux par un doux hyménée. L'amourpropre de Milovidine fut extrêmement flatté d'une aussi forte preuve de la passion de la belle Pétronelle ; il n'avait encore vu de sa vie, comme on san glotte et comme an se meurt d'amour , et se

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trouvant le témoin et l'objet d'une sOfène cligne d'enrichir le plus tendre roman des temps de la chevalerie , il fut touché , et il re'solut de récompenser la charmante désolée , en l'épousant. Mais cette promesse fut faite en secret, à l'insu des parens. Us réglèrent qu'ils s'écriraient, par l'entremise du juif fermier, à qui Milovidine annonça l'intention ferme de lui couper le nez et les oreilles en cas de trahison. Au moment de son départ il confia aussi à une tante maternelle de Pétronelle le soin de diriger les négociations. Les amans prévoyaient des difficultés pour l'obtention du consentement du père de Pétronelle. Celui-ci en effet se repaissait de l'espoir chimérique que quelque prince en voyage , fut-ce un prince de l'Asie, ou tout au

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moins un grand seigneur^, voudrait rehausser encore l'éclat de sa race par une alliance avec la famille des Gologordowski. Mais comme, de toutes les sottises de riiumanité, l'amour est la plus forte, nos amans avaient arrêté qu'on vaincrait la présomption , l'orgueil et l'entêtement de M. Gologordowski , quitte , au pis aller, à passer outre.

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