CHAPITRE IV
L'hiver fut triste; M. Gologordowski fut plusieurs fois oblige' de se rendre au clief-lieu de gouvernement pour ses procès dont l'issue n'e'tait rien moins que satisfaisante. Les frais de procédure à de'bourser incessamment l'engagèrent à réduire la dépense journalière de sa maison, et il fut décidé que la famille de M. Gologordowski resterait à la campagne durant la session des assemblées électorales de la noblesse;OÙ se trouvaient
réunis pour quelques semaines tous les gentilshommes. Cette disposition donna du noir à madame Goloyordowski et à sa fille cadette; quant à la fille ainéc, son pauvre cœur souffrait déjà bien assez sans ce nouveau chagrin. En vain le re'vérend père jésuite préchait-il sur la vanité des choses de ce monde, on soupirait en l'écoutant , on l'interrompait même pour entamer un entretien de toilette et de danse. Et pourtant , à entendre madame Gologordow^ski^ elle n'avait qu'un regret qui était que son absence, au temps des élections , allait donner, tant aux liabitans des gouvernemens du voisinage qu'aux officiers présens ^ une très mauvaise opinion du goût des femmes en matière de parure et de modes.
Elle déclarait que, sans ses filles , il n'y TOME I. 7
avait à attendre aux élections ni mazourques , ni contreclanses françaises. Après ce préambule , elle faisait la revue critique de toutes les femmes du gouvernement, âgées de i6 à 3o ans^ et en résultat, il demeurait prouvé qu'elle seule, dame Gologordowski , et ses filles, étaient sans défaut aucun, dans ce qui regarde le corps , sans le moindre petit travers, en ce qui concerne l'esprit, et que la nature avait été marâtre pour toutes les autres femmes. Les dames commensales ou résidentes, les demoiselles de confiance et de compagnie , les femmes du chargé des affaires et du commissaire , enfin le révérend père jésuite lui-même, tous, dis-je , unanimement, ratifièrent le jugement de madame Gologordowski , et cette adhésion générale
fut du moins pour elle un sujet de consolation dans l'amertume de ses regrets.
Si la dixième partie de ce qu'avançait madame Gologordowski eût été vraie, l'orce aurait e'téaux Iioaimes d'aller chercher des femmes aimables^ non pas dans un autre gouvernement, ni même un.
autre pays , mais bien dans une autre planète. Par bonheur, toutes les mères pensèrent d'elles-mêmes et de leurs filles pre'cisément comme venait de faire, pour son compte, madame Gologordowski j ce qui de'montre assez qu'il ne faut jamais croire aux défauts des femmes ënumére's par leurs rivales, à moins de prendre en masse les défauts et les bonnes qualités.
Milovidine était resté dans son nouveau cantonnement; à dix lettres de Pé-
tronelle, il répondait par une ëpitre Lien tendre à la première page , et folâtre dans le reste j il écrivait sur du papier rose , vert ou bleu ; c'était alors Ja mode en province. Je ne pouvais lire ces galantes épitres , mais j'en devinais le contenu aux mouvemens de la physionomie de ma maîtresse qui, en les lisant j pour la centième fois comme pour la première , commençait par verser des larmes et fmissait par rire aux éclats. Milovidine lui traçait le portrait de ses nouvelles connaissances , il lui contait des aventures , des traits de caractère et des anecdotes, qui consolaient ma maitresse dans la solitude^ ou bien égayaient les deux sœurs réunies. Josse remplissait fidèlement son devoir ; dès qu'il avait reçu les lettres de la poste, il les
faisait parvenir avec la plus parfaite exactitude. Tout inutile que j'étais à ma niaîtresse,depuis le jour de la séparation, le cours de sa bienveillance à mon égard ne fut point suspendu. 11 semblait que ma vue rappelât continuellement des souvenirs pleins de douceur, et d'ailleurs Milovidine m'avait expressément recommandé à la protection de son amante.
Le printemps survint^ la nature se ranima, s'embellit de mille couleurs j mais les roses de la jeunesse ne reparaissaient point sur les joues de la belle Pétronelle. Elle devenait de jour en jour plus triste et ne pouvait voir sans pleurer les oiseaux rassemblés par couples sur les branches des arbres. Tout le monde savait la cause de son chagrin ,
mais tous, à l'exception de sa sœur, de la fidèle Marie et du juif, tous e'vitaient de lui parler de son bien aimé ; personne enfin ne la berçait d'espe'rances.
Un jour, c'était au coucber du soleil, par une belle soirée de printemps, toute la famille de M. Gologordowski prenait un goûter dans le jardin. De bons petits poulets rôtis avec de la salade à la crème, et une bouteille de vin de Hongrie offerte en cadeau, comme une rareté, par le juif monopoleur , avalent mis le patron dans une si heureuse disposition d'esprit, que la tante résolut de saisir l'occasion pour s'acquitter delà mission qu'on lui avait confiée. Elle fit signe à ses nièces de s'éloigner , puis elle se mit à disserter, d'abord en thèse générale , sur le bonheur des époux, sur la syr-ipa-
tliie qui rapproche les cœurs , sur la diliicullé qu'il y aurait de désunir ce crue la nature veut joindre j puis elle passa adroitement au fâcheux e'tat de Pétronelle languissante et se mourant d'amoui , enfin j elle de'clara sans de'lour qu'elle avait e'té chargée par Milovidine, d'une part , et par sa nièce , sa chère Pétronelle d'autre part , de solliciter le consentement des parens pour le mariage , et à ces mots elle tira de son sein sa lettre de créance. Madame Gologordowski , pendant toute la harangue de sa sœur, garda le silence, soupira, leva les yeux au ciel et hocha de la tête. M. Gologordowski, au contraire, aux premiers mots découverts de la tante, commença à laisser voir son impatience et son ennui. Son malaise se manifesta d'abord par
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deux rasades de vin de Hongrie^ hues coup sur coup j ensuite il rougit, et à la fin, la bouteille demeurant vide, il fit rage ; il frappa la table d'un si grand coup de poing que toute la vaisselle en ressauta, et il s'écria avec force : — Brisons-là l
La bonne tante^ intrépide au timon, ne vit dans cette bourasque qu'un gros temps durant lequel un navire est sur le flanc et n'en poursuit pas moins sa marche. — Je ne vois pas , dit-elle j ce qui pourrait s'opposera ce mariage
— Je le vois pour vous, moi, répondit M. Gologordowski, et si vous ne le voyez pas , c'est que vous n'avez jamais jeté Toeil sur les archives de la maison Gologordowski; vous auriez pu dumoins remarquer dans ma salle à manger les
DEMANDE EN MARIAGE. 8l
portraits d'une lignée C£ui remonte
— MilovicUne est aussi gentilhomme, poursuivit la ne'gociatrice avec calme , son père et son aïeul e'taient des otriciorsgéne'raux.
Ici M. Gologordowski sourit avec une expression toute sardonique. — Madame, j'ai questionné Milovidine sur sa naissance , avant de savoir qu'il fût votre prote'gé ; c'est de lui même que je sais ce que je sais 3 hum ! quelle noblesse qui ne date que du bisaïeul !
— Et c'est peu j direz-vous ?
— C'est si peu, si peu, que c'est nul , dès qu'il est question d'une alliance avec une famille dont la noblesse en est aujourd'hui à la cinquantième génération , sans dérogation ni tache aucune. Ainsi , madame , vous devriez comprendre que
ma noblesse est à celle de monsieur Milovidine ce que 5o est à 3. Cela fait; à ce qu'il me semble , une petite diffe'rence. — En disant ces derniers mots , il allongeait la partie infe'rieure du visage, en obliquant la tête , avec un air goguenard.
— La noblesse^ de vieille ou de fraîche date, a droit à égale estime, disait la tante; les arbres généalogiques sont passés de mode aujourd'hui, et l'on rit des vieux parchemins; les exploits , les services prêtent le plus vif éclat à la noblesse la plus récente , et à présent conduisent seuls les nobles , quels qu'ils soient, aux postes les plus élevés.
— Eh bien, madame , ce sont là les idées du jour! soit ; moi, je m'en tiens à cet ancien proverbe polonais que vous
connaissez: Un noble , propriétaire d'un seul jardin , est égal au seigneur du comté.
— Par conséquent, Milovidlne est votre égal.
— Non, madame , non j le provcrlje signifie que les nobles, et seulement les nobles égaux en noblesse , sont égaux entr'eux , indépendamment de tout rang ou grade obtenu par la voie du service. Il y a plus, c'est que , dans une afïaire comme celle-ci , pour que j'accepte vn gendre, l'antiquité de son origine pailât-elle seule en sa faveur , je ne souscrirais point, car il faut aussi des ricbcsscs, et d'immenses richesses pour soutenir Ja splendeur de deux familles illustres , or, Milovidine, comme le faucon, n'a pour tout bien que son plumage, c'est-à-dire^ son uniforme.
— Le père de Milovidine, il est vrai , s'est ruiné au service de sa patrie, répartit la tante j mais ce jeune homme a un oncle riche et sans enfans , qui a bien résolu de ne se point marier. Il aime son neveu à la folie , il l'entretient dans l'aisance et le fera quelque jour son héritier.
— Et de qui tenez-vous ces nouvelles?
— J'ai en main des lettres écrites de la propre main de cet oncle
— Voilà de belles garanties pour la fortune du neveu ; ayez honte , madame , de faire assez peu de cas de votre race pour oser me proposer une alliance avec un homme sans nom et sans consistance, dit gravement M. Gologordowski ; et, se levant de son siège : — Je vous prie
de ne plus revenir sur ce sujet, si vous désirez conserver mon amitié'.
— A la bonne heure , re'parlit la lante qui devenait roui^e de dépit j mais permettez-moi de vous adresser une petite question : avez-vous résolu de laisser dépérir votre fille que l'amour consume déjà , et de la marier contre son inclination?
— Soyez bien tranquille à cet égard , madame j les filles ne meurent point d'amour,etméme elles deviennent fort heureuses dans l'union qu'on leur lait contracter malgré elles. Sans en chercher bien loin la preuve, voyez votre cousine germaine, ma femme, ma chère petite femme ; lorsqu'il fallut prononcer le oià fatal devant l'autel d'hymenée, trois fois elle tomba en syncope avant de desser-
nr les lèvres; c'est qu'elle en tenait aussi pour un officier ; mais cette belle passion s'est amortie à la fin , et j'espère ([ue madame Gologordowski n'a garde de se plaindre de son partage , encore que son mari ne porte ni éperons ni épaulettes. IN'estil pas vrai ^ mon cœur? Et en parlant ainsi ^ il donna un tendre baiser à sa femme; c'était le premier depuis le jour où je fus introduit dans l'intérieur delà maison.
— Ali ! oui vraiment^ répondit
madame,en poussant un profond soupir.
— Qu'on fasse atteler la voiture et qu'on selle pour moi un cheval! dit M. Gologordowski ; mes belles dames , ne vous plaît-il pas d'aller promener un peu à trois verstes d'ici? Je vous montrerai quelque chose de nouveau , un cabaret
que j'ai fait bâtir ces jours-ci sur la lisière de mon bien et sur le flanc de mon Toisin Proccssovitcli. J'ai nommé d'avance ce cabaret la broche^ et ce sera véritablement une broche pointée dans les yeux du cher voisin. Ct:la n'est-il pas vrai , M. le maréchal ?
— C'est l'exacte vérité, répondit le maréchal, en s'inclinant jusqu'à terre.
— Je ferai vendre mon eau-de-vie dans ce cabaret à bien plus bas prix qu'elle ne se vend au cabaret de Processovitch, et par ce moyen , j'aurai la pratique de tous ses paysans. ]N 'est-ce pas vrai , M. le commissaire ?
— Rien de plus vrai , répondit à son tour le commissaire.
— S'il lui tombait dans la tête de vou-
loir chasser ses moujicks (i) de mon cabaret. Eh bien.... eh bien, moi , je l'appelle au tribunal, je lui intente une bonne action en dommages-intérêts pour fait de proprie'té viole'e. JN'est-ce pas juste, M. mon plénipotentiaire V
— Très juste , répondit le fonde' des pleins pouvoirs.
— Nous le citons à la cour de justice criminelle , pro incursione et violentiâ.
Tandis que M. Gologordowski continuait de s'entretenir ainsi avec ses premiers valets, qui , ài\ moins, lors de la demande en mariage , s'e'taient tenus à distance, madame Gologordowski aA/ ait regagné les appaitemcns pour s'Jiabiller, et la tante avait rejoint les deux demoi-
(i) Paysans.
selles du logis; les ayant entraîne'es dans une allée sombre, elle leur rendit compte, à ce qu'il me sembla, du résultat de la ne'gociation. Au reste, je ne sais pas ce qui se passa entre elles, car , à mon grand étonnement , je n'aperçus pas la moindre petite larme dans les yeux de ma maîtresse lorsqu'elle descendit l'escalier pour monter en voiture. Je crus même, tout au contraire, la voir plus gaie qu'à l'ordinaire.