‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russe (volume 2)Chapitre 19 sur 36 · TOME I. l · texte numérisé non relu

TOME I. l

leur tour qualifient le sijiiple paysan lorsqu'ils veulent le faire dupe). Le pauvre paysan avala un grand verre d'eaudô-vie presque tout d'une haleine, et frissonna en faisant la grimace. L'affaire prit alors une autre tournure. — Après le dîner, continua l'hébreu, lu as pris un demi-quarte. — Oui ; je m'en souviens. ( Le juif ajouta une raie ). — Et lorsque Jean est venu, tu as encore pris un demi-quarte, — Non; moi , je n'ai rien pris ; c'est lui qui l'a demandé. — En effet , tu n'as rien pris , toi , marmotta le juif; (et cependant il fit une raie de plus ). Le soir, tu as pris un demi-qitarte l — Un demi-quarte ; c'est vrai. (Le juif fit une raie ). — Et le matin , en as-tu pris? — JNon , je n'ai rien pri-3 du tout, répondit le paysan. — ^"C'est

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vrai j au moins ; que tu n'as rien pris ce matin- là. ( Et en disant cela, il ajouta une raie). Le lendemain , au dîner, tu as pris un demi-quarte. — INon , je n'ai jDris qu'un quaterk • dit le paysan.

— Fort bien, allons, ce n'e'tait qu'un cjuaterk , répondit le juif j ( et il fit une raie qui désignait un quarte, mesure qui contient quatre quaterks ).

C'est ainsi qu'il poursuivit le règlement de compte, et cependant ses filles Rifka et Sorka ne cessaient de présenter de l'eau- de-vie au paysan. Le juif faisait des marques , et soit que le paysan reconnût avoir pris de l'eau-dc-vie à crédit , soit qu'il prétendit n'avoir rien pris tel ou tel jourjil marquait sans différencier la mesure lorsqu'elle était moindre , mais en ajoutant une raie de

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plus lorsqu'elle était plus forte. A la fin , remarquant que la tête tournait au paysan et que ses yeux commençaient à voir trouble^ il tira de son sein un morceau de craie fendu, formant deux tranclians, et il se mit à marquer deux lignes à chaque fois en continuant le compte. Quand la table fut entièrement couverte de marques , Mofchi appela comme témoins quelques autres paysans ses voisins , et lorsqu'ils eurent compté les raies , on calcula scrupuleusement la somme due à raison du nombre de raies. Le malheureux paysan fut obligé de livrer au juif sa meilleure vache et tout son froment, quoiqu'en réalité il n'eût dû, tout au plus, que la dixième partie de ce qu'il payait.

C'est à peu près de cette manière que

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Mofchi réglait avec les seigneurs proprie'taires, mais il s'y prenait avec plus d'adresse j néanmoins , la double craie , Ja falsification des vins, et le retour des mêmes articles, étaient aussi mis en usage. En effet, le juif, sachant fôitt bien que les panes polonais et les ofiiciers russes n'aiment pas à tenir chez eux des notes de dépense , et qu'ils détestent surtout les longs calculs, choisissait toujours une occasion favorable à ses \\\es , et prenait tout juste, pour présenter ses mémoires, le moment où il les vojait dans une disposition d'esprit soit extrément gaie , soit extrêmement triste. ^ La femme de Mofchi, Ritka ^ qui vendait de même ses marchandises à crédit, et qui , au lieu de prendre des intérêts en numéraire, recevait, des femmes des

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propriétaires^ à lilrc de cadeaux, des barils de Leurre , des œufs , des poulets, des oies, et toutes sortes de volailles, clioisissait aussi son temps pour régler avec ses débitrices ; par exemple , l'occasion élait bonne lorsqu'elles avaient un besoin de crédit urgent , soit pour des bals ^ soit pour le temps des élections , soit pour quelque mariage. Dans cette espèce de commerce , il était impossible, sans doute^ qu'elle eût pour tromper son monde d'aussi puissans auxiliaires que le vin et l'eau-de-vie ^ mais le diable n'y perdait rien, et la juive savait profiter de l'impétueuse et aveugle vanité de ses acheteuses ; elle mettait en usage les fauses mesures, les fluix poids ; elle faisait payer le double , et tirait en outre de bon cadeaux, sous le prétexte

que , prenant elle-même ses marchandises à crédit^ et oblige'e de payer des intérêts assez forts , elle devait être indemnisée de façon ou d'autre. Son commerct; avait encore cet avantage pour Moiclii, que , par le moyen des femmes, il étendait son influence sur un plus grand nombre d^hommcs , sur leurs revenus , sur leurs propriete's. Les proprie'taires étaient ravis do pouvoir donner en paiement , des bœufs , du froment, du li;i y du chanvre et toutes sortes de fourrages et de ce'réaleSjpour des étoffes de soie , pour de la dentelle , pour du vin , du rum , du porter , du sucre , du café et des épiceries. D'ailleurs, en ces occasions , le juif achetait le restant de leurs provisions et les payait argent comptant, niais au prix qu'il y mettait lui-même ,

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lequel n'excédait jamais la moitié du prix taxé dans les marchés et dans les ports. Les propriétaires de ces contrées n'ont aucune idée du commerce , et ne savent,en général, des nouvelles du commerce que celles qu'il plaît aux juifs de leur communiquer. A peiney a-t-il dans tout un gouvernement quatre propriétaires abonnés aux gazettes ^ encore n'en lisent-ils que ce qui a rapport aux procès et à la politique, surtout , pour s'ap-» provisioner de fausses nouvelles.

Ce commerce de juif, entièrement fondé sur la friponnerie , se nommait commerce permis , et de fait ils l'exerçaient librement, et retiraient en même temps de bien plus grands avantages par des voies secrètes que, ni les lois , ni la conscience, ni aucuns précédons n'autoriseront jamais ù suivre.

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Mon zèle et ma discrétion m'avaient procuré l'affection deMofchi ; il me regardait comme chose à lui appartenante, .. vu que Milovidine , ayant quitte' le service et s'ctant retiré à Moscou , avait renoncé à ses effets et à moi, n'ayant pas de quoi nous racheter. Mofchi me confiait les commissions les plus mystérieuses jil me promettait de l'or haut comme le mont Sinaï , si je voulais bien seulement me judaïser. Encore que je ne susse ce que c'était que religion , ayant été élevé comme un chien de basse-cour , le nom de juif m'effrayait, et , sans refuser absolument de me soumettre à ce qu'on voulait, je différais toujours, sous divers prétextes, à me faire circoncire^ et en même temps je songeais à éviter toute chose qui pouvait m'y conduire.

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Un jour deux hommes d'affaires ou intendans de riches sciç[neurs s'arrêtereut chez Mofchijils revenaient de Rii^a et portaient avec eux de grosses sommes en or, provenant de la vente de leurs ble's et ^e leurs cbaavrcs. Ces messieurs les intendans e'taienl , à ce qu'il semble, en grande intimité avec Mofclii j ils lui remirent tout l'or de leurs maitres , et le juif promit de leur rendre exactement ce de'pôt le lendemain, et même, il offrit pour cautionnement à l'un d'eux, qui manquait encore d'expérience, une somme en monnaie d'argent formant la valeur de son or. Le jour commençait a baisser lorsque Mofclii alla s'enfermer dans sa petite chambre en haut j bientôt, il fit appeler son fils Jodel et moi , et il nous déclara qu'il s'agissait de travailler

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foute la nuit. Il renversa sur la table plusieurs sacs pleins de ducats, et cliari^ea son fils de trier les plus grands et les plus lourds; il étendit pour moi un tapis de drap sur le plancher , répandit dessus je ne sais quelle poudre noire , et m'ordonna de frotter les ducat* triés , en apjDujant fortement sur le drap.

Quant à lui ;, il se plaça devant la table sur laquelle étaient dressées une loupe et deux bougies j Jodel lui présentait les ducats^ et lui, après les avoir regardés par le moyen de la loupe, les rognait avec des ciseaux fourchus d'un acier très fin. Je ne sais combien de ducats nous ont ainsi passé entre lesmains,maisà l'aube du jour, j'avais déjà usé trois coupons de drap, et Mofclii avait rempli une tasse à café de ses rognures. Les inten-

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dans reçurent ensuite leurs ducats bien comptés^ sans s'inquie'ter du poids; Mofclii paya leur complaisance de quelques pièces d'or tirées de sa propre bourse, et ne voulut rien prendre ,ni pour la nourriture de leurs chevaux, ni pour la dépense qu'ils avaient faite eux-mêmes ; au contraire il leur offrit, à chacun, deux bouteilles de bon vin pour la route. Vers le soir, Mofchi brûla les morceaux de drap et fondit les rognures dans un fourneau dressé pour cet usage dans sa petite chambre. Notre travail de la nuit lui procura un morceau d'or gros comme le poing. C'est ainsi que nous rognions les ducats, en séance permanente, toutes les fois que des hommes de confiance et des commissionnaires de riches panes , s'arrêtaient chez nous , ou lorsque des

inarchantlsct des particuliers même confiaient à Mofchi de l'or pour quelque spéculation prive'e.

Un malin, de très bonne heure, Mofchi m'e'veilla en me disant que j'allais le suivre dans un voyage de quinze jours et qu'il fallait partir tout de suite. Rifka mit dans un petit coffre un habillement complet et tout neuf de Mofchi : le sarrau noir, soie et coton, qui s'agraffe depuis le collet jusqu'à la ceinture , la mante noire de soie avec ses glands qui vfennent s'attaclier et pendre sur la poitrine, une paire de bas gris, des souliers neufs et un chapeau à larges bords; elle y mit ensuite deux chemises parce que nous devions être deux semaines absens.

Elle remplit un paiiier à part de provisions de bouche, qui consistaient en une

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bouteille d'eau- de-vie de sabat, ainsi appelée à cause de sa qualité qui la rend digne d'être bue le jour du sabat , en chantant le jojeux înaïophis ( i) j en deux iromages de koscher (2) faits à la maison^ en deux gros raiforts , vingt-quatre gousses d'ail, douze liarengs, deux pains blancs, deux ou trois livres pesant de craquelins et de croquets , et un petit morceau de chevreau en rôti froid. G'é-

(1) Les juifs de Pologne n'ont point tle paroles pour leurs chants ; ils chantent sans articuler aucun mot; le plus joyeux de leurs chants est nommé le maïophis , ils manquent rarement de l'entonner le jour du sabat.

(2) Tout ce qui est de fabrique juive , est appelé parles juifs koscher , dQS\.-]x- Aire , p m-) tout ce qui est fait par les chrétiens est appelé unpur.

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talent là toutes les muiiilions de bouche destiiie'es à cinq voya<,^eurs pour quinze jours. La compagnie de Mofclii était :

un charretier juif , Josse, gendre du patron, son neveu Katsaël , et moi , malheureux. On me donna à porter la caisse et la corbeille, et comme je fis observer à Rifka que les subsistances seraient insuffisantes, elle se ITicha et me dit avec aigreur : — Tais-toi , ^oï (i)! Vous ne sonzez tous qu'à boire et à manzer , et vous ne sonzez pas que chaque miette oie biscuit coûte au menaze. Il faut auzourd'hui regarder à l'arzent, car les temps sont durs. — L'argent ne vous manquera pas si vite j il y en assez chez

(i) C'est ainsi que les juifs appellent les chrétiens ; goï est synonime du mot KxyxS' giaour.

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VOUS ^ Dieu merci: dis- je entre mes dents ,

en reprenant ma corbeille. Tout-à-coup

elle entra en fureur : — Quoi, tu oses

dire qu'il y a chez nous beaucoup d'ar-

zonl ? Herch'iou ! as-tu compté notre

arzent? l'as-tu vn? Herch-tou\ Ah! ho-

moTite; ah! douga ! tu oses dire qu'il y

a chez nous de l'arzent (i). — La juive

en parlant ainsi fre'missait et pâlissait de

rage -, elle agitait ses poings devant ma

lace, et vraisemblablement elle m'aurait

(») Herch-tou est la phrase allemande hôrst du , entends-tu , défigurée pour le sens comme }^iîr la prononciation. I*es juifs, et eurlout les femmes juives, en Pologne, emploient le mot herch-ton à toute occasion , comme on dit en France : titn^ ! Les mots homonte ( harnais ) et douga ( joug ) sont des injures qu'on adresse dans la colère aux valets et aux paysans.

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tattu comme plâtre , si je n'eusse reculé en criant au secours^ et en disant :

« Pourquoi te fâclies-tu ainsi contre moi ,pani-arendarcha ! si lu me frappes, je jetterai-là ma charge et me sauverai! )) Mofclii accourut à nos cris , et lorsqu'il eût appris le sujet de la querelle , il entraina sa femme dans une autre chambre où ils parlèrent d'abord très haut , puis très bas, et Rifka revint à moi, caressa doucement ma chevelure , et me donna un gros craquelin : — Ne sois pas fâché , Vanka! me dit-elle, ze vais mettre pour toi dans le panier un bon morceau d'oie fumée , et si nos zuifs veulent aussi se régaler , eh bien ! qu'ils le fassent pour leur arzent, n'est-ce pas?

Nous logions depuis quelques jours un des propriétaires des environs j la

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