TOME I. i
ïGl LE JUIF.
veille du départ de Mofclii , sur le soir y ce propriétaire se fit servir du punch pour lui et pour le patron qu'il pria de s'asseoir près de lui ^ et la conversation s'engagea. En général , la plupart des petits propriétaires regardent les juifs comme instruits de toutes les affaires , sans excepter celles de la politique , et au lieu de s'abonner à quelques journaux , ils consomment , en vin et en punch, l'argent qu'il faudrait payer pour l'abonnement^ et, le temps qu'ils devraient employer à la lecture , ils le donnent aux juifs qui ne demandent pas mieux que de les entretenir , quitte à leur donner des nouvelles du monde entier • c'est pour eux une affaire d'improvisation, et puis cela rapporte. La porte servant de communication ^ entre
LE JLIF. î63
la chambre de ce particulier et la cliambrette où j'e'tais , se trouvait ouverte; j'avais ordre de trier , à la lueur d'urnj lampe , des plumes destinées à bourrer des traversins ; on ne voulait ])as que je restasse une minute dans l'oisiveté' parce que, dans le syslerac juif, un domestique ne mange pas un morceau de pain qu'il ne l'ait bien gagné. Je pouvais tout entendre distinctement,, mais tant qu'ils parlèrent du commerce, de l'économie , de la guerre et de M. le gouverneur , je ne fis aucune attention à cequ^ils disaient. Enfin ils étaient venus à parler du voyage que Mofclii allait faire dès le lendemain , et ceci m'avait rendu attentif. — Il est inconcevable, Rébé (i) Mofchi ,
{ï) Rébé signifie monsieur, dans le dialecte ou jai-gon des juifs polonais.
iGi LE JUIF.
disait le particulier , que , faisant dans ce district un nombre infini d'affaires , tu te sois avisé d'aller prendre à ferme des cabarets dans un bien situé à plus de vingt milles du lieu que tu liabites. Je sais qu'outre la ferme de tes cabarets , tu y fais engraisser des bestiaux, que tu fabriques delà potasse, du goudron, mais tu aurais pu avoir tout cela sous la main. Il n'y a pas un propriétaire qui ne fit affaire avec toi , et moi tout le premier. — Ce sont des circonstances particulières, mon illustre seigneur, répondit Mofclii , qui m'engazent à tenir une ferme si loin de chez moi. Tous les parens de ma femme vivent dans ce canton là j z'ai donné à tenir, par motif de bienfaisance , tous mes cabarets à cette pauvre famille. On se défait là-bas de la po-
LE JriF. l()5
tasse et du goudron plus avantazeusement qu'ici , vu que le bien dont nous parlions est sur la frontière même. Pour' moi^ ze n'ai et ne prétends aucun gain à tout cela, et si ze vais là deux fois par an, ce n'est que pour y veiller au bon ordre, pour régler les comptes, pour acquitter le prix de la ferme,de mes propres fonds j les profits restent tous aux parens de ma femme à qui z'ai le plaisir de faire du bien.
— C'est louable , c'est très louable , Kébé Mofclii , s'écria le propriétaire j cet exemple devrait être imité parmi nous autres chrétiens; et, pour dire la vérité, rien d'absurde comme tout ce qu'on dit des juifs; on exagère par trop en parlant de leurs vices; ce seul exemple de désintéressement, de dévouement pour une
l66 LE JUIF.
famille qui ^ après tout, n'est pas la vôtre.... Ali! c'est beau , Re'bé Mofchi ; moi je suis juste , et »
En ce moment on m'appela pour souper, et je regrettai , en sortant de la chambrette , de perdre la suite d'un si bel entretien. Le lecteur va bientôt savoir ce qu'il faut croire du dévouement, du dësinte'resstment, delà bienfaisance et du renoncement à tout gain quelconque de la part des juifs.
Revenons à notre départ. 11 se trouva à la porte une longue britchka (i) couverte de toile sale , barbouillée de cambouis et de boue ; on y altcla trois rosses efflanquées couvertes d'un très vieux harnais de maître,réparé avec de l'écor-
( i) Grossier équipage de vo3^^ge.
ce de bouleau; les rênes étaient de vieilles cordes noue'cs en vingt endroits ; on jcla dans cet e'quipage des coussins et des oreillers -, on y déposa un coffre , deux caisses et le panier , et nous partîmes. Mofclii , Josse et Katsaël , enveloppés de robes de chambre crasseuses , et le bonnet de nuit sur la tête , se placèrent sur les coussins, où ils étaient bien serrés les uns contre les autres ; je m'assis devant eux sur le coffi'e aux habits. Comme nous étions en automne , on m'avait acheté au marché une vieille capote , et on me donna une casquette qu'un laquais ivre avait ouloliée au cabaret ; cette maudite casquette trop grande pour moi me tourmenta singulièrement en retombant sur mes yeux au moindre cahotement de la britchka.
lOS tE JUIF.
Nous fimes route durant deux jours et demij le troisième, à midi, nous quittâmes le grand chemin, et l'e'quipage s'arrêta bientôt devant un petit cabaret, à une certaine distance d'un village misérable formé par la réunion de dix cabanes. Le maître du cabaret parut se réjouir de notre arrivée , et il envoya promptement trois paysans je ne sais où avec des lettres. A la nuit tombante il arriva encore des juifs , les uns à cheval sans selle, d'autres en télé gués (i), et pendant que la femme jwive préparait le soupe, il se forma une assemblée d'environ vingt individus. Ordinairement il se réunissait aussi dans ce cabaret des paysans , pour fumer , boire- de l'eau-
(i) Petite charette.
de- vie à crédit, se re'galer de poisson sec, et pour jaser^ à la lueur d'une lampe , sur le compte de leur seigneur et de son intendant. Les juifs laissèrent causer les paysans et allèrent s'enfermer dans une autre chambre où ils conversèrent très haut , parlant tous à la fois par intervalles. Après la séance , le cabaretier chassa de chez lui les paysans sans aucune cérémonie, disant seulement qu'il lui fallait bien vite dresser des lits pour ses hôtes. Quelques uns s'obstinèrent à ne pas quitter encore le cabaret , mais il leur donna de l'eau-de-vie et du tabac pour qu'ils allassent boire et fumer les uns chez les autres , et ils se retirèrent en chantant dans le village.
Vers minuit, un je ne sais quel monsieur ad'riva à cheval 3 il resta une demi-heure