‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russe (volume 2)Chapitre 21 sur 36 · TOME I. i · texte numérisé non relu

TOME I. i

lete à télé avec Mofchip comme j'e'cou-» lais à la porte, je vis bien qu'il s'agissait d'une somme que mon maître finirait par compter au monsieur ; en effet , ils se frappèrent dans la main et Mofclii donna des ducats et plusieurs dixaines de roubles en monnaie d'argent. Puis , le monsieur vint boire un bon verre d'eaude-vie à la santé de Yhonorable compagnie j il alluma sa pipe , remonta ù cheval et gagna la foret. Les juifs soupèrent et partirent aussi successivement. Mofchi et ses compagnons de route s'étendirent tout habillés sur des coussins, et moi, je me couchai sur de la paille.

Quelques momens avant l'aube , le {iatron nous réveilla , et nous allâmes , sur deux télégues attelés chacun d'un cheval, à la foret par une petite route

LE JUIF. t7t

couverte. Je menais celui où se trouvaient assis Mofclii et losse ; le maître du cabaret et Katsaël prirent les devants sur l'autre téle'gae. Le temps me dura beaucoup dans la foret avant que l'aurore parut; enfin, on entendit un bruit de roiies et des cris de voituriers. Mofclîi se réjouit et m'ordonna de pousser en avant. Nous rencontrâmes alors lui convoi de cinquante téle'giies portant des tonnes de goudron et de potasse. Il" ne se trouvait dans cette caravane qu'un seul juif j les voituriers e'taient tous des nioujicks. Mofclii , après avoir cause' un moment avec ce juif, m'ordonna de retourner à la suite du convoi. Nous avions à peine rebroussé deux vers tes, que nous vimi^s arriver droit au convoi, par un chemin de traverse, un détachement des

cosaques de la frontière , et avec eux ce même monsieur qui avait e'té à minuit au cabaret. Ce n'était pas un militaire j il était vêtu en bourgeois. Dès qu'il nous eut vus , il se sépara des cavaliers et suivi de l'officier cosaque seul , il approclia. — Qu'y a-t-il là dedans? demanda l'ofïicier en montrant les tonneaux.—^ Du ijoudron et de la potasse, répondit le conducteur juif. — Est-ce toi qui es le maître? poursuivit l'officier cosaque. — ÎS on, illustre seigneur, non, Votre Essélence ', le maître le voici j et il désigna Mofchi lequel en ce moment descendait du télégue, et, la tête découverte, s'inclinait jusqu'à terre.— -Vous êtes de» coquins j sûrement que vous faites ici la contrebande! s'écria le monsieur en liabit bourgeois. — Il est mal de prendre

les honnêtes zens pour des contrebandiers, monsieur ; dit Mofchi en s'inclinant;Dieu nous garde de faire un pareil me'tier ! JNous sommes de pauvres zuifs , qui trafiquons de suif et de potasse. — Le monsieur, à ces mois, descendit de cheval, tira de la selle de son cheval une verge de fer, et d'un sac de cuir un marteau j il se mit à frapper sur les tonneaux, en écoutant le son qu'ils rendaient, puis les sonda inte'rieurement au moyen de sa verge de fer; enfin il laissa passer les paysans avec leurs téle'gues, et s'écria d'un air mécontent : « Il n'y

a rien à faire; ils ont dit vrai

Allez donc, allez à tous les diables! » Pendant l'opération du marteau et de la sonde, l'officier cosaque, qui était resté à cheval, regardait attentivement, épiait

les gestes du monsieur vêtu eu hal^it bourgeois; mais, voyant que notre de'claration se trouvait confirmée par l'épreuve, il nous laissa cheminer en paix et passa outre avec sa troupe.

Mofclii ne jjut contenir sa joie , et dès que les cosaques furent hors de la portée de notre vue, il se mit à faire claquer ses doigts , et chanta : AtrapirLl atrapirt !

Nous arrivâmes bientôt au cabaret ; ou rangea les tonneaux dans un hangar fermé, et l'on renvoya les paysans après avoir payé leurs services , une partie en argent, mais une plus grande partie eu eau-de-vie, en tabac et en harengs.

Lorsque nous eûmes dîné et pris un peu de sommeil, Mofchi s'enferma dans le hangar avec losse, Katsaël et moi. Je

fus singulièrement frappé de le voir assis et fort occupé devant ses tonneaux. Dans le milieu de chaque tonneau il y avait en effet du goudron et de la potasse , mais aux deux bouts, était un double fond qui se démontait, et il se trouvait là des marchandises d'un grand prix :

des étoffes de soie , des toiles fines, des pièces de batiste , des dentelles , des parfums et de la quincaillerie d'un travail exquis. lodel tira d'une caisse des coins , des poinçons , des cachets , puis de l'encre rouge et de la noire , puis un réchaud où il versa du charbon; on mit 3ur ce réchaud del'étain en dissolution , et tandis que je soufflais les charbons^ Mofchi assisté de ses deux acolytes, se mit à poinçonner et à plomber les marchandises, exactement comme plus lard

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je l'ai \u pratiquer dans les douanes. Il arriva dans la nuit quatre immenses fourgons juifs dans lesquels on empila les marchandises , les unes en balles , les autres en caisses , et ces fourgons partirent sous la conduite de losse et de Katsaël ; Mofchi me prit avec lui dans cette même britchka qui nous avait amenés.

J'ai dit que Mofchi avait cru s'absenter pour quinze jours, mais il ne fit qu'une absence de huit jours , parce que ses marchandises étaient arrivées d'au-delà des frontières une semaine plus tôt qu'il ne s'y était attendu. La joie fut si grande chez nous que Rifka, le jour suivant , qui était le jour du sabat , pétrit des ,quteaux de pavot au miel , fît un pâté à la graisse d'oie , et un rôti d'oie par la même occasion ; elle prodigua son vermicelle

et prépara un plat de carrottes assaisoii" nées au miel , à la graisse et aux épiées ; enfin Rifka, au milieu de toute sa joie ne m'oublia pas même , car elle me don* na à goûter du vin de koscher.

Mofclii fit déclarer , par ses facteurs et commis , qu'il voulait reconnaître une faveur que le ciel venait de faire descendre dans sa maison , en répandant quelques bienfaits. Lorsqu'il prétait sur gages, il prenait ordinairement deux pour cent^ par semaine^ il avait fait vœu de ne prendre durant un mois entier , qu'un copeck et demi par rouble de tous pauvres et de tous nécessiteux qui se présenteraient. Les facteurs de Mofchi firent part de cette disposition bienfaisante de leur patron à tous les joueurs , libertins et ivrognes, et Mofchi eut à

endurer là-dessus les reproches et les criailleries de sa femme ; l'excessive bonté de cœur de Mofclii , à ce que dirait Rifka, devait aboutir tôt ou tard à leur ruine complète.

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