‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russe (volume 2)Chapitre 22 sur 36 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

IiE PROCUREUR.

JNous entrions dans l'hiver, il y avait plus de tracas que jamais dans la maison de Mofclii , et ma besogne se trouvait fort augmentée. Les caisses , les ballots et les gens s'arrêtaient fréquemment chez lui. J'étais préposé au soin de ce même logement qu'avait occupé Miiovidiue. Outre la charge d'allumer les poêles , de porter l'eau , de nettoyer les chambres, j'avais fonclion spéciale de m'embusquer aux portes et d'écouter ce

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que disaient entr'eux les voyageurs > nommément les officiers civils. Il m'était surtout recommandé de prêter la plus grande attention , s'ils venaient à prononcer certains mots , tels que : recherches ^ arrestation , confiscation , faussemonnaie , contrebande. Quoique je ne comprisse pas bien le sens de chacun de ces mots, je devinais sans peine leur analogie avec les opérations clandestines et avec les risques des enfans d'Israël ; aussi n'aurais-je fait aucun cas des ordres de Mofchi , si l'appât d'une re'compense ne m'eût séduit , et si la faim ne m'eût forcé d'être l'instrument de la politique juive. Mais cette existence commençait à me peser tellement , que je résolus de fuir à la première bonne occasion que mon étoile m'amènerait. Une

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saule chose me retenait encore , c'e'tait le manque d'un vêtement chaud avec lequel je pusse braver les intempéries de la saison.

Un soir qu'il commençait à faire sombre^ plusieurs équipages s'arrêtèrent sur la place du marche , à deux cents pas de la maison. Mofchi se pre'cipita au devant et , s'arrétant à la portière d'une voilure à quatre places, il fit de grands salamalecs en proposant aux personnages qui se trouvaient dans le carrosse , un bon logement dont il exalta la commodité ; il vanta sa maison , ses comestibles , son fourrage , la modération de ses prix; il se recommanda comme étant un homme bien connu pour sa probité, pour sa serviabilité. La jolie apparence de sa maison, comparée aux autres,

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parla mieux en sa faveur qu'il ne le faisait lui-même, et les e'quipages défilèrent successivement au pied du perron , à la ijrande satisfaction de toute la famille juive.

Rifka et ses filles reçurent les nobles liùtes , et Ton m'envoya brutalement , avec une servante , balayer les chambre*, essuyer partout la poussière , et enlever promptement de dessus la table les restes d'un régal qu'avait offert Mofchi^ le malin même , aux membres de la magistrature de la ville , parce qu'il avait sur les bras je ne sais quelle affaire CC effets mis en gages chez lui , et altérés , reçi/s 7'rais , et rendus faux. ISous avions à peine fini de remettre tout en ordre, que les voyageurs entrèrent dans la chambre. Je restai planté près de la porte pour les

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regarder. Le premier qui parut était uii Jiomme petit , maigre et pâle, enveloppé d'une fourrure épaisse et légère^ ses yeux brillaient comme ceux d'un renard.

D'un seul regard il vit tout ce qui se trouvait autour de lui , et il passa dans l'autre chambre où il se mita désencombrer son cou j sa tête et ses épaules. Deux petits garçons et deux jeunes demoiselles de douze à quatorze ans, tous renflés d'une maison de vêtemens qui les rendait semblables à des limas à coquilles , venaient à la suite de leur père. Madame , qui les suivait , était une femme maigre dont l'œil annonçait aussi de la malice 3 elle marchait gravement comme certain reptile immonde que je n'ose lîommer. Après elle venaient une troupe de servantes, de bonnes et de laquais,

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portant cartons, corbeilles, coffrets et sacs de voyage. Le premier bonjour que nous dit, à la servante de la maison et à moi , cette grande dame , fut conçu en ces termes: « Hors d'ici, viles pécores! » Après lui avoir fait un salut machinal pour cette avance gracieuse , nous sortîmes et la payâmes de la même monnaie eu nous éloignant.

J'appris dans la chambre commune , que cette famille allait avec des chevaui de louage à Moscou, et revenait d'un gouvernement où le monsieur maigre , qui s'appelait Scotinko (i) venait de laisser vacante la place de procureur. On alluma les chandelles , ou mit de la braise dans la bouilloire de table, et le cuisi-

(i) Scot' ou skof , animal , brute.

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nier de M, Scotinko se mit en devoir d'apprêter le souper de son maître; celui-ci,en attendant le thé^manda Mofclii afin de le questionner, autant par suite de son habitude d'entendre les commérages^ que par le désir de savoir certaines nouvelles.

Deux heures s'étaient écoulées ainsi , et il était nuit, lorsque devant le perron s'arrêta un kibitka (i) , couvert de nattes et attelé de deux chevaux. L'hôtesse ne se dérangea pas pour aller accueillir le nouveau venu. 11 entra donc un monsieur d'une taille haute, gros et gras , qui , après avoir été informé que toutes les chambres étaient occupées, s'établit

(i) Petite charrette de voyage, légère, et non-suspendue.

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