CHAPITRE IX
^ous arrivâmes sans encombres à Moscou. Déjà un appartement avait été' loué et meublé par des gens envoyés deux mois à l'avance. M. Scotinko avait à Moscou un assez grand nombre de connaissances parmi les employés de diverses administrations; ceux-ci venaient avec leurs femmes dîner une fois par semaine, et jouer aux cartes; deux soirées étaient exclusivement consacrées à ce passe temps. M. Scotinko ; peu de jours
après son arrivée, donna un gouverneur français à ses lîls ^ et une daine française pour maîtresse à ses filles. De plus , il venait chaque jour à la maison des maîtres au cachet , pour leur enseigner ditfe'rentes choses. Pour moi, étant au service des enfans , je ne'toyais tous les matin la chambre d'études , et pendant les leçons , je me tenais debout contre une porte attendant quelqu'ordre de mes jeunes maîtres ou de leur gouverneur. Je servais aussi à table, et je faisais les commissions de madame Scotinko en différens magasins; je portais, chemin faisant, les billets qu'elle écrivait à ses amies -, j'allais à la pharmacie avec des ordonnances du docteur, et j'en revenais avec des poudres , des pillules et des drogues de toutes les couleurs 3 j'étais
d'ailleurs chargé de nourrir des chiens et des oiseaux dont madame raffolait.
J'étais donc , comme on dit , un petit factotum. On m'habillait en petit justeau-corps de cosaque et l'on m'appelait le Cosaque.
-' Etant naturellement tloué d'une bonne mémoire et de dispositions heureuses, j'appris en quelques mois, avec l'aide de notre cuisinier , à lire passablement tout un abécédaire russe , et à compter selon les quatre premières règles de l'arithmétique,- et comme j'écoulais tout ce qui se disait aux leçons des fils de mon nouveau maître , je retins bon nombre de mots soit allemands soit français,- mon oreille se familiarisa par le même moyen avec une foule de noms historiques et de dénominations géographiques. Quelque-
fois les maîtres , frappés de mon intelligence et de ma curiosité , me demandaient pour s'amuser après la leçon ;, ce que j'en avais compris^ puis ils m'expliquaient ce qui m'avait échappé. Ainsi , je devins savant, très savant.... pour nn laquais.
J'étais content de ma condition en me comparant à ce que j'étais chez le juif Mofchi,et quoique, en général, les gens fussent on ne peut plus mal nourris chez M. Scotinko, plutôt par son insouciance que par avarice , j'avais dans sa maison des prérogatives qui m'indemnisaient de ce que j'avais à souffrir d'ailleurs. J'avais à ma disposition les restes du déjeûner et du souper des enfansj à la pharmacie, dans les magasins de modes et en d'autres maisons où j'allais pour les com-
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missions de madame, on me donnait toujours quelques sous pour mes crotjuets selon l'expression adoptée; puis, j'avais e'tabli pour le dimanche et les fêtes , dans notre cour, sous les remises, quelques jeux auxquels prenaient part les petits polissons du voismage et les jeunes postillons; soit bonheur, soit adresse , je gagnais presque toujours. Je parvins ainsi à me créer un produit plus que suffisant pour appaiser ma faim en cas de besoin , et même acheter mainte friandise qui aurait pu me tenter. Ce fut de cette manière que je passai dans la maison de M. Scotinko dix-huit mois entiers sans songer à l'avenir, sans prévoir aucune amélioration dans mon sort.
Mes espérances les plus hautes se bornaient à devenir par la suite le valet de