TOME I
2lB MA TANTE.
Alors, la clame se couvrit les yeux de 50U mouchoir, et resta muette durant quelques minutes. Eufin, me baisant à la joue comme une personne qui ne peut modérer ses mouvemens , elle me demanda Tadresse de M. Scotinko; après quoi elle me fît présent de cinq roubles, et me défendit de raconter à qui que ce fut les détails de cette rencontre et les questions qu'elle venait de m'adresser ; puis elle dit que bientôt nous nous reverrions j enfin, elle monta en voilure et disparut.
Je suivis cet équipage des yeux tant que je pus l'apercevoir, et je rentrai dans le magasin. Comme j'avais toujours été frais et joli de figure, il était souvent arrivé qvie des inconnus , particulièremeiit de* femmes , s'étaient arrêtés devant moi
MA TANTE. 2If)
tlansla rue^ et m'avaient même caresse sur les joues ; mais aucune de ces circonstances ne m'avait frappé comme celle de ce jour-là. Mon cœur battait avec force; le bel exte'rieur de la dame, ses gr.'inds yeux noirs , l'expression de ses traits se représentaient continuellement à mon imagination j sa voix tendre retentissait sans cesse à mon oreille et ses moindres paroles s'étaient gravées dans mon esprit. Je retournai préoccupé de ces idées à la maison , où tout me parut singulièrement triste. L'image de la bonne dame me tint presque toute la nuit éveillé; plusieurs fois même je me levai; je me mis à pleurer du chagrin de n'avoir pas des maîtres aussi caressans que cette dame ; je formais le vœu de la revoir , me flattant qu'en ce
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cas elle voudrait bien me prendre à son service, et que je l'aimerais plus que ne faisaient ses autres domestiques; les sentimens de cette nature étaient les seuls (jue je comprisse alors.
Le lendemain , à midi , il s'arrêta à notre porte une voiture attelée de six chevaux , avec trois laquais en livrée.
L'un des laquais entra dans l'anti chambre et dit aux nôtres d'annoncer à M.
Scotinko le prince Tschvanof, qui désirait lui parler au sujet d'une affaire importante. M. Scotinko, qui se trouvait encore en robe de chambre, se fit promptement passer un frac et attendit le prince dans l'antichambre même. Le prince était un homme de soixante et dix ans j son visage était orné de rides et de taches rouges jusque sur le nez; sa tcte chauve
était couverte d'une couche de pomadf:
saupoudrée de blanc; les restes de sa chevelure argente'e étaient arrondis en houcles outressésen nattes. 11 avait beaucoup de peine à mettre ses jambes en mouvement, et deux grands laquais^ le tenant sous les aisselles , le faisaient cheminer avec autant de précaution que s'il eut été de cristal, et d'un travail précieux, que l'on peut mettre en pièces au moindre choc. M. Scotinko accueillit le prince avec les démonstrations du plus humble respect, et le fit introduire dans le salon j mais comme le prince désirait un entretien qui ne pût être interrompu, il fallut que M. Scotinko fit à lui seul l'office des deux laquais, et le guidât jusqu'en son cabiuet,où ils se tinrent enfermés une heure environ. Enfin, M.
af22f MA TANTE.
Scotinko, entr'ouvrant la porte de son cabinet et passant la tête entre les deux battans, m^aperçut et m'appela. Je pensai qu'on allait m'ordonner d'a[)porler à sa Grandeur quelque liqueur choisie ^ pour relever ses forces $ quel ne fut pas mon e'tonnement lorsque M. Scotinko dit au Prince, en me montrant du doii;l : « Le voici! w et que le Prince me regarda au visage , me pinça le'gèrement le menton , en disant je ne sais quoi dans une langue e'irangère. « Vanka, me dit M. Scotinko , sa Grandeur va t'emmcner à l'instant j je n'ai plus aucun droit sur toi; voici ton bienfaiteur. » Je fus si étourdi de ce que je venais d'entendre, que, ne trouvant plus de voix pour répondre, je restai un moment immobile comme un marbre. Le Prince se leva ,
tendit la main à M. Scotinko , et , s'appujant sur mon épaule , il gagna la.
porte, puis le salon, puisl'anticliambre où je fus relayé par les laquais j là M. Scotinko ajouta à ce qu'il m'avait dit dans le cabinet : « Eh bien ! adieu , Vanej tu n*es plus mon domestique j va, suis sa Grandeur. » Le valet de chambre me tendit mon bonnet et je suivis le Prince sous l'auvent qui servait de pe'ristyle. Je fus presque épouvanté quand le Prince m'ordonna d'entrer dans la voiture où l'on venait de le hisser, et de ni'asseoir sur le même siège à ses côtés. Mon trouble était tel que je n'osais ni respirer ni lever les yeux. Par bonheur, le Prince ne soufla pas le mot et s'assoupit. Mon cœur battit avec une nouvel le force lorsqu'il s'éveilla ; la voiture venait de
s'arrêter devant un hôtel magnifique- J'ai souvent éprouvé que Fincertitiule est un mal réel et pire que le mal même. A peine fûmes-nous entré dans des appartemens tout resplendissans d'or , de bronze , de porcelaine , de superbes tapis et de tableaux, que le Prince se mit sur un sopba et ordonna qu'on fît venir l'intendant. Pour moi, en attendant, je me tenais contre la porte d'où j'examinais toutavec ébabissement. L'intendant parut, et le Prince lui dit: — Emmène avec toi cet enfant chez tous les tailleurs, chez toutes les couturières, achète lui du plus beau linge, des habits à la mode pour les jeunes gens de son âge , forme lui un trousseau comme s'il était fils de prince; fais-le baigner, laver et coiffer avec soin, et dès que la l'auras liabillé,
va le présenter à Adélaïde Pe'troAvna.
Est-ce entendu? — J'ai compris Votre Grandeur. — Que tout cela soit exécuté à six heures ; j'irai moi-même aujourd'hui passer la soirée chez elle. — L'intendant me fît signe de le suivre et je sortis.
Monsieur l'intendant ne m'adressa pa& la moindre question; il me fit asseoir côte à côte avec lui sur un drochki de louage (i), et me transporta chez un tailleur. Il me laissa en celle maison après avoir enjoint au tailleur d'exécuter tout ce que désirait le Prince , et il ajouta qu'il reviendrait me prendre dans quelques heures. La femme du tailleur se
(i) Le drochki est d'origine tartare; on i'j place à califourchon^
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jiâta d'amer ra'acheter du linge ; son mari me trouva dans son magasin un charmant habit tout prêt: veste et pantalon de Casimir, couleur violette , à boutons reluisans. Un cordonnier m'apporta de»
souliers. Mes cheveux étaient coupés à la russe , en liijne droite sur le devant et sur le derrière de la tête , les oreilles couvertes. Il vint un coiffeur qui me dégagea la nuque et les oreilles , puis avec un fer chaud , il mit toute ma chevelure en anneaux qui semblaient se multiplier sous ses doigts. La maîtresse du logis revint bientôt avec du linge parmi lequel était une collerette brodée. Elle s'acquitta elle-même du soin de me laver et de m'habiller j mes joues étaient si vermeilles , qu'elle ne put résister à son envie d'y appliquer un gros baiser. J'eus
peine à me reconnaître , lorsque je me regardai dans la i^lace , et me persuadai avec une sorte d'ori^ueil que je surpassais en beauté les enfans Gologordo'svski , Scotinko , et tous ceux que j'avais vus chez eux. M. l'intendant qui survint immédiatement, fut aussi surpris de me voir si changé. 11 m'emmena j nous nouA mîmes encore sur le drochki de place et" nous partîmes pour l'endroit qu'avait désigné le Prince. Je ne demandai point à quoi l'on voulait m'employer dans cette soirée où devait se rendre le Prince ; je me délectais seulement de me voir , au moins une fois dans ma vie, si bien costumé.
Quand nous fûmes arrivés devant une petite maison de bois d'un aspect agréable, M. l'intendant fit arrêter, et me
conduisit par la main dans cette maison. [Jn laquais nous ouvrit les portes du salon, et je pensai mourir de joie et de saisissement à l'aspect de cette même dame qui, la veille, m'avait adresse' diverses questions dans le magasin de modes, La dame fit aussi un cri de joie, elle se jeta sur moi , me couvrit de baisers et me fit passer dans une autre chambre , après avoir renvoyé l'intendant. Dès qu'elle fut seule avec moi , elle m'ordonna d'ôter ma veste, et m'ayant fait asseoir près d'elle sur le sopha , elle regarda le signe que je portais sur l'e'paule gauche et se prit à pleurer. Et moi aussi je pleurai , sans me rendre mieux compte du chagrin apparent delà bonne dame que de sa joie si manifeste. — Mon cher petit Vane , me dit-elle, tu ne serai; plus
lui valet; tu es mon proche parent , lu est le fils de ma sœur, tu dois m'appeler ta tante , et ne dire, surtout, à personne ce cj^ue tu as été' jusqu'à ce jour. ïu es désormais un jeune gentiliiomme tout commeles enfans GologordowskietScotinko. — Oh1 non , ma tante , répondisje , je vaudrai mieux qu'eux. Ils se conduisent très mal avec les petits garçons pauvres et avec les valets ; ils font de grandes fautes , puis ils trompent leurs parens, et n'apprennent rien. — Ma tante me baisa pour toute réponse. Que désires-tu , Ivane? me demanda-t-elle ensuite. — J'ai bien faim , ma tante. — Elle sonna , une servante parut ; ma tante lui donna ordre de me faire dîner , en lui déclarant ce que j'étais ; puis elle lui commanda d'arranger convenablement la chambre qui m'était destinée.
s3o MA TANTE.
Ma tante Adélaïde Pétrowna était une femme à peu près de treiite ans ; la fraîcheur de son visage la faisait croire beaucoup plus jeune. Elle e'tait une beauté dans toute l'acception du terme.
Ses cheveux noirs, moelleux comme le duvet , relevaient l'éclatante blancheur de son teint j le plus pur incarnat colorait ses joues. Ses traits étaient réguliers , et sa physionomie ravissait par un sourire plein de grâce, et par l'expression d'une bonté de cœur peu commune.
Ses yeux noirs , ornés de longs cils et surmontés d'élégans sourcils, attiraient les regards des autres comme l'aimant attire le fer. Ses lèvres fraîches et vermeilles et SCS dents blanches comme l'ivoire appelaient le baiser. Elle était de haute stature et avait un port de reine.
Mi. TAISTE. 23l
-Eu un mot , l'extérieur de ma tajate e'tait admirable; ses manières douces, et ses paroles plus douces encore ajoutaient du charme à sa beauté'. Ma tante parlait français et italien ; elle jouait parfaitement du clavecin et chantait comme 1« rossignol. Elle vivait dans l'aisance; son logement e'tait assez spacieux et somptueusement meublé. Sa maison se composait de deux laquais , de deux servantes, d'un cuisinier, d'un cocher et d'un homme pour les gros ouvraf:;es. Elle avait deux beaux chevaux dans son écu^rie ; enfin elle ne manquait de rien. Elle recevait beaucoup de monde, mais peu de femmes et toujours des étrangères et des actrices. Il y avait chaque semaine chez ma tante une soirée musicale ou aftluaicntdes gens à voitures,de$ pcrsomies
!?.O^i MA TANTE.
de marque , la plupart, gens d'un âge iivancé. Les hommes d'un âge moyen et les jeunes gens n'y venaient qu'avec leurs vieux oncles , et cela était très rare. Ma tante recevait , d'ailleurs , tous les jours à l'heure où Ton prend le the' ; quelques personnes dînaient ou soupaient de temps à autre. Le prince Tscîivanof ne laissait passer aucun jour de la semaine sans venir voir ma tante ; il était chez nous comme un père dans sa maison. Les valets lui obéissaient comme à un maître , et mti tante se soumettait à ses avis en tout point , souvent même à contre cœur comme je l'ai remarqué. Quelquefois^ dis-je, le Prince, dans le tête à tête, se fâchait avec ma tante qui toujours pleurait en pareil cas , et quelquefois même se trouvait mal ; et alors , le Prince
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lui baisait les mains , lui demandait pardon, et l'on redevenait bons amis comme devant. Toutefois, je voyais, je comprenais trèsbienqae les visitesdu Prince pesaient à ma tante ; toujours elle souffrait quand sa voiture arrivait à la porte, et toujours elle souriait , et respirait plus librement quand le Prince et la voiture avaient disparu.
Ma tante e'tait une de ces femmes qui regardent la beauté comme la première des qualités humaines, la parure comme le premier besoin de la vie , l'admiration des hommes , la jalousie des femmes , comme la premier plaisir de son sexe.
Elle employait la plus i,n'ande partie de son temps à se parer , et à se montrer eu public dans tout l'éclat du luxe et de la beauté. Il n'y a pas jusqu'à son art