TOME I
tavori j la musique ^ f[ui ne fut à ses yeux en quelque sorte un bon moyen d'attirer chez elle les hommes de la haute société qui, souvent pour elle seule;, étaient amateurs, soi-disant, de l'art musical.
Elle était veuve d'un italien nommé Ba- 7'itono, qui donna assez longtemps des le/;'ons de musique et de chant dans la ville. Je ne pus rien savoir de la naissance de ma tante j elle n'avait jamais parlé à qui que ce fût ni de ses parcns, ni du lieu de sa naissance. Elle se disait Russe, et allait quelquefois à l'églisft russe à la messe ou aux vêpres , mais ce n'était qu'aux grandes fêtes. A l'époque où je vins m'établir chez elle, elle était particulièrement liée d'amitié avec un jeune gentilhomme, pauvre, nommé Séméne Séméno\yitch Plaisirine ^ em-
ployé dans une cliancellerie à Moscou.
Il se chargeait de toutes les commissions qu'il plaisait à ma tante de lui dornier ; il l'accompagnait au théâtre, aux concerts, à la promenade, cl je le voyais plusieurs fois la semaine à la maison , toujours dans les heures où le vieux prince Tschvanof n'y e'iait pas. Ce n'était que dans les soirées musicales de ma tante que Plaisirine se montrait quelquefois chez elle en présence du Prince^ mais alors il usait avec elle d'une politesse froide, comme s'il eût existé entre eux une simple liaison de dilettantisme, et nullement des rapports intimes. Ma tante avait encore un ami dans un ahbé français nommé Prêtatout; c'était un homme de quarante-cinq ans , d'un cxtéiieur agréable et d'un caractère fort
enjoué. Il était le familier du prince Tschvanof; et vivait , défrayé de tout , dans la maison de Sa Grandeur. Il y touchait même des appointemens, c'est-àdire , une pension pour Féducalion de son fils (qui déjà était au service à St.- Pétersbourg ) ; il était le conservateur delà bibliothèque et des tableaux y et l'homme de confiance pour toutes les affaires qui demandent du secret. L'abbé Prétatout venait aussi presque chaque jour chez ma tante, et, jamais ne s'y rencontrait avec Plaisirine. En toute chose ma tante savait établir un ordre parfait; chaque visite, comme chaque affaire, avait son temps préfixe. La maison avait quatre issues , chacune par une chambre différente et par un côté différent 3 l'une donnait sur la rue, une autre
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SOUS la porte coclière, une troisième sur la cour , et la dernière menait au jardin. Les amis de la maison entraient et sortaient sans se rencontrer l'un l'autre, si tel était le désir de ma tante. Tous ceux qui fréquentaient la maison lui montraient l'afFection la plus vive, mais j'étais surpris et peiné de voir que ces mêmes messieurs qui comblaient ma tante de politesse lorsqu'ils se trouvaient chez elle j ne lui fissent pa« même le plus petit salut dans les rues et au théâtre lorsqu'ils étaient avec d'autres femmes j ils détournaient immanquablement la tétc à droite ou à gauche , faisant mine de ne l'avoir pas aperçue. Les femmes eu la voyant souriaient ou faisaient la grimace ; souvent elles la regardaient ^ et chuchotaient ontr'elles. Ma tante était si
bonne que jamais elle ne se fâchait de tout cela. Elle traitait ses gens avec une douceur exemplaire, et ne grondait que sa femme de chambre , lorsque , en l'aidant à s'habiller, celle-ci mettait dans son service de l'humeur, de la maladresse ou do la lenteur; encore clfaçaitellc bien vite par des paroles bienveillantes et par des présens, l'impression «ju'aurait pu faire sa vivacité dans l'esprit de la pauvre fille , qui elle-même reconnaissait ses torts et était d'ailleurs plus attachée à sa maîtresse que les autres gens de la maison. En un mot, il sutTisait de connaître ma tante pour Taimer ,• et moi qui l'avais connue le dernier , je l'aimais plus que tous les autres; ;i la vérité, j'étais le premier objet de sa tendresse, de sa sollicitude.
MA TANTE. SSq
J'avais une cliatnbre à moi, un bon lit, et une commode pleine d'habits et de linge. Ma tante et la femme de cliam- ])rc me comblaient d'attentions et de friandises du matin au soir. Chaque jour ma tante me conduisait avec elle à la promenade, et se réjouissait de m'enlcndre louer tout haut sur ma bonne mine. Chez nous, tous ses amis me faisaient mille caresses et m'apportaient des bonbons et des joujoux. Trois mois s'e'taient déjà écoulés depuis qu'il s'était opéré une si grande révolution dans mon sort , et je ne pouvais y croire. Quelquefois, la nuit , des songes me reportaient à mon ancienne condition, je m'éveillais en sanglottant et je me mettais à pleurer tout de bon par l'idée d'un retour possible de si affreuses réalités. Je racontais
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toujours mes vilains soni,'es à ma tante , i\\\\ me consolait chaque fois par des assurances que mes misères passe'es n'auraient point de retour, et peu à peu j'en vins à n'avoir plus de pareils songes et j'oubliai bientôt ce que j'avais etc. Cet oubli était bien pardonnable à mon âge j et combien n'y a-t-il pas d'hommes faits qui oublient ce qu'ils furent jadis , et ce qui est pis encore y qui fuient les ^'^'t\f> par qui ils furent tires de la miscre ! Du moins ne leur rcssemblais-jc pas sous ce dernier rapport , car j'idolâtrais ma tante.
Un jour Plaisirine vint de 1res bonne heure ; ce n'était pas son heure accoutumée. On servit le café' et ma tante me fit venir dans sa chambre: — Vane , ton cdn ration va commencer, me dit-elle \
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d'après mon calcul ;, tu dois avoir douze ans. Séméne-Sémënovitch a engagé pour toi des maîtres. Tu apprendras les îan- "ues française et allemande , la danse et le clavecin. Cela te convient- il ? — Si cela vous est agre'able;, clièrc tante, comment cela ne me conviendrait-il pas?
— Eh bien ! souviens toi donc que si tu fais des progrès , tu seras toujours aussi bien vêtu qu'à présent, toujours aussi bien nourri^ que si, au contraire, tu négliges tes études , tu pourras bien redevenir malheureux — Le tremblement me prit à ces paroles, et je dis d'une voix chevrotante : Oh! ma tante , vous verrez comme je serai diligent ! — C'est bien, Vanitclika, me répondit-elle; et s'adressant à Plaisirine , elle ajouta :
— Ça , je vous ai déjà dit qu'il faut lui