‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russe (volume 2)Chapitre 28 sur 36 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

donner un nom ; il faut en finir aujourd'hui même ; cherchez bien. — Plaisirine réfléchit, et après s'être promené quelques instans dans la chambre : — Vous m'avez dit , Adélaïde , que vous avez reconnu votre neveu à sa ressemblance parfaite avec feu son père, et que vous vous êtes convaincue de la vérité de vos pressentimens par l'examen d'une cicatrice provenue de ce que, dans son enfance , on lui a brûlé sur l'épaule une excrescence qui s'y était formée. — Eh bien? répondit ma tante. — Eh bien!

volrc neveu, s'il vous plaît, s'appellera pyjigliine (i); cette dénomination ca-

( ' ) ^yj'g^iJ^n^ ; le brûlé , ou si l'on veut , V homme à la brûlure. On dit aussi Vyjiga , tVnu homme qui a passé par différentes épreu-

ractéristiquo lui rappellera l'heureux changemenl qui , grâce à une brûlure , s'est ope're' dans son sort, et.... Ma tante ne laissa jioint achever: — A merveille ! à merveille ! s'ecria-1-elle; à dater de ce jour, Vanese nommera pour tout le monde Ivane - Ivanovitch FjjighLiie.

Entends- tu V — Oui, ma tante. — Allons, dis comment tu t'appelles? — Ivane Ivanovilch Vyjighine. — Très bien ! dit ma tante -, et qui es-tu d'ailleurs ? — Je suis le neveu d'Adélaïde Pe'trowna Baritono. — On ne peut mieux 1 dit encore ma tante j maintenant souviens-toi que ton père a occupé divers emplois civils , qu'il était gentilhomme, et s'appelait

ves dans sa vie , pour dire qu'il a passé par le feu , comme le métal.

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Ivanof : il avait acquis des biens assez considérables, mais par malheur , il les dissipa et mourut dans le temps de ta première enfance ; et ta mère , ma sœur, noble d'origine , qui s'était mariée d'inclination , est décédée le lendemain du jour où tu vins au monde. Et vois-tu, Vane , comme il ne t'est pas resté de parens après la mort de ton père , il t'importe peu d'être appelé Ivanof ou Vyjighine. — Je me tus , et comme je semblais écouter encore : — Maintenant, Vane, retire-toi dans ta chambre, ajouta ma tante ; demain commenceront tes «tudes. — Plaisirinc , qui avait toujours à la bouche quelque mot pour rire , me dit : Au revoir, Ivane-Ivanovitch Vyjighine. Je vous prie d'aimer votre parrain ; il se recommande à vous. — Ma

tante sourit , et dit à cela : - — Je te pci- .mets d'aimer celui qui se dit ton parrain , mais je te défends bien de lui ressembler^ afin que tu ne mérites pas la qualification de mauvais sujet. — Je connaissais depuis longtemps ces mots français que difïérens maîtres employaient chez M. Gologordowski et chez M. Scotiuko, aussitôt qu'ils s'e'taient délivres des enfans -, c'est pourquoi je n'hésitai pas à répondre : — Ne craignez rien , ma tante j je tâcherai de ne point ressembler à Séméne-Séménovitch.

Le lendemain , il vint pour moi de*

maîtres. D'abord un vieux M. Birzaou-

ye/-(i)^ au visage vermeil où fleurissaient

les pampres de Bacchus sous une couche

(i) C'est-à-dire, buveur de bierre.

246 MON ÉDUCATiON.

de tabac ^ puis, M. Félix, jeune français , garçon parfumeur employé dans une fabrique de pomade , enseignant l'alphabet aux commençans afin de s'instruire lui-même au me'tier de maître et du gouverneur ; parut en même temps M. Schniirnoten (i), allemand, maître de musique soit vocale soit instrumentale j il savait parfaitement la théorie de son art, mais il jouait si mal du clavecin, il cliantait si dur et si faux y que tout le monde chez nous se bouchait les oreilles sitôt qu'après la leçon , il lui prenait la fantaisie de chanter en s'accompagnaiit.

J'allai apprendre à danser, à une école de danse, chez un maître boiteux qui s'était cassé la jambe en jouant le rôle

(i) ScJimiren ^eu allemand barbouilleur.

de je ne sais quel diable, à la repre'senlation d'un grand ballet féerie. Mes maîtres de langues suivaient des méthodes oppose'es. Aussitôt que je sus lirc^l'allemand se mît en devoir de me loger dans la télc les règles de sa grammaire, tandis que le fraiiçais^sans s'inquiéter delà grammaire , me faisait apprendre par cœur autant de mots et de locutions que possible. Gomme on parlait continuellement français à la maison , et que presque toutes nos connaissances, comme à l'envi l'une de l'autre, me questionnaient à dessein de voir les progrès que je faisais dans l'étude du français, je me mis en fort peu de t^mps en état de babiller et d'entendre facilement tous les entretiens , à la grande satisfaction de ma tante. Dès que j'en fus à comprendre

aussi ce que je lisais , M. Félix me mit à la grammaire , ou du moins il m'expliqua ce que sont les ^'enres, les nombres ;, les noms substantifs et les adjectifs^ il m'apprit quel est l'usage de l'article , et me fit conjuguer les deux verbes auxiliaires. Au bout cl'unan d'e'tude , je parlais français presqu'aussi bien et pour le moins aussi hardiment que les personnes de notre socie'té; mais, pour ce qui est de l'allemand, je me traînai à peine jusqu'aux conjugaisons. Je jouais du clavecin incomparablement mieux que mon maître , et je cliantais si agréablement que , même dans nos soirées musicales , j'abordais franchement un solo. J'avais fait de l'étude de la danse ma récréation ; dans l'espace d'un an, j'appris non seulement la vaLic et la contredanse , n)ai!»

encore le menuet, l'allemande; la malacloure, la tempête, et toutes les danses qui e'taient à la mode à cette e'poquc. Dans ma quatorzième année, après une seule année d'éducation, j'e'tais^ du moins au dire de ma tante, un jeune homme accompli. En efFet^ j'avais du babil, de la légèreté , de la hardiesse et même de l'impertinence, toutes qualités qui décèlent le génie. 11 fut arrêté dans le conseil des amis de ma tante qu'on me placerait comme élève dans la meilleure pension de la ville afin de me lancer dans les sciences. Le prince Tschvanof se chargea des frais de mon éducation.

Mais, comme ma tante ne voulait point entendre parler de se séparer de moi, on temporisa jusqu'au jour où, d'après ses calculs, je devais avoir atteint mes

quatorze ans, et alors, on me mit en demi-pension dans un ëtablisement eu vogue, chez un certain M. Lebrillant , à qui les premières familles russes confiaient leurs enfans. On m'acheta des livres , je reçus en cadeau un magnifique portefeuille, et je commençai à fréquenter assidûment les classes , remarquant que mes progrès enchantaient ma tante et me valaient des cadeaux.

J'avais promis à ma tante de valoir bien mieux que les enfans Gologordovs ski et Scotinko j mais, comme les mêmes causes produisent les mêmes effets , et que l'on caressait sans cesse ma vanité , je pris tous les défauts^que je blâmais en eux. Tout le monde me donnait des éloges en face , j'en conçus de l'orgueil et crus valoir mieux que tous les autres.

MON ÉDUCATION. 'aSl

On ne me refusait, jamais rien^ cela m'enhardissait à pre'tendre davantage, par la raison que les de'sirs croissent en proportion de la facilité que l'on a de les satisfaire. A la pension , les enfans déjà grands, les adolescens , par imitation de ce qu'ils voyaient faire à leurs parens , jouaient entr'eux aux cartes, se donnaient des déjeunes les uns aux autres , et celui de nous qui pouvait dépenser le plus jouissait de la considération de ses camarades. Lorsque l'argent me manquait pour mes plaisirs , j'inventais des besoins urgens , et n'osant pas révéler à ma tante ce que nous faisions avec quelque mystère, j'empruntais sur mes livres, sur mes couleurs, sur mes étuis de mathématiques , et même sur des cahiers de papier blanc j c'est ainsi que j'apprenais à mentir et à

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tromper. Ma tante et les gens de marqua ses amis intimes , s'empressaient à me satisfaire etneme contredisaient en rien; je conside'rai donc comme un crime irrémissible dans un valet de tarder à exécuter mes ordres , et par conséquent je pris des manières brusques avec les valets; je devins exigeant et plein de caprices. Quant à ma conduite envers mes camarades d'école , je fus dur avec ceux qui étaient pauvres , et lier avec les riches ^ me tenant pour meilleur que ceux-ci et plus riche que ceux-là. Je ne craignais ni n'eslimais les maîtres et les surveillans , parce que le chef de l'établissement , redoutant de perdre la protection du prince Tschvanof et les cadeaux de ma tante , me ménageait , me flattait^ feignait de ne pas voir mes esea-

pades et glissait légèrement sur les plaintes des maîtres. Il n'est donc pas étonnant que je sois devenu en tout semblable aux: enfans qui naguères me paraissaient insupiDortables. Il y a plus , je perdis dans cette pension à la mode jusqu'au désir lie m'instruiie; on y entendait parler d'objets beaucoup plus attrayans que la science, et mon imagination se portait sans cesse vers les délices des banquets , des soirées où l'on danse, où l'on joue la comédie , où l'on prodigue à pleines mains les bons mots, les épigrammes, les calembourgs et les gais refrains , enfin , des vaudevilles français que j'entendais raconter tout haut par mes maîtres, durant ce qu'on appelle la récréation. Mais par bonheur , une mémoire extraordinaire et une intelligence vive compea-

saient en moi ce qui me manquait en application. Sans jamais rien apprendre par cœur , et en attrapant les leçons à la volée, je savais mieux que les autres tout ce que l'on enseignait dans l'établissement , excepté toutefois les mathématiques. Les sciences exactes exigent impérieusement du travail , de la réflexion et des heures de solitude -, je déclarai une fois pour toutes à ma tante, que je n'avais aucun penchant, aucune capacité pour les mathématiques. Elle appela au conseil M. Plaisirine et M. Prétatout , et le résultat de la séance fut qu'on me dispensait d'assister aux leçons de mathématiques ; tout mon savoir, à cet égard, se borna à l'arithmétique.

UNE PENSION. -a55

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