‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russe (volume 2)Chapitre 29 sur 36 · UNE PENSION. — UK CORRUPTEUR X>E XA JEUNESSE, — UN PREMIER AMOUR · texte numérisé non relu

UNE PENSION. — UK CORRUPTEUR X>E XA JEUNESSE, — UN PREMIER AMOUR

Le temps de l'enfance vole d'une aile rapide. Je grandissais et prenais l'habitude du luxe dans la maison de ma tante. Je m'instruisais , je polissonnais à la pension, et je n'avais pas le loisir d^bserver ce qui se passait à la maison j aussi me tairai-je là-dessus. Arriva l'e'poque du grand examen annuel de la pension , époque de la sortie des élèves de la première classe , où j'étais regardé

liSG UNE PENSION.

comme l'un des meilleurs. Le plus âge de mes condisciples avait à peine dixsept ans , mais nous nous estimions tous dignes , et de reste , d'occuper les plus hauts emploisde l'empire. Quoique nous eussions acquis des connaissances indispensables dans cette maison , nous déplorions la perte d'un temps qui aurait pu nous être compté , pour une ou deux années de service dans les grades d'officiers. Nous attendions avec impatience cet examen dont il avait été envoyé aux parens des programmes deux ou trois semaines à l'avance.

Cependant on préparait les élèves ; il nous fut distribué , à chacun^ plusieurs questions, accompagnées de réponses, que nous devions apprendre par cœur j les maîtres firent chaque jour des répé-

titions , nous enseignant ce que, à difïérens signes convenus , nous aurions à répondre , si quelqu'un des assistons nous questionnait sur une cliose pour laquelle il n'eût point été pre'paré de questions d'avance. Par exemple , tous les boutons du frac et du gilet des maîtres de langues , désignaient et les parties du discours et les règles de la grammaire. Les divers mouvemens de leurs membres avaient tous une signification particulière. Le nez du professeur de fortification signifiait le bastion , sa bouche le fossé , ses dents les palissades , son menton le glacis, ses yeux les flèches , sa nuque une téte-de-pont , et ainsi de suite. La tête du maître de géographie représentait le globe terrestre ; une mèche de cheveux dressée sur sa télé (désignait î? TOME I. 22

zénith , et le bout de son menton le nadir ; ses joues , les cercles des tropiques ; son nez , re'cliplique ^ sa bouche l'océan j ses yeux les e'toiles fixes ^ son haleine l'atmosphère , et tout le reste à l'avenant. Après le départ des maîtres , les élèves se mettaient aussi à étudier entre eux cette tactique pour s'aider les uns les autres en cas de besoin , au grand jour de la représentation.

M. Lebrillant avait de'jà préparé ses attestais pour chaque élève, c'est-à-dire pour les pères , mères , grands parens et tuteurs. Les bonnes ou mauvaises attestations , relatives à la conduite et aux études, ne dépendaient nullement des progrès et de la moralité de l'élève, mais du crédit , du nom , de la fortune , de la libéralité des pères , mères, oncks

OU laulcs ; celui-là recevait pour son lils l'attestât le plus satisfaisant qui e'tait le plus souvent en humeur de faire des largesses à M. LeLrillant ; et comme il n'était pas possible qu'on se persuadât qu'il n'y eût ni paresseux , ni polissons dans sa pension , de mauvais attestats se trouvèrent prépare's pour les enfans dont les parcns habitaient la province , pour les orphelins, dont les tuteurs s'inquiètent d'ordinaire assez peu , et pour deux pauvres pensionnaires que M. Lebrillant élevait gratis , afin de pouvoir se montrer bienfaisant et généreux aux yeux de tous les élèves qui allaient recevoir des prix achetés avec leur argent. Ou avait prévenu ceux-ci d'avance avec mystère , et il leur avait été enjoint d'engager à la pièce qu'on allait jouer le plus

grand nombre possible des membres de leur famille, et des amis de leurs maisons respectives.

Quand le jour de la solennité arriva,, la salle se trouva remplie de parens, d'officiers civils, de géne'raux , de dames,, de curieux et àesai^ans qui fréquentaient les soirées de M. Lebrillant. La scène s'ouvrit par une allocution pathétique de M. Lebrillant, qui parut avoir des larmes dans la voix en parlant des dangers que ses élèves courraient bientôt dans le monde , après avoir quitté sa maison , asile du savoir et de l'innocence. A cette allocution succéda un autre discours en langue française que je prononçai avec la plus grande hardiesse. Ce discours était de la composition de l'abbé Prétatout ; il n'était pas un maître

fie la pension qui n'y eût fait quelques corrections , sans en excepter le maître de calligraphie. Pour reconnaître la distinction dont on m'avait lionore en cette occasion , ma tante fit pre'sent à la femme de M. Lebrillant d'une pièce d'ëtoffe de soie et de plusieurs parures de dentelles qu'elle avait reçues , quelques jours avant, des mains du princeTschvalîof. L'examen des jeunes gens de ma classe re'ussit assez bien , grâce aux signes convenus. Plusieurs personnes de Fassemble'e (les amis de nos maîtres) firent des questions épineuses , mais nous en avions appris la solution par cœur , sans j rien comprendre , et nous re'pondîmes à merveille j et les bons parens étaient bien étonnés de nous voir si parfaitement instruits. Il faut pour-

tant convenir qu'il se trouva parmi nous trois ou quatre élèves assez bouche's jîour n'avoir pu loger dans leur mémoire ni les réponses distribuées depuis tjuiuze jours et cent fois répétées par eux-mêmes , ni les signes dont on était convenu , et il en résulta d'étranges balourdises. Par exemple , au fils d'un secrétaire-rapporteur ;, on fit cette question : « Par quelle sorte de travail ou d'industrie un empire acquiert-il le plus de numéraire ? » En vain le maître de statistique plongeait et replongeait la main dans la poclie de son habit où l'on met ordinairement les papiers , ce qui, d'après les conventions, signifiait le comiiierce ; l'enfant, connaissant K« liabitudes de ses parens ^ et pensant donner une réponse exacte , dit : par les

procès. H Cette re'ponse excita la plus vive hilarité dans l'assemblée, et le père de l'écolier se couvrit le visage de son uiouchoir, sans doute parce qu'il faisait trop chaud dans la salle. M. Lebrillaut pour parer à tout scandale de ce genre , se mit à interroger lui-même les pensionnaires. Il avait tant d'aptitude à faire des examens, que tous répondirent avec la plus grande justesse, ce qui mit en extase les grand'mères, les mères et les tantes. Voici quelques échantillons du procédé de M. Lebrillant j — Comment nomme-t-on la capitale de l'Espagne ?

demanda-t-il j n'est-ce pas Madrid? — C'est Madrid, répondit l'écolier. — El sur quelle rivière est située Madrid ?

n'est-ce pas sur le Mançanarès ? — Madrid , eapitalo de l'Espagftie , est située

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5ur le Mançanarés, répondit l'élève d'un ton assure'. — C'est bien, c'est très-bien; assejez-vous. A pre'sent, dites-moi, vous, M. de Gloupoff, si ve'ritablement le Volga doit être regardé comme le plus grand fleuve de la Russie d'Europe ? — Le plus grand fleuve de la Russie d'Europe estie Volga, répondit l'élèveavecvolubilité. — Bien répondu; fort bien. Ditesmoi encore, M. de GloupofF, qui fut le premier empereur à Rome, quand Octave-Auguste, pour la première fois, s'investit de la dignité impériale ? — Ce fut Auguste , répondit le jeune homme.

— A merveille ! dit M. Lebrillaut.

C'est ainsi que tous les élèves interrogés par M. Lcbrillant répondirent d\\\)e manière on ne peut plus satisfaisante ; et les bons parens reconnurent tous unani-

moment que leurs fils recevaient une cducalion parfaite clans cette maison j et si les enfans, disaient-ils, répondent quelquefois de travers aux questions que d'autres leur adressent, c'est que M. Lebrillant, seul, possède à fond l'art de faire parler ses élèves.

L'examen dura deux heures • après quoi l'on commença la distribution des prix et des attestais , au son des trompettes et des cymballes , et puis nous fûmes rendus successivement à nos parens. Les hommes , du moins les amis du chef de l'établissement et do MM. les maîtres, auxquels ils avaient prêté secours, et les familiers des pins riches parens , restèrent à dîner chez M. Lebrillant. Ils ne pouvaient pas manquer de bien dîner , car dès la veille , j'avais

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