UN CORRUPTEUR
lure de divers ouvrages que me fournissait Luc-Ivanovitcli-Z^o/'op'^/me (i), ami commun de toute la pension. Il n'e'lait point connu de ma tante , et ce furent mes anciens camarades qui me conduisirent chez lui. Luc-Ivanovitch demeurait vis-à-vis de la pension ; il était lié d'amitié, non-seulement avec M. Lebrillant , mais avec tous les maîtres et avec nos surveillans ; c'est pourquoi, il ne nous était pas défendu d'aller chez lui, dans nos heures de récréation , ni même d'y rester le soir jusqu'à minuit. Luc- Ivanovitch nous apprenait tous les jeux de cartes, entr'autres la banque et le pharaon j il nous laissait fumer dans sa
(i) 7''b7- j voleur ; anciennement ce mot signifiait , en général , vaurien.
UN CORRUPTEUR. lÔg
chambre , nous rafraîchissait de vin , de punch et d'eau-de-vie , et nous égayait de l'interminable récit de ses exploits amoureux. Il avait formé une petite bibliothèque de livres défendus , et tout ce qui circulait de main en main en fait de gravelures et d'obscénités, soit en vers j soit en prose , formait dans sa bibliothèque la partie dite des manuscrits. Trois grands portefeuilles étaient remplis de gravures et de dessins qu'il n'aurait jamais osé montrer à d'autres qu'à nous autres étourdis , et à des amis dissolus comme lui-même. Dans nos conversations avec lui, il ne tarissait pas en plaisanteries sur tous les devoirs religieux et sociaux , sur le respect du aux vieillards , sur l'amour qu'on doit aux grand'mères , aux oncles et aux tantes y
a^O UN CORRUPTEUR.
sur l'obéissance qu'on doit à ses païens, et sur tout ce que les honnêtes gens regardent comme sacré, Lac-Ivanovitch observait attentivement nos penclians , éveillait en nous peu à peu les passions, irritait nos désirs, et nous répétait sans cesse que le but de la vie est le plaisir , et que pour atteindre un but quelconque, les moyens les plus sûrs et surtout les plus prompts sont les meilleurs. Selon les principes de M. Vorovatine, il n'existait pour les enfans qu'un seul devoir, qui était de se montrer à leurs parens tels que ceux-ci désiraient de voir leurs enfans. Pour ce qui est d'être naïf et franc avec un père , avec une mère , avec les vieillards en général, il taxait une pareille conduite de défaut d'esprit , de niaiserie et de sottise, M. Vorovatine
tJN CORRUPTEUR. ^71
déguisait ses maximes infernales sous le nom de philosophie moderne , fondée , disait-il, sur la théorie des droits de la nature, et des droits de l'homme. C'est, à l'aide de ces derniers mots qu'il jetait dans nos jeunes cœurs les semences de l'incrédulité et les notions d'une égalité qui ne règne qu'entre les bétes fauves. Les idées de Vorovatine avaient beaucoup d'attrait pour les jeunes gens, qui y trouvaient tout ce qui pouvait le plus flatter leur amour- propre , tout ce qui semblait prouver que nous eussions tous des droits à l'indépendance. Nous commençâmes donc à nous croire des adeptes de la philosophie du iS^ siècle, et nous îinmes dès lors pour ignorans et barbares tous ceux qui avaient des opinions contraires à celles de Vorovatine et de
27a UN CORRUPTEUR.
ses heureux disciples. Vorovatine savait par cœur toute la chronique scandaleuse des premières familles de l'empire, et en s'e'gayant sur les faiblesses des parens, il étouffait dans le cœur des enfans les germes de respect et d'attachement qu'ils conservaient encore pour eux. U vivait de jeu et de bons tours , prétait de l'argent à de riches héritiers, leur en gagnait au tapis vert j trafiquait de bijoux et d'objets qu'il avait l'art de se faire donner à crédit dans les magasins^ il était courtier d'amour , et servait tout le mondc; jeunes et vieux, hommes et femmes, dans leurs intrigues. Il n'était personne à Moscou qui ne connût Vorovatine. A la vérité^ on ne le voyait guère chez les honnêtes gens, les jours où l'on recevait beaucoup de monde, cependant