CHAPITRE XXI
VN PROPRIETAIRE COMME ir IT EN TROP.
Nous avions pris un chemin de traverse pour arriver plus tôt à la ville. Gomme nous venions de franchir la limite des proprie'te's de M. Rossianinoi'et que nous approchions d'un laillis, nous entendîmes les sons d'un cor de chasse^ les aboiemens de plusieurs chiens et les cris des chasseurs. Tout-a-coup , d'un sentier du bois s'élança un renard , (|ui de là courut dans un champ eiiseuîeucé.
Immédiatement après le renard , parurent quelques lévriers et une douzaine de cavaliers. L'un de ces derniers sans chapeau , les cheveux ébourilFe's et flottans , les lèvres cache'es sous de longues moustaches ^ se pre'cipitait en avant et ciiait comme un enragé : aloit évo! aiou eVo/ faisant claquer son l'ouet de meute et pressant de l'éperon son coursier. Le renard^ pour éviter une défaite imminente par des détours adroits, comme* en usent les hommes eux-mêmes, se rejeta rapidement sur la grande route; les chiens et les chasseurs en un clin d'œil l'y suivirent, et l'animal aux abois pensa être atteint. Enfin , après avoir franchi et refranclii le fossé , il vint se jeter tout droit dans les pieds de nos chevaux, h s chiens y arrivèrent en même temps , et
COMME IL Y EN A TROP. 'g3
l'y prirent. Le chasseur infaligable dont j'ai parlé sauta le fossé avec la vitesse du vent, et, voyant que les cliiens déchiraient les flancs du renard , il se mit à les Irapper de son fouet de meute en poussant d^'efïroyables cris. INos chevaux en furent épouvantés ; déjà ils s'étaient cabrés lorsque les chiens étaient venus avec fureur arracher la proie de dessous leurs pieds ; mais quand ils se sentirent piquer aux jambes par le fouet du chasseur , ils se jetèrent à la lisière du chemin , renversèrent notre britchka, et nous tombâmes dans le fossé.
JNous n'eûmes par bonheur aucune contusion , mais nous étions dans la boue jusqu'au menton , et ne pouvions nous dégager de dessous le britchk a renversé, où nous nous trouvions comme des me-
ioiis SOUS une cloche. Autour de nous lelentissaieut des éclats de rire. Milovi- (Une se fâchait, et jurait de laver la tête à l'insensé dont l'étourderie nous avait mis dans ce cruel état- je maudissais la chasse et les chasseurs j Pierre-Pétrovitch restait calme. Enfin le britchka commença à se soulever au-dessus de nous; les chasseurs le mirent sur le côté , et nous sortîmes de la fange, dans l'état qu'on peut s'imaginer.
Vingt chasseurs s'étaient réunis sur la grande route ; et l'un d'eux ^ celui qui allait toujours en avant , vint à nous et nous dit, en s'interrompant pour rire à gorge déployée : « Pardon , messieurs ,
pardon pour mes lévriers. Quelles
}>etesj messieurs, quelles bétes l Que je
ne sois pas Sila-Gîazdouiiîie (i), si, dans la Russie toute entière , on trouve deux de'mons comme mon Zalett et ma J^ineka. Ce renard maudit s'est enfilé dans les pieds de vos chevaux , Zalett et Vineka, voyez-vous, m'arracheraient un gibier fut-ce d'entre les dents d'un loup de SiJDerie! jj
Picrre-Pe'trovitclî , pendant cette bizarre apologie , engageait tout bas Milovidine à ne point se tâcher contre l'heureux maître de Zalett et de Vineka ', pour moi je regardais avec étonnement la mine de cet original. Son visage rond et rouge e'tait tout couvert de sueur et de poussière ; entre son long nez et ses
(i) Glazdourine j œil mauvais j dont la vue est fâcheuse -j dont l'oeil a une influence maligne.
lèvres épaisses pendaient de longues moustaches blanchâtres semblables ù deux queues d'écureuil. A travers sa chevelure en désordre, on apercevait une petite calotte de peau sale, qui avait été verte. Il était vêtu d'une veste courte de velours vert et d'un pantalon bariolé.
Dans une poche extérieure, sur la poitrine, était sa pipe ; sur son épaule droite passait un cordon auquel était suspendu un cor de chasse, et sur l'épaule gauche un ruban portant un flacon enveloppé dans du satin. De la main gauche il tenait son fouet de chasse , et , tendant la droite à Pierre- Pétrovitch : — Donnemoi la main , frère , et ne te fâche point, poursuivit-il. Voilà-t-il pas un bien grand mal pour vous que d'avoir pris un bain dans ce fossé 1 11 n'y a ici , à vingt
versles à la ronde, ni fossé , ni trou, ni marre , ni flaclie , dont je n'aie sondé de mon corps la profondeur, en chassant le lièvre et le renard. Eh! mais, vous autres frères plongeurs , suis-je un ours , un loup, pour que vous me regardiez de cet air? ajouta-t-il en s'adressant à Milovidine et à moi. Vous êtes tombé dans la boue ; qu'y a-t-il là de si fâcheux V Et puis ce n'est pas ma faute. Oh ! quant à moi, j'aurais sans doute mieux aimé vous noyer dans le punch! Quand il y a péché , bon ; mais à un accident, rien à faire.
En finissant ces mots , Glazdourine , ayant pris son flacon , avala une gorgée de liqueur ; puis il dégagea le cordon qui retenait la fiole , et la présentant à Pierre-Pétrovitch , il lui dit : — Bois , frère ; excellente anisette ! Cela calme et