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cela réchauffe j bois donc. — Virtutinc lui remit son flacon et répondit pour nous trois : — Monsieur, c'est votre imprudence qui a causé notre fâcheux accident. Mais comme la réflexion n'a été pour rien dans tout cela , nous vous pardonnons. Cependant, comme nous ne devons pas souffrir de votre passion pour la chasse , veuillez nous donner de quoi changer , et nous fournir un équipage pour que nous puissions regagner promptement la ville. -— Volontiers , mes amis , s'écria Glazdourine. Je vous donnerai ma calèche de Moscou et quatre de mes lutins de chevaux kirghises. Je demeure à trois verstes d'ici ; veuillez monter en croupe derrière trois de mes veneurs.
Mais buvez , buvez donc ; ah ! frères , l'excellente anisette ! — Nous ne buvons
jamais d'eau-de-vie , dit Milovidine. — Allons donc ! Quel conte vous me faites là 1 Ayez honte j vous n'êtes pas des Jeunes filles, peut-être. — Glazdourine, voyant que , résolument , nous ne voulions pas de son aniselte , en régala ses camarades j puis il nous pre'senta , un à un, dix gentilsliommcs des environs , cfu'il nomma par leur nom de baptême et par celui de leur père. Enfin s'adressant à nous: — Et avec qui ai-je l'honneur de faire connaissance? Peut-on vous demander quels sont votre rang , votre
nom, votre naissance, et de quel
gouvernement 7 II me semble que vous u'étes point de cette province ?
Pierre-Pétrovitch craignant que Milo- .'idine^ dans la colère , ne dil à Glazl-ourine des choses trop dures , se char-
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gea encore de répondre : — Ces messieurs, dit-il, en nous nommant simplement par nos noms de famille (i), sont venus dans notre ville pour raison d'affaires. Quant à moi , j'y suis domicilié depuis trois ans, et il est étrange, messieurs , que j'aie l'honneur de vous voir pour la première fois , sans que vous me connaissiez mieux moi-même. — C'est que vous ne fréquentez pas chez le traiteur allemand Chnaps , probablement ^ dit un des amis de Glazdourine. — Non j mais je suis répanda dans un assez grand nombre de maisons. — JNous autres , nous ne courons pas dans les maisons de la ville, répartit Glazdourine^ nos gens de
(i) Ce qui n'est pas d'usage en Russie, surtout lorsqu'il est question de faire connaissance.
Confiance s'arrangent avec les employés de tous les bureaux , et nous nous rencontrons ici les uns les autres à la chasse aux ours, aux loups, aux renards ; puis , aux élections. Eh! mais buvez, de grâce, le reste de celte anisette que je vous garantis excellente. — Sur notre nouveau refus , Glazdourine s'e'cria : — Bien ; bien ! attendez; je vous re'galerai chez moi de liqueurs comme il n'y en a plus , le secret en est perdu. C'est ma feinmq., elle-même qui les fait. Ma femme a été élevée à St.-Pet«rsbourg, Ici, dans le commencement, elle tombait en syncope à la simple odeur de l'esprit-de-vin et. de la fumée du tabac ; mais je l'ai tellement aguerrie sur tout cela que souvent elle se meurt d'envie de sauter à ma pipe, et , du matin jusqu'au soir , elle ne con-
naît plus d'autre travail que de me préparer des liqueurs infuse'es , douces et améres. Mais il est temps de gagner la maison. Hë! piqueurs! prenez de l'herbe, et re'curez un peu ces messieurs.... FilkapatC'-grise ySéneka-fe-louche et Michkale-roux, vous irez à pied à la maison ; partez donc. Holà ! Lavrouchka , jettetoi dans le bois et sonne l'appel ; puis rassemble les chiens , et pars. Que les moujiks rentrent aussi chez eux , et après demain , quelque temps qu'il fasse , au point du jour en campagne. Il faudra cerner le taillis qui est derrière le champ de Sidor j et lâcher les chiens. Petrouchka a vu trois jours de suite des traces de loup toutes fraîches. Allons, qu'on donne les chevaux. Messieurs , en marche.
Une des grandes roues et l'essieu de
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notre britchka étaient fracassés. Les chasseurs attachèrent une perche au brancard , et menèrent le britchka chez le charron. Et nous , montés sur leurs chevaux , nous partîmes avec Glazdourine. Un des messieurs de la troupe proposa de passer à travers les champs. — Eh ! eh ! frère , comme tu entends le ménage , toi ! dit Glazdouriue ; si Von poursuit le gibier , que l'on galoppe dans les blés verts, à la bonne heure.... mais sans besoin , c'est une autre affaire. Suivons la route, croyez^moi, et ma jeunesse vous égaiera de son mieux. Hé ! camarades ; qu'on entonne l'air : Dans les prairies.,...
Aussitôt que les chasseurs eurent chanté leur chanson, Glazdourine s'arrêta, ei nous eh fimes autant. — Safron^ don-
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ne de Taniselte fraîclie! dit Glazdourine. L'un des chasseurs de'taclia de sa selle un flacon et le donna à son maître qui , après avoir bu , le fît passer à ses camarades. — A la chasse il faut boire, reprit Glazdourine en regardant mon ami ; l'eau-de-vie donne des forces et rafraîchit le sang. — Il me semble tout au contraire , re'pondit Milovidine , que les spiritueux échauffent le sang et énervent le corps. — Sottise; mon cher , pure sottise , s'e'cria Glazdourine ; c'est ce que me dit aussi le me'dccin allemand. M.
Wassevbrod nevael^^iS une larme d'eaude-vie dans sa bouche , et le pauvre diable est maigre ^ sec comme un cheval rôti ', Sila Glazdourine lampe son eaude-vie comme de l'eau de fontaine, et vous le voyez sain , fort et gaillard com-
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me un ours de trois ans. JN'en crois point les Allemands^ frère -, ils ne veulent que se défaire de leurs drogues , et ce monsieur Wasserbrod trouverait'son compte à me mettre aux tisanes; mais Sila Glazdourine et une bête ça fait deux , mon clier. Sonnez le galop, vous autres , bé , en avant.... pbr-r-r !
11 faut burlor , dit-on , avec les loups, Nous partîmes donc au galop comme la troupe. En entrant dans le bourg , nous aperçûmes devant nous un troupeau languissant qui revenait de la prairie.
Les lévriers qui n'étaient plus réunis en meute, fondirent sur les moutons, et en étranglèrent deux sur la place. Le berger n'osa repousser les cliiens d'un maître violent, et les cbasseurs s'arrêtèrent pour mieux jouir d'un spectacle qui char-
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raait Glazdourine. « B ravo , Xaletil aï da Vineka , pille , pille ! atou évo! àtou évo ! » criait-il de toute la force de ses poumons j en bondissant d'aise sur sa selle. Après cet exploit , nous traversâmes au pas le village de M. Glazdourine. Le premier objet qui frappa nos regards fut un cabaret, près duquel e'taient rassemble's une foule de paysans. — Vous souffrez donc qu'on tienne cabaret dans votre domaine? dit Pierre-Pe'trovitch.
— Oh! la singulière demande! cria Glazdourine j je reçois pour cela de bon argent des fermiers, et au prix qu'ils paient, je voudrais qu'ils en ouvrissent partout , dussent-ils en tenir un sur le bout de mon nez. — Venez ici faire un cours de logique , mon jeune ami, me dit Pierre- Pétrovitch.
La nuit diffère moins du jour que le village de Glazdourine ne différait du village de M. Rossianinof. Des chaumières à demi ruinées, des cours mal closes , des toits de cliaunic troue's on plusieurs endroits , une rue couverte d'un pied de boue , des enfans presque nus se sauvant à notre aspect par la crainte des chiens et des fouets de meute, des paysans en guenilles , à visage bourgeonné , des femmes en chemise, et partout la misère imprimant aux physionomies un air de méchanceté; tel est le tableau qu'éclairait devant nous le soleil à son coucher. A la vérité , quelques minois agréables se montraient aux fenêtres, et quelques jolies filles, vêtues assez gentiment, accouraient devant les portes pour saluer leur seigneur qui , cavalière-
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mentales agaçait de l'œil ou les menaçait par un mouvement de l'index avec un sourire malin. Arrive's au bout du village , nous aperçûmes à droite la maison du maître. Glazdourine fit sonner le galop , et nous nous élançâmes à bride abattue. Nous ne nous arrêtâmes que dans la cour, après avoir franchi deux à deux une porte coclière délabrée, et Glazdourine, par bravade, monta à cheval un escalier tremblant sous ce poids nouveau , et pénétra ainsi dans la pièce d'entrée. Une bande de valets très mal vêtus courut à nous. Il était difficile de deviner de quelle couleur avait jadis été leur livrée^ et de quel métal on avait, tissu les galons , qui ressemblaient à des franges cousues à des lambeaux de vieille étoffe. Glazdourine fut à peine descendu
d-e cheval à la porte de la salle à manger, qu'il poussa des cris terribles et gronda à perdre haleine de ce que la table n'était pas couverte encore. Il menaça de l'écurie (i) le valet de charge, il distribua quelques bourades aux laquais , et , à Fe'cart , dit à sa femme cerlaiaes phrases ronflantes, énergiques, dont les termes , jusqu'à ce jour, ne se trouvent point imprimés dans nos lexiques. Il se fit aussitôt un grand mouvement dans la maison j les valets , les servantes et les chiens couraient à grand bruit par toutes les chambres, les battans des portes se heurtaient, les chaises craquaient, et au milieu de tout ce charivari , retentissaient
(1) C'est à l'écurie que sont rossés les valets , lorsc^u'ils ont déplu à leur maître.
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les cris de Glazdourine , comme les ordres d'an capitaine de vaisseau dans un jour de tempête. Enfin , la table se trouvant couverte , on servit le souper. Les convives s'assemblèrent dans la salle , et madame Glazdourine , femme jeune et belle , y parut avec ses deux filles, l'une de sept et l'autre de neuf ans environ. Notre hôte n'eut pas même la pensée de nous présenter à sa femme j il ne songeait qu'à presser tout le monde de s'abreuver j il avait fait couvrir une petite table de carafes d'eau- de-vie , et recommandait surtout sa chère anisette. Nous allâmes donc de nous-mêmes saluer la dame du logis , et lui raconter l'aventure qui nous avait amenés chez elle, lui faisant comprendre d'ailleurs avec adresse que des connaissances de grande route
ne sont point des amis , qu'enfin notre liaison avec son mari n'était cimente'e que par la boue d'un cloaque. Madame Glazdourine eut à peine prononcé quelques mots, que Virtutine s'écria: — Quoi! c'est vous, Anna-Lvovna ;qI vous ne me reconnaissez pas ? — Vous ici , Pierre-Pétrovitch ! — Suivirent des explications par lesquelles nous sûmes que Virtutine avait porté jadis la jeune dame sur les bras, et qu'il avait été un ami de son père. La dame ne pouvait modérer la joie que lui causait cette rencontre j elle pleurait en se rappelant un passé dont Virtutine avait été le témoin. Glazdourine , n'étant nullement affecté de tout cela, ne fitd'autre politesse à Pierre- Pétrovitch que de l'entraîner vers la table aux liqueurs , en criant : — Eh î
ijuvcz donc, buvez de l'anisette, monsieur l'ancien ami de mon beau-père.
Lorsqu'il s'agit de prendre place autour de la grande table , tous les hommes se jetèrent du côte' du patron , évitant le voisinage d'une dame comme d'un objet fâcheux. Nous prîmes , auprès de la maîtresse, les trois sièges libres. Les valets ceignirent l'assemble'e comme une muraille dont les ruines se réparent d'elles-mêmes. 11 j avait deux laquais pour cliaque convive ; ils ne se hâtaient qu'à enlever les assiettes où il restait de la pitance, mais, ils étaient lents à exécuter les ordres des convives. Les chiens fondaient sous la table et entre les cbaises pour se régaler des os que leur jetaient les chasseurs. La table était encombrée de boissons fortes de tout genre ,- le pa-
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Iron les recommandait cordialement, et buvait plus cordialement encore, pour exciter ses amis à la besogne. L'entretien e'tait des plus chauds, et, comme on peut croire, des plus intëressans. Chacun vantait ses chiens, ses chevaux, ses fusils et ses veneurs j on racontait des anecdotes curieuses de renards, de lièvres pris , et de victoires glorieuses remportées s'ur les loups et sur les ours. Chacun exaltait sa propre adresse, son intrépidité, énumérant les dangers affreux qu'il avait courus à la chasse. Mais, si Glazdourine^ sous le rapport de l'invention et du mer«veilleux , le cédait à quelques-uns dans le récit des exploits personnels , du moins, par les bruyans éclats de sa voix , dominait-il sur tous ses convives , et je le vis , à tous coups, rester vainqueur dans cette