‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russeChapitre 13 sur 39 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

I f-j î^N PROPRIËTAIRE

ijdoutable lutte d'éloquence. Un seul des convives tint ferme, ne voulant point accorder que son chien iùt inférieur ni même simplement égal à Zalett , le lévrier de Glazdourine ; et il fut décidé par compromis qu'au lever de table les deux champions , les cartes à la main , jouteraient sur le tapis vert, afin que les deux illustres bétes n'appartinssent plus qu'à l'une des parties en cause , ce qui mettrait fin à toute rivalité.

On passa de la salle à manger dans une grande chambre où les valets arrivèrent aussitôt avec des pipes et du café. Tout-à-GOup la porte s'ouvrit avec fracas, et une troupe de Bohémiens, hommes et femmes , jouant de la balalayka, entra en chantant : « ^i fghi , aï jghi , gavari! » Sans attendre de permission,

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la moitié de la bande se mit à danser en frénétiques , tandis que les autres marchant en rond , se prirent par la main et entonnèrent leur chanson à danser avec accompagnement de balalayki, de cris et de sifïlemens. Les spectateurs, la pipe à la bouche, se renversaient sur les divans, charmés de l'agilité des danseurs et des appas des danseuses , pour laides qu'elles fussent. Le patron tournait autour de la danse, hochant la tête et criant: « Bien, bien, plusvîtél Bravo ! bravo ! c'est charmant ! »

Pierre Pétrovitch, Milovidine et moi, nous passâmes au salon où Madame était seule. — Vous allez me trouver indiscret, dit Virtutine , mais en vérité je ne puis tenir là-dedans, et je vous dis franchement que je ne saurais comprendre

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comment vous, qui avez e'té éleve'e pour mener une vie paisible , vous pouvez vous faire au ton de corps-de-garde des amis de votre mari qui lui-même, au reste, paraît aimer singulièrement le tapage. Avez-vous si peu d'empire.... »

La dame voulut parler, mais elle rougit; et garda un moment le silence; puis elle répondit : — Mon mari , j'en conviens, est un peu hî^ujant ; mais il est bon , et son genre de vie est une suite de son éducation et des mauvais exemples. Reste orphelin dès l'enfance , il tomba sous la tutèle d'un oncle qui malheureusement e'tait persuadé qu'un gentilhomme ne doit savoir autre chose que signer son nom et chasser aux chiens-cou rans; que non-seulement la terre, mais aussi les étoiles et les astres du firmament sont

co:>:me il y en a trop. 117 iaits pour le plaisir des gentilshommes ; et que vivre signifie manger, boire, (lorniir et s'amuser. Un jour, le gouverneur civil me'content de cet oncle qui était alors juge par élection, lui dit dans une assemblée de la noblesse : « Ditesmoi , Frôle Tbimothéevitcli , pour quel usage il a été donné à l'homme une tête ? » « Pour porter un bonnet et pour retenir les fumées du vin » , répondit avec beaucoup de gravité le tuteur de mon mari. Gela doit vous suffire pour •savoir quelle éducation a du recevoir le pupille sous la direction d'un tel précepteur. Une circonstance extraordinaire, ou le sort, comme on dit, m'a unie à Sila Minilch. Vous savez que mon père n'avait d'autre bien que sa place , t-t que feue ma mère s'occupait elle-même

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du soin de mon éducation. Après le décès de mes parcns , ma tante , qui était veuve , et qui m'aimait avec la tendresse d'une mère, me reçut chez elle.

Ses revenus ne suffisaient point à s^% besoins ; elle était venue , après la mort de son mari , s'établir dans un petit village de ce district. Feu son mari était resté devoir à l'oncle du jeune Glazdourine une somme qu'elle n'aurait jamais pu lui payer ; elle se serait vu enlever le dernier abri de sa vieillesse , si le pupille, ayant reçu en paiement les litres de créance dans les comptes de tutèlc , (ùt entamé des poursuites contre elle.

11 venait faire des visites à ma tante ', il m'aimait ; enfin , il me proposa sa main. Moi.... mais vous fatiguerai-je de toutes ces explications.... Je l'épousai et

les lettres de change furent décliire'es. Puisque j'ai procuré le repos à ma bienfaitrice, je suis heureuse. Au reste, mon mari m'aime , et mon devoir est de supporter avec patience ses petits de'fauts. INous en avons tous.

Glazdourine entra, et dit — : Achétieka , va vite prendre dans la commode deux mille roubles. Nous nous sommes un peu e'chaufTés aux cartes j Travlinof m'a gagné mille roubles; mais je lui ai gagné, moi, son fameux p^ihhor , tu sais , ce beau lévrier, dont il faisait tant de bruit. Il est au désespoir j nous allons célébrer cet événement j j'ai maintenant les deux premiers chiens de chasse de l'empire ! Fais-nous du punch , Achéneka , bien vite du punch. Et vous , Messieurs , quelle idée de rester ici

comme des pénitens î Venez , venez vous secouer un peu avec nous. INous avons une jolie banque, vous verrez. — INous remerciâmes le patron, en lui demandant la permission de nous retirer a(in de prendre un sommeil nécessaire.

Nous avions soupe tard , et , fatigués des événemens de Ja soirée , nous voulions du repos. C'était aussi un moyen de nous défaire des obsessions importunes de notre hôte , et de n'être plus témoins de ses jeux bruyans. On nous prépara des lits dans une aile du logis. Quand nous fûmes seuls dans notre cliambre, Pierre Pétrovitcli nous dit:

— Des hommes tels que Glazdourine et ses camarades semblent être faits pour entraver la marche de la Russie vers la civilisation ; cependant leur exemple pour-

rait servir utilement les vues du sage , comme aux tables communes de Sparte on faisait paraître devant les convives un Ilote ivre, afin d'inspirer à la jeunesse une horreur salutaire contre l'ivrognerie. JNous devrions montrer du doigt Glazdourine et ceux qui lui ressemblent , pour détourner d'une vie aussi dégoûtante les hommes qui ne] se sont pas encore abrutis à la poursuite des brutes , et dont le sang ne s'est pas encore converti en liqueurs fortes.

Les cris , les chants , les sauts et les bonds retentirent toute la nuit dans les chambres. Quand les Bohémiens eurent demandé grâce , ne pouvant plus se soutenir , Glazdourine ordonna à ses piqueurs de chanter diverses cliansons , et et à ses servantes , renforcées par des

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