I -O AVENTURES d'uN EX-SOLDAT
geiît. Chaque maison de paysan était tenue de donner chaque années une queue de cheval, et chaque fille devait, une ibis au moins dans sa vie , couper sa longue chevelure , et en faire hommage à la (lame. Les marchands russes achetaient les crins; quant aux cheveux, madame envoyait nn homme à St.-Pétersbouri; pour les vendre aux coiffeurs, qui en fabriquaient des perruques , des cliii^nons , des tours et des toupets. Gomme madame ne me connaissait d'autre défaut qu'une maladresse extrême dans le maniement du fer à papillottes, on me remit bientôt le soin d'aller en tournée dans les villages, tondre une foule de ces brebis à deux pieds, et de mener ensuite les toisons dans les deux capitales. Je m^acquiltai honorablement de ces
Aventures d'un ex-soldat. i4i fonctions durant plusieurs années, mais, un jourj je tombai entre les mains de trois pipeurs qui me gagnèrent cent livres pesant de cheveux superbes, parmi lesquels il s'en trouvait un poiidt (i) de cheveux roux -, cette couleur e'Lait alors fort à la mode. IN 'osant plus retourner cliez ma maîtresse, j'errai longtemps dans St.-Pe'tersbourg , et comme je me trouvais sans passeport (2j, la police m'airéta et me renvoya quelques jours après sous escorte. Il y eut, à l'e'poque
(i) Environ 35 livres, poids de France. En Russie le pojtdi est de 4o livres.
(2) On donne improprement^ à St.-Pétersbourg, le nom de passeport à un document délivré au nom du maître à l'un de ses domestiques serfs , pour que ce dernier aille servir librement , pendant un temps donné, qui bon lui semblera.
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où je fus livré à madame , une levée de recrues ; elle se débarrassa de moi en nie faisant soldat. Le service me corrigea; d'aiileurs je prenais de la raison en prenant de l'âge. Je me conduisis bien ; dix ans s'écoulèrent. Je fus nommé sous-oflicier; noire régiment se tenait alors daiis la ligne du Caucase où , dans un combat avec les Qorsnyens , je reçus la blessure presque mortelle qui m'a fait avoir mon congé. Je me dirigeai vers Moscou où je meproposais d'établir unepetite boutique de bottier , vu qu'étant soldat, j'avais appris ce métier ; mais, étant venu à passer par JNijni-INovgorod, au temps de la Ibire, un marcband boukhare voulant m'engager à le servir, me promit monts et merveilles; j'eus la faiblesse de le suivre à Boukbara , et il me vendit comme
Aventures d'un ex-soluat. i43 esclave à un usbeck (i). Il me fallut travailler à Ja terre comme un cheval, par des chaleurs affreuses: on me faisait surmonter la fatigue à grands coups de bâton , et l'on me nourrissait plus mal que le plus vil des animaux domestiques.
Enfin, j'e'tais devenu malade de faim et d'épuisement j mou maître m'échangea contre un bœuf avec un marchand qui, à ma convalescence, m'emmena avec lui [lour conduire l'un de ses chameaux dans le stepcs des Kirghises. J'allai plusieurs lois avec des caravanes destine'es à passer in Russie , mais les marchands boukhares laissent en dépôt dans le stépe, chez (1 es amis kirghises , les prisonniers russes, et en retournant à Boukhara,ils repren-
(i) Usbeck , maîiométan noble.
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lient leurs esclaves. Vous sentez , messieurs , qu'il m'aurait été' fort clifTicile de prendrela fuite,etily a grande apparence <|ue j'aurais terminé ma vie sous le bâton de ces mécréans , s'ils n'eussent été dans l'usage de s'attaquer et de se battre tous les uns avec les autres comme des chiens pour un os à ronger ;, et si la Providence n'eût pas jeté Votre JNcblesse, seigneur Ivane-Ivanovitch , au milieu de tous ces kirglîises enthousiasmés de votre bravoure.
» En vérité, il y a partout des médians et partout aussi de braves gens.
J'ai vu àBoukhara de très bons maîtres; j'ai vu en Russie bien des maîtres aussi méchans que mon usbeck. Mais la mort frappe toujours, et là-bas, au grand appel, il se fait un examen de nos états
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d^ services. Quiconque a longtemps vu la mort de près dans les batailles , sait bien que tout n'est qu'ombre et fumée sur cette vieille terre qui achève tous les jours de se couvrir d'ossemens. Pour se récliaufTer au bivouac^ il ne faut pas plus de bois à un géne'ral qu'à un soldat j un trou de six pieds de long sur deux de large suffit pour le dernier sommeil d'un homme quels que soient sa taille et son grade. Qu'un pâté soit au sel ou au sucre, pétri de froment ou de pomiiie-deterre, que fait cela V l'estomac est rempli , l'homme marche, s'agite , et s'il lui arrive, à la traverse, une régalade de plomb, l'assaisonnement est le même pour tous, et celui qui en attrappe en a toujours son saoul. Le meilleur pour vivre , est wne conscience pure , un corps sain , un TOME III. i3