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passeport en règle, du travail et du paiii ; en Russie, que faut-il de plus? »
Enfin , nous aperçûmes les clocliers de Moscou , et nous nous jelames en silence dans les Lrus l'un de l'autre. Il semblait que je fusse atteint d'une fièvre nerveuse, et quand la barrière s'éleva au-dessus de nos lèles pour nous laisser entrer dans la ville , des larmes abondantes coulèrent de mes yeux. Nous descendîmes dans une auberge, et, comme l'heure n'était pas encore très avancée, chacun de nous prit un petit équipage de place et courut à la recherche , moi , de ma tante , Milovidine de sa ftmme dont il brûlait de pouvoir se procurer des nouvelles, puis de son onclo^ et enfui du comte et de la comtesse Cythévine. Pétrof fit le tour de la ville, et,
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dans chaque soldat qu'il rencontrait il croyait reconnaître un ancien compagnon d'armes. Dans la maison qu'habitait ma tante , on ne sut me dire ni ce qu'elle était devenue, ni où elle demeurait actuellement. Je ne trouvai pas davantage Vorovatine. Le maître de la m:iison où il occupait un logcnîcnt, me dit qu'à son retour d'Orenbourg , il avait vendu tous ses effets, et quitte' Mos- C0U sans faire connaître en quelle ville il se retirait. Cet homme me conseillait de m'adresser à la police pour savoir où demeurait ma tante. Je regna^nai tristement notre auberge ; j'y trouvai Milovidine qui e'tait beaucoup plus afflige que moi. Le comte et la comtesse G\ thérine n^étaient plus ; leur fils, le capitaine , qu'il croyait avoir tué à V euise , n'avait
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été que grièvement blessé, et^ après avoir recouvré la santé , avait perdu ses parens et recueilli tout leur héritage. Ce qui chagrinait mon ami, était de n'avoir d'autre renseignement sur sa femme, sinon que, depuis son retour des pays étrangers, elle n'avait point reparu à Moscou. L'oncle de Milovidine , las de souscrire : Conforme à V original^ ayant entin pris san congé, était allé s'établir à Kief avec sa gouvernante, qui le suivait partout comme une maladie chronique. La fille de cette harpie était mariée à l'un de ces hommes qui , dès leur adolescence, font profession de chercher femme parmi les élevés des vieux richards, parmi les filles des daines gouvernantes ancrées dans le ménage des célibataires décrépits. Milovidine ne pos-
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séclait pas un copeck ; il était sans ressources. Je lui proposai tout mon or, et je lui fis d'abord accepter cent ducats. Mes offres calmèrent un peu son chai.frin. Le lendemain je me rendis aux bureaux de la police, et je trouvai un employé qui se fit fi^rt de découvrir la demeure de ma tante. Des ordres furent envoyés à tous les officiers de section pour qu'ils déclarassent sans délai si madame Baritono demeurait ou non dans leur quartier. Dès le soir du même jour , l'officier de service à la chancellerie reçut autant de rapports qu'il y a de sections dans Moscou , et chaque rapport étant néi^atif, il en aurait fallu conclure que ma tante avait disparu. Mais, un garçon dé notre auberge que j'avais questionné la veille pour le même objet , vint me pré-
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venir que madame Baritono demeurait à vingt pas de nous, dans une maison appartenant à la femme de l'officier do police du quartier , officier qui , comme tous les autres, avait écrit dans son rapport de la veille, qu'il n'y avait de dame Baritono dans aucun des logemens de sa section.
Je volai cliez ma tante. Après avoir monté un escalier fort sale, j'entrai dans une galerie, ou plutôt je passai sous un long reljord de toiture, et je pus à peine me tirer d'entre les pots, les chaudrons, les terrines et les seaux pour en gagner le bout. J 'ouvre une porte et je me trouve dans une cuisine sombre; une vieille en haillons me regarde avec surprise et s'incline. — Est-ce ici que demeure Adehiïdc-Pétrovna Baritono ? — Ici . ici .
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Batiouclika y justement. — Mon cœur battait et mes jambes tremblaient j j'ouvre la porte qui conduisait à la chambre. Grand Dieu! quel spectacle! Dans une })etile mansarde à un seule feiiélrc^ sur un lit malpropre, e'iait une femme au visai,'c défait et couvert de taches rouges. Elle était affublée d'une vieille enveloppe de satin j sa tête était entourée d'un mouchoir d'une couleur passée^ Elle me regarda d'un œil immobile , se souleva de son Ut, ouvrit la bouche pour dire quelque chose-, et pourtant resta muette. « Ma tante , est-ce vous que je vois? » m'écriai-je en me précipitant auprès d'elle jraais elle tomba sur le coussin et ferma les yeux. Un tremblement soudain courut partout ses membres , une àueur froide parut sur son visage et ses
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lèvres se serrèrent par un mous'ement spasmodique. Je crus qu'elle allait mourir j j'e'tais au désespoir. Le garçon d'auberge m'avait accompagné , il se tenait dans la galerie à m'attendre. Je courus à lui • je lui ordonnai d'amener promptement un médecin , et rentrai précipitamment pour secourir ma tante. Cependant la vieille cuisinière courait chez la voisine , femme de l'officier de police ; celle-ci vint à la liâte avec des sels d'Angleterre et du vinai^e , et par ses soins actifs elle rendit ma tante au sentiment. Alors elle fondit en larmes, et ses pleurs la soulagèrent. « Vane ! dit-elle enfin j tu ne m'avais donc pas oubliée! » Mes larmes répondirent pour moi , et elle ajouta : « Je te remercie , ô mon Dieu , (le m'avoir permis de presser sur mon
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sein , encore une fois dans ma vie, celui qui m'est le plus cher au monde. Mon cher Vane , lu me retrouves dans la misère et dans la maladie ; j'ai nie'rite' mon sort , et je n'accuse point la Providence. Elle me fait une grande grâce en te rendant à mes vœux réitére's. Je puis maintenant mourir ! »
L'obligeante voisine nous quitta , tt moi , en pressant la main de ma tante , je parcourais des yeux ce séjour de la misère. Les murs de la mansarde e'taient noirs comme ceux d^une forge. La fenè- Irc e'tait vîtrèe de vieux morceaux de verre rapportes ; et quelques trous étaient bouchés avec du papier d'enveloppe à sucre. Une seule table de bois de sapin , deux chaises , un petit coffre formaient tou! l'ameublement. Dans un
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coin brûlait une lampe suspendue devant un iniaije du Seigneur. Sur la l'enêlre étaient , une théière de faïence sans couvercle, une tasse sans anse, un verre , un petit pot rempli de kvass , et une chandelle de suif debout dans le goulot d'une bouteille. Après avoir considère tous ces objets, je serrai ma tante dans mes bras ; je ne sais ce que je lui dis , mais je pleurais amèrement. Enfin, ni'ètant un peu calmé , je courus chercher un logement convenable, et je lui laissai mon portefeuille afin qu'elle payât le docteur et les médicani'^ns.
Dès le soii' même , j'eus le plaisir d'installer ma tante dans un logement propre et bien meublé ,• elle trouva dans les commodes tout ce qui lui était nécessaire pour le moment; île plus, ur
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jjon iit , un service, de l'argent, et , à ses ordres , une servante agile, entendue en cuisine, et un valet plein de bonne volonté'. Quant à moi, je voulus rester «quelque temps à l'auberge avec Milovi- (liue f[ui paitageait ma joie j c'est lui (jui, à la liâte , de'couvrit et meubla le logement , c'est lui qui acheta ( bien entendu à mes frais) , tout ce qui était nécessaire pour ma tante. Il se montra fort expérimenté dans ces sortes d'affaires, s'étant lui-même plusieurs fois ruiné et plusieurs fois remonté en ménage.
Au bout de quinze jours, ma lar;U' i'ul sur ])ied , et les médecujs déclarèren! qu'il n'y avait plus de danger. EUeavai? déjà assez, de force pour se promener dans sa chambre. Toutefois je différais encore ùe lui faire le récit de mes aven-
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tures de peur d'ernouvoir trop sa sensibilité'. Enfui , ses forces s'ëtaut raffermies, je lui dis tout ce qui m'était arrive depuis les circonstances mêmes de mou de'part de Moscou, jusqu'à mon retour , et je terminai mon récit en la priant de me révéler la cause des questions et des soupçons , fondés ou non , de Vorovatine , concernant mon père , puis la cause des poursuites d'une je ne sais quelle comtesse. Ma tante se recueillit , et enfin , se jetant à mon cou, avec des soupirs , elle me dit : — Il faut que je te découvre mon âme tout entière ; dans mon âme est renfermé le secret de toute ma vie. Ne me méprise point trop , plains-moi plutôt , plains une malheureuse. La vanité et l'étourderie ont seules causé ma perte. Ecoute ;
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M Peat-étre ignores - tu qu'il existe dans la Russie-Blanche beaucoup de co- 1 onisations , de slobodes où vivent retirés des Russes sortis de diverses contrées de la Russie ; ils sont Vieux- Croyans , et se sont re'fugiés dans la cidevant Pologne, par la crainte des vexations. Une slobode russe se trouve à dix verstes des biens de M. Goloî^ordovski.
Dans cette slobode e'tait un paysan aisé du nom de Pierre Sewastianof auc^uel on donnait communément le sobriquet de Kroutogolouf (i). C'est par le voiturage et par un commerce de toiles, de soies de porc et de lin qu'il s'était acquis un avoir considérable , pour un homme de sa condition. 11 était veuf. Axinia^ sa
(i) Mauvaise tête j entêté.
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sœur, tenait son ménage. Il avait deux eufans, un fils nomme Basile, âgé de dix-neuf ans , à l'e'poqne dont je veux parler, et une fille de seize ans nommée Douni. Cette Doiini , c'est moi ! — - Quoi , vous ? ma tante , m'écriai- je avec étonncmentj votre éducation, vos manières.... 11 est bien difficile de croire.... Ainsi, j'appartiens donc moi-même à une famille de pajsans? ajoutai-je en rougissant et en baissant les yeux. Mais , j'étais votre neveu , fils de votre sœur, disiez-vous autrefois , et maintenant j'apprends de vous-même que vous n'eûtes point de sœur?..-. — Prends patience, mon ami, et ne rougis point de ta naissance. La nature avant de nous créer ne nous demande pas de quels parens nous voulons naître j il ne dépend que
de loi d'ennoblir ton origine. Ecoute jusqu'au bout j tu diras, ta feras eiisuite tout ce qu'il te plaira.
» Dans les environs de notre village était cantonné un régiment de hussards, et dans le village même se trouvait un escadron commande' par le capitaine r prince Miloslav^ki. Il fut à peine arrivé des Gardes qu'il nous étonna, ainsi que tous les propriétaires du pays , par la richesse de ses équipages, par la beauté de ses chevaux , et surtout [ ar sa dépense. Le prince était jeune et beau ; on lui donnait environ vingt-cinq ans. Il se montrait, avec tout le monde, poli, affable, et surtout fort galant. Il distribuait à toutes les fdles du village des rubans , des colliers de verroterie , et force friandises ; il les saluait toutes avec polit<;ssej
il jouait avec elles dans leurs e'baLs ou la danse se mêlait aux chants^ il réiialait d'eau-de-vie les paysans , et payait toujours à beaux deniers compLans. Jeunes et vieux, tous l'aimaient dans notre village. Moi seule je ne recevais aucun présent de lui; moi seule je ne causais point avec lui. J'étais craintive , et le prince semblait n'être timide qu'avec moi.
Chaque jour il passait devant mes fenêtres , quelquefois à pied , mais plus souvent à cheval ; dans ce dernier cas , il descendait de cheval comme pour serrer ou desserrer quelque lanière, ou bien il s'arrêtait à causer avec mon père , uniquement dans le dessein de me regarder.
Toutes simples que sont les filles de campagne, elles lisent dans les yeux d'un amoureux mieux que dans le livre le
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plus facile , et il n'est pas besoin à une jeune fille de la moindre expérience pour deviner les pense'es de l'homme qui la regarde. Je ne pouyais douter que le prince ne passât devant nos l'cnctres afi de me voir, puisque, si je me retirais de la porte ou de la croise'e, il faisait vingt tours de suite près de notre maison , et s'en allait d'un air chagrin. 'Pour moi, en songeant à quel point il était affable et causant , j'étais piquée de voir qu'il ne nie dît pas un mot. Je ne comprenais pas bien alors ce que c'était que l'amour^ mais j'éprouvais un très grand plaisir à regarder le prince, et j'avoue qu'il m'aurait semblé triste de ne le point voir de toute une matinée. Il m'apparaissail souvent en songe avec son joli petit visage bien blanc et ses petites moustaches bien.