TOME III. i
1()2 HISTOIRE DE MA T.VNïE.
noires j et s'il arrivait que, dans nvju songe j il me yolât un baiser , à moi qui en mourais d'envie , j'en restais joyeuse a mon réveil pour le reste de la journée, iî y avait dans le village beaucoup de jolis minois soit de filles , soit de garçons ; mais tous me déplaisaient , hors celui du prince et le mien que je considérais fréquemment dans mon petit miroir. Ce n'était pas mon miroir seul qui me disait : <( Tu es jolie , tu es belle » ; tous nos garçons , tous les officiers, tous les fils de propriétaires qui s'arrétaienL cliez nous en parlant pour la chasse ou bien à leur retour , me répétaient la même chose. J'étais connue sous le nom de la belle paysanne à plus de cinquante verstes à la ronde.
■) Mon ])ère était sévère et brusque à
Tcxcès. Vieiix-Groyaut zële , il m'aurait abandonnée s'il eût soupçonné que j'uïiHs.se seulement regarder un Jiomme qui ne lui ])as comme lui de la secte des J^^ieux-'Croyans (i). C'est une chose qu'il m'avait plusieurs lois répétée. Le ])rince était informé et de la sévérité tle mon ]}ère et de ses préjugés indestructibles i c'est précisément pour cela qu'il évitait de m'adresser la parole," tout Cil me prodii^uant les œillades. Ce jeu dura environ six mois. Le prince néglii;eait tout-à-fait ses amis et son service; il ne sortait plus du village et mettait tout son plaisir à me voir plusieurs lois le jour devantnolre porte ou à la fenêtre. De mon côté je ne pensais plus (ju'au
(i) Yoyez riiisloire de Russie par Lévesque»
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prince élégant et magnifique , dont l'image e'tait nuit et jour devant mes yeux. L'e'té survint. Mon père partit pour les affaires de son commerce qui l'appelaient à la ville. Etant reste'e sous la surveillance d'une tante aussi faible de caractère que mon père était ferme , j'obtins sans peine la permission d'aller cueillir des baies avec mes amies. Arrivées dans le bois , nous lûmes bientôt éparpillées, et moi j tout en chantant des chansons tendres , tout en cueillant des baies , tout en pensant au beau prince , je m'étais beaucoup éloignée de mes compagnes. Tout-à-coup les broussailles s'agitèrent près de moi j j'eus peur, je voulus fuir i les branches s'écartèrent j je vis le prince , et je restai malgré moi.
« Charniante Douni ; je t'aime^ » nie
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tlit-il en approchant. Moi je tlemeurai immobile , en silence , les yeux baisses ; mes jambes tremblaient ; mes joues e'taieiit brûlantes, m Douni , si tu ne m'aimes pas , il faudra que je meure ! » Je me taisais toujours. (( Mais regardemoi donc. » Je levai les yeux , je le regardai ; et quelques larmes coulèrent sur mon visage. Le prince me prit par la main, me fit asseoir près de lui sur riierbe , et se mit à causer avec moi. Que m'a-t-il dit? Que lui ai-je répondu? je ne m'en souviens plus. De ma main , (jui e'tait dans celles du prince, il sembla qu'une vive flamme s'était répandue dans toutes mes veines, et mon cœur battait si fort que j'en entendais les coups. Le prince rne parla long-temps, long-temps caressa ma main, et lors-
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(ju'eiifin il m'eut baisëe au visage, la lumière du jour disparut à mes yeux. .Je ])ensai , de irayeur^ en mourir sur la place ; je tombai dans les bras du ]>iince....
» Tout t'iiange , tout passse ; les enivremeus les jdus doux ont un terme eomme nos misères, hvs jours iuvaient et avec eux nos plaisirs. Bientôt je sentis que la nature m'avait destine'e à étie mère. Presque dans le 'même temps le rei^imeut reçut ordre de marclier contre les Turcs. Où cacher ma honte .^ Comment échapper au juste courroux de mou ])',reV
» Tout le villai,'e a})prit un jour avec elonnementque la belle Douni avait dis- ]'aru de la maison paternelle. Je m'elais ioujojrs si bien conduite que personne
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lie me soupçonna d'avoir pris volonlaircnient la fuite- les uns dirent qu'oa m'avait enlevée, d'autres ajoutèrent , de plus , qu'on m'avait tue'e. Les soupçons se portèrent sur le prinee et sur quelques propriétaires des environs. Mon père ne voulut l'aire aucune reclicrclie j et dès que ma disparition ne fut plus une nouville pour personne, on se tut,
» A cinquante verstesde notre village, dans un petit haînccUi .vituè dans les bois, se tn^uvait un cabaret. Les juifs d'une \iile voisine de ce hameau recom uandèr(nt au prince le cabarctier connue un homme bon , honnête et serv:able , sur lequel on pouvait compter en toute sûreté. Le prince alla donc me déposer dans ce cabar( t , où il me conlia parliculitremcnl aux soins d'une vieille qui
se donuait pour sa.,^e-feinaie ; pais il 1113 fit présent d'une cassetle renfermant presque tons ses bijoux , parmi lesquels se trouvaient les deux portraits que tu as vus chez moi , et dix mille roubles en assignations de la Banque. Le prince m'ordonna de partir pour Moscou avec mon enfant aussitôt que je serais relevée de couche , et d'y attendre son retour ; puis il me dit avoir laissé son adresse dans le faubourg du Bienheureux Basile j et il partit pour la Turquie , après m'avoir juré de faire mon bonheur et de ne Jamais abandonner mon enfant. Je crus, en quittant le prince ; me séparer de la vie.
» J'avais une chambre haute , un peu isolée dans un angle de la maison ; il y avait aussi une chambrette dans laquelle
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S'établit ma vieille. Toute la famille du juif me servait avec le plus grand zèle. Le juif lui-même passait pour médecin ; il avait un courant de visites chez les petits-gentillâtres des environs. Je mis enfin au monde un fils.... Vane! c'est toi j tu es le fils du prince Milotlavski^ tu es mon fils !.... »
wQuoi! vous êtes ma mère....!»
m'écriai-je , avec agitation et ne pouvant plus demeurer sur mon siège. Ma mère se mit à pleurer , et se couvrit le visage de ses mains j elle restait ainsi immobile ; je me jetai dans ses bras , et nous confondîmes nos larmes.
» Ivane , mon cher fils , me dit-elle,-
ne m'abreuve point de reproches ; ne
me méprise pas. Je n'ai fait qu'obéir à la
nature, et tous les torts sont à celui qui