‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russeChapitre 20 sur 39 · TOME III. i · texte numérisé non relu

TOME III. i

lyO HISTOIRE DE MA. TANTE.

avait la force de l'esprit el du caractère en partage. Mais il n'est plus.... respectons sa mémoire ; si les passions l'ont égaré quelquefois , il a toujours fait preuve d'un bon cœur ! »

Nous attendîmes que le caluie i'ùt rentré dans nos esprits, et ma mère continua son récit : « Je t'ai déjà dit qu'en naissant tu avais sur i'épaule gauche une excroissance qui fut brûlée , je n'ai pas vu comment. C'est le juif-cabareticr médecin qui fit cette opération. Tu étais, au reste , sain et fort bien constitué. Je commençais déjà à me rétablir^ et j'avais intention de partir dans un bref délai pour Moscou , lorsqu'un complot obscur et abominable me sépara de toi.

» La sage-femme qui était momentanément à mon service , malgré son air

officieux et caressant, m'était de'sagréable à voir. Sous les rides mobiles de son front semblait se découvrir l'empreinte d'une âme scélérate ; et je frissonnais chaque fois que mes regards rencontraient les siens. J'évitais sa présence autant que je le pouvais, et je passais tout mon temps dans ma chambre, à regarder lour-à-tour et toi et le portrait de ton père. Nous étions en automne; un soir que j'éprouvais un violent mal de tête , je me couchai de bonne heure 5 mais, tourmentée par une chaleur insupportable , je me levai pour aller respirer un peu d'air frais, M'étant appuyée contre un mur peu distant de la fenêtre de la chambre du maître , j'entendis prononcer mon nom. Je me glissai presque sous celte fenêtre (jui étaiî ouverte ,

et j'entendis un dialogue qui pensa me priver de tout sentiment : — J'ai examiné le coffre de cette petite drôlesse , disait la prétendue sage-femme ; j'y ai trouvé toute une fortune. Figure-toi qu'elle a plusieurs bons gros paquets d'assignations blanches (i) , plusieurs poignées d^anneaux d'or, et des diamans montés en bagues.... — Eh bien , prends tout et sauve-toi^ nous te cacherons, dit le cabaretier. — Impossible. J'ai dans la ville de la famille , des en fans et des petits-enfans. Elle trouvera quelqu'un qui se chargc^ra d'écrire au prince j le

(i) Assignations de la banque jles bleues sont de cinq roubles , les rouges de dix, mais il n'y a pas d'assignations blanches de moins de vingtcinq roubles , qui valent à peu près vingt-six francs de noire monnaie.

HISTOIRE DE MA TANTE. l'jJ

prince est ami du maréchal de la noblesse, du maire et même du gouverneur. — Eh bien ! il n'y a qu'à se défaire d'elle , re'ponditlejuif. — Oui, c'est pour le mieux ; la foret est sourde et aveugle ; l'endroit est bon , très bon. La fille expédie'e , nous glisserons bien l'enfant quelque part; puis , nous partagerons l'argent et les bijoux , et au diable ce qui pourra s'en suivre. Que le prince arrive, je suppose.... Nous dirons qu'elle est partie pour Moscou. Libre à lui d'aller l'y chercher. Les morts ne parlent point. — A merveille ! yaciliçay dit le juif. Et quand mettrons-nous la main à la pâte ? — A quoi bon difFe'rer? répondit l'infâme vieille ; elle est malade , elle dort en ce moment, prends ta hache, tue-la moi d'un coup , puis^mcts-

là dans un sac ; le lac n'est pas bien loin, — En effet , quelle bêtise de remettre ça à d( main.

» Tu peux aise'ment te représenter ^ mon cher Vane , l'e'tat où je me trouvai après avoir entendu ce complot infernal. Je m'enfuis dans la foret , où , malgré le froid et l'humidité , malgré l'obscurité <ie la nuit, je marchai au hasard parmi les buissons ^ les ronces, les broussailles; iua tête était égarée ; la peur m'avait donné des ailes. Quand mes forces m'abandonnèrent , je m'assis sous un arbre,et c'est alors seulement que , revenani un peu à moi , je me reprochai de t'a- \oir laissé sous la hache des assassins. Mais , réfléchissant ensuite que j'étais hors de leurs mains , et qu'ils tremblaient peut-être à leur tour, je conclus

qa^ils n'oseraient te donner la mort ; et mon cœur fut plus tranquille. Je résolus d'aller promptement à la ville, de lout révéler au gouverneur (|ui , comme l'avait dit la scélérate vieille , était ami du prince ; je voulais le prier de me faire rendre bien vite mon enfant ;, et de m'envoyer à Moscou. Je me mis alors à prier Dieu , et sans avoir sur moi d'autre vêtement qu'une chemise et un grain! mouchoir , je m'endormis par terre.

l'/G FIN DE l'histoire

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