‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russeChapitre 26 sur 39 · DE MA TANTE. IQI · texte numérisé non relu

DE MA TANTE. IQI

lais-je maintenant si Dieu ne t'eût remis dans mes bras ! »

Après avoir ainsi lini ie tableau de son existence passée , ma mère se mit à i^enoux devant une image ^ et pria quel- (]ue temps avec l'erveur. La prière ramena le calme dans ses esprits et la sérénité sur son visage. — Ma mère ])ien-aiinée^ lui dis-je, oubhons le passé, juais songeons bien au présent et à l'avenir. Dans toutes les confidences que vous venez de me i'aire , je n'ai rien vu ({ui puisse servir à dévoiler le mystère dos persécutions dont j'ai été l'objet. Je n'ai fait de mal à personne. Quelle est donc celte comtesse qui désire si ardemment ma perte? JN'avez-vous pas eu quelqu'ennemie acbarnée.../? — Beaucoup (.le femmes marcpiantes ont eu de l'bu-

1()2 FIN DE l'histoire

iiicur j du dëpit contre moi , mais je nu sacLe pas qu'aucune d'elles eût jamais voulu se venger de moi en perdant mon neveu. Je dis mon neveu ^ car le secret (ie ta naissance n'a été connu que de moi seule. Aucun de ceux que j'ai eus pour amis n'a deviné ([ue tu fusses mon fils. Je ne comprends rien à ct-tte fureur d'une grande dame contre toi. Es-tu bien sur de ce que tu dis ?

Deux mois après cet entretien , ma mère avait recouvré entièrement la santé. Il ne restait plus le moindre vestige de sa beauté. Les marques de la petite vérole et des sillons profonds couvraient son visage • ses cbeveux avaient blancbi subitement j ses yeux avaient perdu leur vivacité , ses traits dont les contour» étaient ja lis si frais et si gracieux^ étaient

CE MA. TANTE. Uji

maintenant flétris et tirés; ma mère enfin paraissait plus âgée de dix ans qu'elle ne l'était réellement. La perte de sa beauté l'ayant mise dans la voie de la sagesse , elle devint fort pieuse ; elle ne se vêtit plus que de noir; et tout le temps qu'elle ne passait point au pied des autels , clJe l'employait chez ellt? à lire des livres de piété.

Mes ballots arrivèrent enfin à Moscou; je vendis immédiatement les marchandises qu'elles contenaient , et , tout compte fait, je me trouvai possesseur d'une somme de quarante mille roubles.

Je louai un logement propre et commode sans être grand ; il se divisait en deux parties ; l'une fut pour ma mère , l'autre pour Milovidine et moi. Petrof, i'exsoldat j resta à mon service comme valet TOME III, 17

de chambre. JNous passions notre temps fort paisiblement. MilovicUne e'crivait à tous les gouvernemens et districts de la Russie afin de parvenir à connaître le destin de sa femme, mais ce fut en vain. Moi , je persistais toujours à vouloir de'couvrir Vorovatine afin de savoir au moins le nom de ma persécutrice. Je me promenais avec Milovidine^ nous faisions ensemble des lectures ^ nous philosophions , nous formions des plans pour l'avenir , et, pour dire la ve'rité , l'ennui nous gagnait. Milovidine était accoutumé à vivre dans le tourbillon du monde j moname avait besoin d'activité.

-Quelques anciens amis de Milovidine le reconnurent et découvrirent sa retraite ^ et comme ils le voyaient bien vêtu, dépensant de l'argent dans les caféi

ENTRÉE DANS Lt MONDE. HJJ

et chez les traiteurs , ils nous relancèrent à la maison. Les souvenirs des anciennes liaisons , et des plaisirs de la haute société, réveillèrent en Milovidinc le désir de visiter son ancienne sphère , et même d'y rentrer lout-à-lait. « Ecoute , Wjjighine, me dit-il un jour ,• lu veux prendre du service afin d'être q^uelque chose dans le monde. Tu as raison j c'est fort louable. En Russie, un homme bien élevé qui n'a pas un rang^ est à peu près comme un voyageur sans papier dans les autres pays. Mais , sans protection, on n'arrive à rien. Là où les hommes sont investis du pouvoir , ce sont les femmes qui en disposent, et les hommes n'ont de force et de volonté que là où les femmes sont en possession du rang et du pouvoir suprêmes. C'est

îgG EKTRÉE DANS LE MONDE.

donc aux femmes qu'il faut que lu l'a^ dresses ; elles feront connaître ce que tu vaux. Tu as , pour entrer dans le monde, deux grands avantages : de l'argent et un extérieur agréable. Tu sais beaucoup plus qu'il n'est besoin de savoir j dans les salons , la langue française et la danse suffiraient , et tu es, de plus, musicien ; de plus encore, tu joues bien les jeux de commerce. Tout cela constitue le plus haut degré de science chez la plupart des personnes du grand monde auxquelles est ouverte la voie des honneurs jusqu'aux premières dignités de l'empire. Il ne te manque que cette tournure aisée, cette attitude ferme, cette confiance qui ne s'acquièrent que dans les salons. Il ne te faut au reste , ù ton début , que déployer de l'esprit et

une certaine assurance, qualités dont tu es suffisamment pourvu. Crois-moi , entre dans le monde ; ne balance point. Je vais te lier avec vingt ou trente de mes tantes et de mes cousines,- je le ferai faire la connaissance de quelques-uns des législateurs tout puissans de nos cercles; quant à ]a jeunesse , elle sera à toi dès que tu le voudras. Complais aux vieillards y joue au boston et au wisk avec les vieilles ; n'aies point d'humeur quant lu joues, et ne réclame jamais les dettes de jeu; re'gale les jeunes gens et partage leurs plaisirs ; ne discute point; pcnelie ' pour la majorité des voix ; sois de préférence de l'avis de ton hôte , quitte à approuver cliacun à part ; ne débite ni calomnies ni médisances,mais écoute avec patience les caquets quelque uiéchans

HjH ENTRÉE DANS LE MOïïDE,

qu'ils soient. Révèle les calomnies par de values remarques , en cachant toujours les noms ; amuse ton monde par des fictions y et jamais ne lui pre'sentes les verite's. Exalte tout ce qui est e'iranger, et i^lose sur tout ce qui n'est que russe. Que dans tes discours, chaque bavard se voie homme d'esprit; chaque employé, grand administrateur; chaque juge, magistrat intègre ; chaque richard , modèle de Lien faisan ce; chaque vieille dame, la bonté même ; chaque jeune femme ou demoiselle , une beauté; chaque enfant, un amour, un génie. Sache par cœur les fêtes et anniversaire de naissance de toute personne qui t'aura reçu chez elle , et n'épargne pas les visites. Etudie-toi à rire jusqu'aux larmes, pour le cas où l'on te contera un trait ennuyeux sous le nom

d'aventure risible, et à paraître bien attendri lorsqu'un fâcheux te parlera de ses chagrins frivoles. Cherche toujours à te glisser en avant , et tâche de faire croire que tu es toujours en arrière. Attribue à d'autres chaque progrès que tu feras , et remercie tout le monde. Supporte habilement les petites offenses et pousse les autres à te venger sans qu'il.s s'en doutent. Demande toujours pour autrui , et fais demander par autrui pour toi. ]Ne refuse jamais personne en quoi que ce soit; promets tout à tous; tu t'excuseras ensuite sur l'impossibilité' , en disant que tu as fait tout ce qui dépendait de toi. Rappelle-toi bien mes instructions , et crois que, si tu les exécutes à la lettre , tu passeras sur le dos de tous les chambellans du monde ; tu ne forme-

ras plus un désir qui ne soit accompli. » Je découvris à Milovidine le secret de ma naissance. Mon cœur avait besoin d'un épanchement. J'allais paraître sur un nouveau théâtre • ma mère me bénit , et nous tînmes conseil avec elle. En résumé ^ Milovidine me dit : « ïu rencontreras peut-être de tes parens dans le monde ; mais , comme tu n'as pas en main la moindre preîive qui puisse démontrer que tu es fils du prince Miloslavski^ et comme ton père ne t'a rien laissé , tu ne diras rien de ta naissance^ dont le bruit ne servirait, selon mes idées , qu'à attirer sur toi beaucoup de désagrémens. Je te présenterai partout sous l'aspect d'un gentilhomme russe , possédant des fiefs dans les gouvernement de la Russie-blanche. En général .

ENTRÉt: DANS LE MO^'DE. 20 ï

les familles qui se sont e'tablies clans nos nouvelles provinces ont peu de relation avec les deux capitales ; on nous croira. Ceux qui te considèrent comme le neveu d'Ade'laïde-Pe'trovna (i) et qui t'ont vu chez elle dans le temps, ne connaissent ni sa naissance ni parconséquent la tienne. Ils savent, très probablement, qu'Adèlaïde-Pe'trovna mène aujourd'hui 11 ne vie pieuse et retirée , et que tu lais tous les frais de son entretien. Cette circonstance les con firmera en core plus dans l'ide'e que tu es bon gentilhomme. Au

(i) Il est plus honnête de dire en russe : Adélaïde-P êiropiia , que de dire crûment : madame Baritono, Ceux qui , en Russie, nomment les particuliers par leur nom de famille , sont des étrangers , des inconnus , ou des gens {jui, à dessein^ veulent choquer l'usage général.

reste , mon ami , ce n'est qu'au sein des classes moyennes qu'on rencontre d'avides scrutateurs , curieux à l'excès de bien connaître leur homme. Dans les hautes régions de la socie'té cliacun pense à soi seulement, sans s'inquiéter du voisin , à moins que le voisin ne lui barre la route.» Enfin arriva le jour marqué pour nos visites. Je louai une voiture attelée de quatre chevaux j je couvrir le laquais d'une livrée à galons, et nous nous lançâmes. Milovidine, chemin faisant, me dit : (< INous allons commencer par une visite à la comtesse P roi ron bi ne (^i). C'est 1 :• diapason des vieilles de Moscou ; elle donne le ton et l'accord à une centaine de piailleuses ; et , de ce grand chorus

(i) Trouha,Qnx\xssQ ,n^niïiQ. troîïipette.

ERTRÉE DANS LE MONDE. 20c>

riaissent les réputations des jeunes gens, et particulièrement des jeunes e'poux..

Voici sa maison; vois-tu combien d'équipages arrêtes à sa porte. Il est moins dangereux de braver les autorités constituées que de déplaire à ces cuménides quij pour la moindre omission des convenances les plus arbitraires, sont prêtes à déchirer , à noircir la réputation du ]>lns lîciinctc liommc îi

« On reçoit » , nous dit le suisse du fond de sa loge où il ressemelait une paire de bottes. Nous entrâmes dans une salle qui depuis cinquante ans au moins n'avait pas été repeinte. Autour des murs étaient d'énormes chaises , couvertes de housses en toile bariolée, et à l'angle droit, une grande pendide hollandaise dans un InifFet en bois de chêne curieu-

Îi04. ENTRÉE DANS LE MONDE.

sèment travaille. « Veuillez entrer ; » dit un valet en ouvrant une porte qui conduisait au salon. La comtesse était assise ou plutôt accroupie sur un sofa pormi des coussins brodés sur canevas par ses petites- filles et par ses élèues (i). Sous ses pieds se trouvait encore un fort gros coussin brodé. Elle tenait sur ses genoux un épagneul qui dormait , la tetc passée bors de son cbâîe. Il v avaitsur nnepe-» iite table placée devant elle, des tasses de porcelaine remplies de cartes de vi-

(i) Jeunes filles que les dames russes font élever cliez elles. Souvent aussi les pères de famille, en Russie , donnent un compagnon à leur fils unique. En général , les grands n'abandonnent jamais l'enfant qu^ils ont fait élever dans leur maison. Les élèves femelles sont dotées j les élèves mâles sont mis au service j et toujours protégés par leurs bienfaiteurs.

site, une tabatière et une sonnette. Quelques personnes des deux sexes assises suides fauteuils faisaient cercle autour d'elle. — Bonjour ma tante , dit Milovidine en lui baisant la main. — Et d'où viens-tu V demanda la comtesse en levant la tête pour regarder mon ami. — Je viens de bien loin, ma tante; j'ai vu bien du pays, et, à mon retour , j'ai cru que mon premier devoir était de me présenter devant vous. — Que Dieu te bénisse de ne m'avoir pas oubliée. — Permettez-moi , ma cbère tante , de recommander à vos bontés , à votre protection , mon ami , propriétaire blanc - russien , nommé Ivane-Ivanovitcli Wyjigine , à qui j'ai de grandes obligations.

La comtesse me regarda, et fit ua mouvement de la tête; je la saluai.—

■àoG entrée dans le mondé-

Soyez les bien venus ; nous aimons le» braves gens. Asseyez-vous de grâce. EsiLi seul ici , à Moscou . ou bien avec la femme ? demanda la comtesse. — Seul , ma tante ; ma femme est reste'e en Allemagne parce qu'elle est faible de santé. — Tu es seulj tant mieux, tant mieux.

Et à quelle brandie du service public appartenez-vous? ajouta la comtesse en s'adressant à moi. — J'ai l'intention de prendre du service, répondis-je ; mais^ jusqu'à ce jour, je me suis livré exclusivement à l'ëlude des sciences. — Ah î monsieur est un savant ; j'y suis , je comprends j dit la comtesse en flairant son tabac. Et vous avez beaucoup d'âmes (i) ! Milovidine ne me laissa pas

( i) De paysans serfs.

ie temps de re'pondre à la comtesse. — Mille cinq cents, lui dit-il. — Et., vous avez beaucoup de frères, de sœurs? — Il est fils unique et maître de son bien. — C'est assez joli, marmotta la comtesse , en flairant de nouveau son tabac. — Je jetai un coup-d'œil rapide sur Fassemble'e , et j'observai que les mères poussaient leurs filles du coude , et les filles se redressaient, levaient les } eux , composaient leurs regards , penchaient gracieusementla tcte su r l'épau le ; et celles qui avaient de belles dents souriaient. — Mille cinq cents âmes pour un seul homme, c'est bien... très bien ! se disait à elle-même la comtesse en essuyant sa tabatière. Votre nom est ?.... pardon, je.... — Ivane-lvanovitcli Wyjighine , rè[)e'ta Milovidine d'une voix

lof) ENTRÉE DANS LE MONÛË.

ferme et d'un air grave. — Je remarquai que rassemblée marmottait comme pour s'exercer à retenir mon nom. — Je dîne chez moi tous les jours, dit la comtesse j et , hors deux jours de la semaine, et les cas extraordinaires , je reçois tous les soirs. Il me sera agre'able de vous voir ici, Ivane-Ivanovitch ; toi, Alexandre, je ne t'invite pas ; tu es de la maison , en attendant que tu te sois remis à faire des folies. — Milovidine baisa de nouveau la main de la comtesse , et moi , pour mon compte , je lui lâchai un compliment si bien tourné, qu'elle en inclina obliquement la tête en signe d'approbation j puis, dans son contentement, revint trois fois à sa tabatière. — L'affaire est en bon train, me dit tout bas Milovidine j maintenant toutes chante-

ront à l'unisson C'est ce qui arriva.

— Alexandre-Ivanovitch, dit à Milovidine une grosse dame , d'un âge très mûr, fardée jusqu'aux yeux, et portant un bonnet qui lui couvrait presque tout le front : Y a-t-il longtemps que vous faites le fier au point de ne pas reconnaître vos anciennes connaissances? — Faites-moi grâce, madame, re'pondit - il ; j'ai eu IMionneur de vous saluer, mais me trouvant occupé à répondre aux questions de Son Excellence , je n'ai pas trouvé le moment de vous renouveler les Assurances de mon éternel respect j je comptais bien, d'ailleurs, aller vous rendre mes devoirs chez vous. — A la bonne heure , répliqua la grosse dame 3 je vous invite à ne pas nous négliger comme autrefois. Venez donc , je vous en prie , et amenez TOME III. l8

votre ami. — Là-dessus, je lançai un nouveau compliment à l'adresse de la j^rosse dame , qui le reçut en faisant une i,'rimace que des flatteurs n'auraient pas manque' d'appeler un charmant sourire.

Milovidine connaissait toutes les personnes pre'sentes. Chacune, tour à tour, voulut causer avec lui , et nous fûmes, dans celte première visite , invités à des dîners , à des soire'es pour chaque jour , et chez tous ; de sorte que je fis là, en une demi heure, onze connaissances.

— Depuis que tu as quitté Moscou , dit la comtesse à Milovidine, il y a eu ici bien des cliangemens. Ta cousine Anna s'est mariée avec un homme riche et qui a un rang. Ta cousine Pauline a quitté son mari qui a perdu sa place de directeur des douanes. Ta cousine Ca-

ENTRÉE DANS LE MONDE. 0.1 ï

iherine a été sur le point d'épouser un colonel j nous avions déjà aplani les difficultés, mais la maudite langue de la KakouchJiine (i) a gâté toute l'affaire ; cette vilaine est parvenue à atteler le promis au char de sa petite coquette de nièce qui n'a que de l'argent; et tu sais qu'un homme bien né et bien élevé ne se marie pas en vue de l'argent. ]N'est-il pas vrai , Ivane-Ivanovich ? ajouta-telle en me regardant. — Songer à l'intéict lorsqu'il s'agit des saints nœuds du mariage , «e serait faire voir une ame basse, répondis-je. — Que d'espril! dit la grosse dame , en regardant ses filles. — Esprit , grâce et sentiment ! charmante réponse! s'écria une grande dame

(i) Nom de famille.

sèche près de laquelle étaient assises quatre filles nubiles. — Vous disiez toujours, Alexandre, dit la comtesse à M ilovidine , que je ne ferais rien de mon petit-fils Coco. Nous en sommes pourtant venues à notre honneur. Avec le secours de quelques commissions particulières qu'on lui a fait donner , le voilà l\ Pëtersbourg auprès du prince Si>iazine; il est titulaire (i)^ et, cette année-ci^ il a reçu une petite croix à raison de ce qu'il a accompagne' à Moscou un secrétaire chargé de faire une enquête. C'est Lien dommage qu'il ne soit arrivé réellement qu'après l'enquête terminée; autrement, il aurait encore attrapé quel-

(i) Le rang de conseiller titulaire (9® classe ) est assimilé au grade de capitaine, ou de lieutenant de flotte.

que chose. Nous en ferons uu gentilliomme de la chambre. Le prince Sviazine a du cre'dit aujourd'hui, et il est de ma famille. Je ne tarderai guères à lui envoyer mon pelit-Hls Jacques, fils de ce pauvre Blagorodof , à qui, dit-on, les livres ont fait perdre la tête -, en effet , il s'est retiré dans sa terre et a renonce' aux rangs (i). Jacques, grâce à Dieu, ne tient pas de son père ; c'est un charmant petit homme i il veut servir au coUe'gc des relations extérieures , et il entend merveilleusement bien son affaire. Il a composé , pour le jour de ma fête , en

(i) Ce mot est employé ici dans un sens épigrammatique. L'auteur rappelle la manie trop commune de n'avoir autre chose en vue dans le service que d'obtenir des rangs et un avaifcement rapide , n'importe par quelles voies.

2l4 ENTRÉE DANS LE MONDE.

français^ sur deux feuilles, des couplets qui ont été chantés par mes trois petitsfils. Au dernier bal il s'est fait admirer de tout le monde par la manière dont il danse la mazourk ; et , en outre , il est très savant; on dit qu'il sait.... Forthographe et la mythologie ! vous verrez que cela fera un homme. Mais pour ce qui est de la comtesse Nicodème, sa tante, elle fait mal parler d'elle.... Je ne peux par redire de mauvais bruits , moi , cela me re'pugne j mais on dit qu'elle a des haisons.... tu comprends? Elle ne se montre plus ici , que le bon Dieu la bénisse ! Et l'ex-gouverneur civil , ton parent, tu sais , Dohrodïélof ^ il a aussi cessé de venir me voir. Je suis charmée que ses amis veuillent bien proclamer sa probité , mais on n'y croit guères. Quand

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oJi cesse de venir cliez moi , sûrement on sent que l'on a quelque chose à se reprocher. Moi , je n'aime pas à causer de tout cela , mais je connais les choses. . . ! La comtesse se remit à prendre du tabac, et elle se disposait à raconter encore tout ce qu'elle savait et ne savait pas, sur le compte de ses parens et des personnes de sa connaissance, mais Milovidine profita du moment de silence pour se lever , et nous nous esquivâmes. — Que Dieu nous préserve de tomber sous sa langue , dit Milovidine lorsque nous fumes montés en voiture. Elle s'est arrogé le droit de gouverner le quart au moins de la société moscovite, et quiconque renonce à venir l'adorer comme une idole^ est traité par elle en déserteur j elle vous livre au jugement de ses vieilles acolj tes,

^ilG ENTRÉE DANS LE MONDE.

et prononce elle-même la sentence d'après laquelle vous êtes privé de toute bonne réputation. Par ses relations , comme par ses coups de langue , elle est devenue redoutable à beaucoup de personnages exerçant des charges importantes ; ceux-ci se voient forcés de lui complaire pour échapper à ses mauvais propos et aux cris de toute sa cabale. Flatte-la bien , mon ami , clic te procurera quelque bon emploi. Les mille cinq cents paysans dont je t'ai gratifié , et ta noblesse blanche -russienne , feront le reste.

Milovidine fit arrêter à la porte d'une grande et belle maison , et me dit : « Je vais maui tenant te recommander à l'un des chefs de file de nos vieillards moscovites ^ homme dont le nom ne se pro-

ENtRÉE DA.NS LE MONDE. Il"]

nonce qu'avec un respect analogue à celui des anciens pour l'oracle de Delphes. Antipp-E rmolaevitch occwT^Si naguères une place du premier ordre, et quoique , sous sa conduite j les affaires aienteulaniéme allure qu'aujourd'huiet que toujours, il est bien persuadé, lui , depuis le jour où il a quitté le service , que le soleil réchauffe avec moins de force la Russie , que la lune ne nous transmet plus qu'une clarté pâle et incertaine, enfin , que la patrie est sur le bord de l'abîme. Il censure impitoyablement tout ce qui se fait au-dedans et audehors de l'empire, et, encore qu'il n'ait jamais rien fait de bon dans sa vie que d'avoir pris son congé, il prétend que tout irait bien mieux s'il était un peu plus consulté. Il n'y eut jamais d'hommes TOME m. 19

I>l8 ENTRÉE DANS LE MONt'E.

(le nieiitc en Russie , selon lui , excepté feu ses amis , feu ses protecteurs , et luimême , dernier exemplaire restant. S'il ne donnait des dîners et des bals, Antipj) jie trouverait personne qui voulût l'écouter , mais comme il aime à réunir la tbule dans sa maison , il a du poids , et il peut te rendre service.

rSous fûmes reçus. Anlipp était dans son cabinety assis dans un grand fauteuil, vêtu d'une robe de chambre de velours vert , fourrée de martre zibeline, et ornée de deux crachats. — Hé! hé! notre ancien ami, dii-il à Milovidinej d'où m'es-tu tombé ? j'aurais pu te croire mort. — J'ai fait de longs voyages j me voici de retour , et je m'acquitte respectueusement du premier de mes devoirs, qui est de saluer Votre Excellence.

— Merci , mon cher ! — Permettez-moi de vous présenter mon ami , Ivane Ivanovicth Wyjighine, gentilhomme russe, qui possède mille cinq cents âmes en Russie-Blanche. — Soyez le bien-venu , Monsieur! votre père était au service,... Quel rang, quel grade avait-il, s'il vous plaît? — Son père était colonel dans l'armée , répondit Milovidine. — Du teuips du prince Potemkin , peut-être î

— Justement, dis -je en bégayant. — Ah ! les beaux temps que ceux d'alors ! n'est-ce pas ? — Assurément , Votre Excellence, dîmes-nous d'une seule voix.

— Et vous-même ? quelle partie du service?.... — Je ne songe que d'aujourd'hui à prendre de l'emploi. — Bon Dieu ! qu'est devenu le service \ s'écria A.ntipp- Ermolaevitch ; il n'y a plus de surnu-

méraires ; on s'est imagine depuis peu de créer partout des places d'Etat (i), et un homme comme il faut ne sait plus où se fourrer; n'est-ce pas V — Votre Excellence a bien raison , dit Milovidine j et moi je répétai : — Son Excellence a bien raison l — Cependant , ajouta Milovidine , il y a encore certains emplois de service extraordinaire , des commissions particulières.... — Hé , voyons la chose comme elle est. Prés de qui arrivet-on aujourd'hui pour cela? L'essentiel est de savoir quel homme c'est que le chef qui dispense ce service extraordi-

(i) Places d'Etat , où l'on a un travail spécial , un service effectif avec un rang inférieur déterminé. La mesure dont parle Antipp tend à pi-évenir les passe-droits qui avaient lieu par 'effet de la protection.

ENTRÉE DANS LE MONDE. 22l

liâire! n'est-ce pas? Les grands seigneurs d'autrefois n'e'taient pas comme ceux d'aujourd'hui; n'est-ce pas? Jadis, une supposition.... tu arrives chez un grand; il est sur son divan , couché , en robe de chambre ; il se berce , tiens , comme cela, et ici, devant lui, des princes, des comtes , des généraux rangés comme des perles sur un cordonnet; il attendent le signal de pleurer ou de rire ; n'est-ce pas? Aujourd'hui, vois-tu, le grand en laveur n'osera pas même s'asseoir qu'il n'ait fait asseoir les autres ; il se met en grande tenue pour recevoir même les sollicileurs , et n'appelle pas autrement ses subordonnés que par leur nom de baptême avec le nom patronimique, et il leur dit vous! En cjuel temps somniesjious ! Quel bien pi ut jamais venir de

222 ENTRÉE DANS LiC MONDE.

tout cela? n'est-ce pas? Un grand d'alors, vois-tu , t'aurait traité plus durement que son laquais ; il chassait même avec le pied son subordonné hors de la chamhre , et lui jetait les papiers au visage. Bon ; mais , où il y a colère , il y a j^râcc ; n'est-ce pas? Figurez-vous jusqu'où en est venue la dissolution de nos mœurs : Je racontais à mon neveu une anecdote d'un grand en crédit, qui, dans mon temps, demanda pour son secrétaire deux cents âmes, ou paysans, comme gratification. Il ne fut point donné suite à cette demande. Eh bien ! le grandseigneur donna au secrétaire deux cents de ses propres âmes. Que pensez-vous qu'ait dit à cela mon fou de neveu ? 11 flit que s'il se fut trouvé à la place du secrétaire , il n'aurait point accepté les

deux cents âmes du grand- seigiîeui-, « parce que , ajouta-t-il , un fonctionnaire est au service de l'Etat et non d'an i^rand , et que c'est du souverain seul qu'on peut accepter des grâces.... » E!i bien! voilà nos gens d'à-pre'sent! Et ce secre'taire^ c'est moi. O temps, teni['S de peste ! n'est-ce pas ? On Cbt poli , de nos jours , mais qu'y gagne-t-onV « Cela coule sur la moustache et rien ne tombe dans la bouche ». A l'ëpoque où j'e'tais d'un rang tout médiocre , j'avais besoin d'un congé pour un voyage j j'avais donné ma supplique , et j'étais ensuite allé chez mon chef solliciter une gracieuse réponse. 11 se trouva qu'il avait beaucoup de monde ; savez-vous l'accueil <ju'il me lit ? — Tu es une bûche , un imbécile , Antipp l — J'entends , Votre Excellence;

cl il répéta : — Oui , un imbécile , une J)uclic j un âne ! — J'ai tort , Voire Excellence ', répondis-je en ni'inclinaut. — ]N'as-tu pas demandé un congé de deux mois? — De deux mois ,Volre Excellence. — Gomment n'as-ta pas demandé en mémc-lemps tes appointemens de ces deux mois ? Tu es une béte , mon ami! Tiens, voilà ton congé, et voilà un bon pour le caissier; va toucher tes deux jjiois. — Je baisai la main du bon chef, et je me relirai en le saluant, en le bénissant de sa bienfaisance. Mais aujourd'hui, bonjour si tu viens , bonjour si tu pars ; n'est- ce pas ? Et qu'imagineriezvous qu'ait dit là-dessus mon neveu l 11 me dit : (( Mieux vaut qu'on ne donne rien, et qu'on traite un homme en homme et non en cheval. » Voilà les temps d'à*

présent^ n'est-ce pas ? — Sans doute.

Mais , comme nous ne pouvons pas ramener le siècle d'or, répondis-je, il faut bien que nous nous soumettions aux circonstances , et je supplie Votre Excellence de vouloir hien me prendre sous sa haute protection. — Nous verrons cela , nous verrons. Ceux qui ont servi sous moi comme expéditionnaires et copistes occupent aujourd'hui des emplois importans. Mais que peut -il y avoir de bon maintenant....? C'est égal, nous verrons ; je parlerai , je saurai faire. J^Iais, voyez un peu à présent de quel air ils écrivent. Ils veulent que les papiers de chancellerie soient écrits d'un style cadencé et mesuré comme des chansons ,* que tout soit concis, clair et raisonné; n'est-ce pas? Impossible! Un homme se

Ibrmera-t-il avec tous ces papiers si courts? C'était le cas autrefois, lors- (p'on mettait sur le dos du commis une liasse de trois mille feuillets concernant une poule vole'e, ou une vitre brisée, voilà j on se cassait la tête, et l'on lirait ses conclusions de ce fatras ; malj^ré soi Ton se formait aux affaires; n'est-ce pas? Un laquais vint en ce moment annoncer qu'un officier de la police demandait la permission d'entrer. — Soit 3 fais entrer. Moi, homme sans capacité, et aujourd'hui sans fonctions^ ajouta Antipp avec un sourire malicieux... Je n'ai point do capacité, moi, voyez-vousbien;et il n'y a pas une affaire sur laquelle les gens d'esprit ne me consultent. La police veut que le mur de clôture en bois do mon voisin soit mis en couleur; et les

voilà tous qui vont venir me demander conseil pour la couleur à prescrire. Antipp est un homme sans capacité aucune ! Nest-ce pas ?

jNous nous inclinâmes et sortîmes , lion sans emporter la permission devenir (liner chaque jour , et passer la soire'e. — Voilà un sot vieillard! dis-je à Milo- \ idine quand nous iïimcs dans la voiture j il ressemble à une montre à répétition qui n'est pas moulée, et qui sonne toujours l'heure qu'indiquent les aiguilles arrêtées. — Que Dieu te préserve de due , en présence de qui que ce soit à Moscou, qu'Antipp-Ermolaevitch est uu sot ! On te prendrait pour un Rascol- ///7i (i), pour un brouillon. Ecoute et

(i) Sectaire scliisnr!atif[ue. Les Rascolniks

tais-toi. Ce vieillard peut te faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal. — A la bonne heure; mais pour aujourd'hui j'en ai assez. — Non , encore une seule visite , et celle-ci te fera plaisir. Je le mène droit chez ma charmante cousine Annetle dont tout Moscou est amoureux j et, en vérité, elle est faite pour cela.

— Ha ! voici mon cher Alexandre! — Bonjour, ma chère cousine Auaette! — A ces mois se joignirent des embrassemens

russes ne sont nullement persécutés, mais ils seraient bien vite persécuteurs, par esprit de lanalisme, s'ils avaient le dessus; on les dit fort méclians. Ils sont tout-à-fait iiidépendans sous le rapport de la religion. Par extension , on appelle quelcjuefois de ce nom ceux qui ne partagent jamais les opinions reçues.

ENTRÉE DANS LE MO^DE. 'l'iÇ)

et des baisers , et Milovidiue , ayant pris place à côté de la jeune dame sur le sofa, se mita babiller avec tant d'ardeur, qu'il oublia complètement que je tusse là. Cefutla belle cousine qui pensa à moi la première. — Ah ! pardon , me dit-elle. — Ma clière Annette, dit Milovidiue, je recommande à tes bontés , à ta grâce , à ta protection particulière , mon ami, mon bienfaiteur, mon sauveur, mon ange tutélaire , Ivane-Ivanovitcb Wyjigbine. Outre qu'il est bien de sa personne, comme tu vois, spirituel et bon comme comme toi et moi, il possède mille cinq cents paysans. — Charmée. — Eh ! ma cbère , ne prends pas les airs de cérémonie pour le moment , je l'en conjure. C'est un autre moi-même que je te présente. Ecoute, le grand

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point est de le faire entrer honorablement au service, et je veux l'introduire dans la meilleure société de Moscou. Tu as ici un parti considérable , cousine ; jorône mon ami partout, six ou huit jours durant, et c'est tout. ïu peux dire hardiment qu'il me ressemble à tous égards , et je t'ai vue autrefois persuadée que j'étais un cavalier accompli.— Tu es toul aussi étourdi que tu l'as jamais été , dit ia cousine. — Où donc est ton mari !

demanda Milovidine. — Il ne cesse de courir pour ses fermes , ses fabriques ; ses affaires l'ont appelé à Pétersbouri; où il est maintenant. J'ai sur les bras toute sa correspondance, et, je l'avoue, cela me fatigue à l'excès. — Mon ami et moi, nous tâcherons de consoler la nouvelle Ariane délaissée , dit Milovidine

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011 baisant la main de sa cousine Anncltej mais n'espère pas, ma clière , que je te colloque parmi les étoiles du firmament, il est trop doux de te posséder sur la terre. — Toujours léger, toujours aimable , mon cousin. — Ali ça^ adieu, ma cbère, dit Milovidinej nous sommes tellement barajsés de deux lourdes et accablantes visites chez vos oracles de la société de Moscou, que nous avons baie de regagner la maison. Au revoir donc.

La jolie cousine nous invita aussi à venir chez elle , chaque jour, dîner et passer la soirée.

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