TOME III
2j8 rencontre
JKitante, reprit la cousine; quelle grâc^^, quel ton ! Et comme elle est naturelle , comme elle possède son emploi ! De plus, elle chante fort agréablement, et de plus encore elle est jolie. En vérité , c'est une excellente acquisition pour notre théâtre , et cette belle madame Primanka Ci) fera certainement tourner la tête à toute notre jeunesse.
Sans rien répondre atout cela, je jetai les yeux sur l'affiche pour y lire le nom que s'était donné Grounia. J'avais laissé passer deux actes ; je vis Grounia dans le troisième. Elle joua parfaitement et surpassa les espérances des amateurs. Il n'y avait point de fin aux applaudissement ; et, après la pièce, on la fit revenir un
(i) Appât, piège j ruse.
t>'UNE CHÈRE E3SNEMIE. 25c)
instant sur la scène. Tant que dura le jeu de Grounia, je fus comme dans le leu. Mon âme s'attachait à chacune de ses paroles, à ses mouvemens , à ses moindres g;estes ; je craignais pour elle, je tremblais,et à rien ne tenait que je ne fondisse en larmes quand les applaudissemens retentissaient dans la salle. Jl semble que je serais mort avant de quitter la loge si elle n'eût eu qu'un succès médiocre.
Je conduisis ma dame jusqu'à sa voiture, et je renonçai au plaisir de l'accompagner, de passer la soirée chez elle. Je me rendis instinctivement au passage des comédiens, et m'enveloppent alors de mon manteau, je voulus regarder de près Grounia. Elle sortit bientôt , et moi , j'oubliai en ce moment de me couvrir le
\ isage : — Wj jigliine ! s'écria-t-ellc. — Grounia ! rëpoEclitma voix pour moi • (t je ne pus ajouter un seul mot. Elle me regarda attentivement, puis elle prit mon bras , et m'entraîna doucement avec elle, au moment où sa voiture avançait ; elle y entra et me fit asseoir auprès d'elle ; elle me l'ordonna • j'obéis. La voiture roula , et je gardai le silence , n'osant lever les yeux et redoutant des explications qui pourraient couvrir de confusion Grounia. C'est elle-même qui me tira de celte situation pe'nible. — Vane, mon ami, mon cher Ivane ! tu as bien sujet de m'en vouloir ; je suis coupable, mais non pas autant que tu crois. J'e'tais jeune , sans expérience , je n'avais point encore de volonté à moi , j'agissais en tout au "ré de ma mère. Tu sauras tout ,
d'une chère ennemie. 2(Si et mon cœur me dit que tu me pardonneras , que tu m'aimeras comme auparavant ; tu m'aimeras comme je t'aime.
Dis-moicomment j'ai joué aujourd'hui. — Je lui baisai la main , je poussai un profond soupir et lui dis : — Tu as joué en perfection ; c'est admirable, mais je n'en suis pas surpris ; la nature t'a fait naître comédienne. Ton jeu m'a mis naguèresà deux doigts de îa mort , et aujourd'hui lu veux m'ôter le repos et le bonheur, (irounia , tu as trop de grâces et d'artifice ; je te crains ! Permets que je sorU; de cette voiture , et que je te dise adieu pour jamais 1... Je prononçai ces derniers mots d'un ton si malheureux que Grounia en fut elle-même troublée. J'étais près d'étouffer en voulant retenir mes larmes. Il se livrait en moi un vif com-
ViG-y. RENCONTRE
bat ; mon cœur était navré d'amertume.
— Tu me crains, Ivane ; tu veux me luir et tu parles de mes grâces. Tu me (àis bien de la peine , et en même temps tu me procures le bonbeur le plus parlait. Crois-moi , mon ami , je t'aime sincèrement ; je n'ai jamais cessé de t'aimer. Depuis le moment de notre séparation jusqu'à ce jour, ton image n'est sortie ni de mon cœur, ni de ma mémoire. Si j'ai été coupable envers toi , j'ai expié ma faute par bien des souffrances et | ar un vrai repentir. Ivane ! aime-moi ou je mourrai de désespoir. — En achevant ers mots elle fondit en larmes.
L^ivresse s'empara de mes esprits ; je ne sais ce que je lui répondis ; j'étais heureux. Quand la voiture s'arrêta , notre liaison était déjà beaucoup plus étroite
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qu'avant son départ pour Orcnboiirg.
JNoiis montâmes l'escalier en nous tenant par ]a main, et dès que nous fûmes daiis la chambre nous nous embrassâmes comme d'anciens amis ; il ne semblait pas qu'il y eut jamais eu discorde entre nous. La table était mise ; Grounia fk apporter un couvert de plus et du meilleur vin ; puis, me prenant sous le bras, elle me conduisit , une bougie à la main , par toutes ses chambres. — Regarde , mon ami , mon prtit ménage, dit Grounia ; c'est à toi d'en disposer , d'y commander ; tu es le maître ici. Voici mon salon ; il n^est pas grand , mais je n'avais pas intention d'y recevoir beaucoup de monde. Cette pièce est mon cabinet de toilette ; ici , la salle à manger ; voici main tenant ma chambre d'étude, et voici
nia chambre à couclier. Ne trouves-lu pas que ma chambre à coucher est décorée avec goût ? » — Toutes ces chan;bres , ma chère Grounia , sont tle'corées avec ^'oût , sinon avec luxe. Il faut donc que tu aies de bons appointemcns. — Mon ami , les appointemens des come'diens russes ne sont rien. Toutes mes espe'rances portent sur ma représentation à bénéfice. J'ai apporté à Moscou deux mille roubles ; j'ai déjà prt sque tout dépensé pour des objets indispensables, et j'ai contracté une dette de trois mille roubles pour mon ameublement. Dieu est bon 5 nous nous arrangerons de manière ou d'autre. Convenons seulement , mon bon ami, qu'une jeune femme , une actrice, douée de quelque talent et d'une assez jolie figure, ne peut pas vivre coni-
d'une chère ennemie. 2G5
me une danseuse de corde. Allons souper.
Je soupai avec Grounia^ et je restai chez elle jusqu'à deux heures du matin, sans trouver le temps de lui faire dire ce qui l'avait poussée à se faire comédienne. Dix fois elle commença de parler à ce sujet , et dix fois je l'interrompis pour lui parler d'amour. Tout ce que je sus dans cette première entrevue, fut que sa mère n'était plus, et qu'elle restait sans revenus ni terres. Elle me pria de venir diner chez elle le lendemain , promettant de me conter son histoire.
Je retournai chez moi, amoureux fou, et ne cessant de me répéter : « Grounia ! cette chère Grounia ! Elle m'aime j elle m'a trahi, indignement tralii- mais je suis sûr qu'il n'y a point de sa faute. »