D'UNE CHÈRE ENNE?.JIE. 2G
je n'employais aucun moyen extraordinaire pour me procurer de l'argent. Si In fortune sourit à quelqu'un , l'argent lui arrive de toutes parts, il n'a d'autre peine que de le recevoir j il est vrai aussi que si la fortune commence à le trahir , ni caisses, ni coffres, ni bois, ni fer n'en retiendront un copeckj cent milie roubles fuiront à travers ses doigts comme quelques globules de vif-argent. Je jouais honnêtement aux jeux de commerce , mais j^avais pour moi une attention et un calme imperturbables. Je jouais gros jeu et presque toujours je gagnais , sans que je connusse rien aux manèges des fripons ; mon bonheur déconcertait les conseils tenus contre moi par les joueurs. Jouait-on à la banque , je mettais à l'improviste quelques tartes
dans la taille ; je gagnais, je levais les enjeux, et je rentrais chez moi. Lorsque j'étais dans une mauvaise veine, je me levais au lieu de ra'obstiner à vouloir regagner l'argent perdu. Je suivais eu tout cela le conseil de Milovidine qui savait jtarfaitement conseiller les autres et nullement pratiquer lui-même ces principes ^ parce qu'il était de sang-froid en prêchant , mais de feu et de poudre en agissant. Quant à moi, n'étant ni possédé de la fureur du jeu, ni avide de gain, je jouais, comme on dit, bon jeu bon argent j et comme la fortune me favorisait , il se trouva que , sans être joueur, je vivais du jeu. Je gagnai , en deux ans , à peu près vingt-cinq mille roubles, argent comptant, et il m'en était dû encore pour le n.oins autant.
d'une chère ennemie. 269 Gomme j'envoyais à Grounia tout mon argent , ne me réservant que quelques centaines de roubles pour les de'penses courantes, je me mettais dans la nécessité d'entamer mon capital, en cas de quelque besoin imprévu. A la vérité , ceci me contrariait; mais quand j'envoyais mon argentà Grounia, je pensais à Grounia et non à l'argent. Elle fit cadeau de cent roubles à Pétrof , le jour de mon premier envoi 3 Pétrof, enchanté, ne pouvait assez me parler de la belle dame qui est si bonne , comme il l'appelait. Grounia me remercia par une lettre si tendre que, moi, en la lisant, j'étais prêt à lui donner sur-le-champ j'usqu'à mon dernier copeck. Si quelqu'un m'affirme qu'étant amoureux , il songeait à l'argent , je lui répondrai qu'il faisait peut-
a^O REISCOJNTRE
être do fort bons calculs,maisqu'il n'aimait point. L'amour est une maladie, un ëlat iebrile du corps , qui jette du trouble dans l'esprit. L'homme amoureux n'a plus aucun ingénient. Celui qui conserverait son jugement , en amour, pourrait-il t er en duel un autre iiomme parce que celui-ci aurait plu à l'objet aimé ? Et comment pourrait-il aussi se priver, et quelquefois priver une famille entière, du ne'cessaire pour satisfaire aux fantaisies d'une amante ? Comment pourrait-il ne'gliger le service de l'Etat, oublier, me'priser ses devoirs envers la société, envers ses concitoyens pour le désir d'être aimé d'une femme ? Oui, l'amoui véritable, l'amour-passion, est une maladie dangereuse qui souvent conduit la malade au tombeau ^ bicu
d'une chère ennemie. 271 plus souvent encore à la perte de ses biens et de sa réputation. Il n'y a qu'une seule chance de salut dans ce mal, c'est la sagesse, la véritable bonté d'âme, la délicatesse du cœur et de l'esprit de l'objet aimé.
'2", 1 LA. CO.MEDJE^"^"E.