CHAPITRE XXV
Je ne manquai pas de me rendre cliez Grounia à Tlieure du dîner. Elle me reçut en riant , pleurant, et re'petanl mille fois qull n'était pas de femme plus heureuse qu'elle sur la terre, puisqu'elle était sûre de mon amour. Nous nous mîmes à table, et je lui racontai en peu de mots ce qui m'était arrivé chez les Kirghises. Après le dîner , j'allai m'asseoir près d'elle, sur un divan, pour entendre ses confessions :
(( Mon père , comme tu sais , laissa à son décès une assez belle fortune, mais ma mère , pendant mon enfance , disposa de ce bien, mangea mon héritage, et, qui plus est, fit des dettes. Tu as vu le train de vie que nous menions. Tous les amateurs , tous les professeurs du jeu do cartes s'assemblaient chez nous. Tout ce qu'elle gagnait, à coup sûr et en communauté avec les joueurs , elle le perdait avec eux au petit bonheur, et perdait encore de son argent. Pour surcroît de malheur j elle se prit de belle passion pour un jeune vaurien qui promit de l'épouser 3 le galant lui emprunta une somme considérable, et il épousa.... une autre femme. A Tépoque de notre départ pour Orenbourg , notre situation était tout-à-fait désespérée. Notre maison était
hypothéquée , nous ne possédions pas cinq roubles de capital , et nous avions des dettes pour le double de 4a valeur des biens j mais , nous emportions l'espérance de relever nos affaires au moyen de ce qui nous reviendrait dans la succ.'ssion de mon oncle.
» A peine fus-je sortie de la pension où j'ai appris à me tenir droite, à faire la révérence et à babiller en français , que ma mère entreprit de compléter mon éducalion en m'initiant aux mystères de la coquetterie , afin que par ma beauté et mon amabilité j'attirasse chez nous les jeunes gens riches. Tu as souvent vu toi-même que je tirais une carte du jeu pour un joueur ardent , et que je l'engageais à faire une grosse mise pour faire essai de mon bonheur. Je m'adres-
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sais pour cela à des joueurs qui n'e'taient pas indifférens à ma beauté , et qui no demandaient pas mieux que de me complaire. La carte que j'avais choisie ne manquait jamais de perdre, car les joueurs, bien entendu, me soufflaient quelle carte je devais tirer, et quand je devais la placer. Ce rôle me répugnait, mais il fallait obéir j il fallait même faire des oeillades, sourir,e avec grâce, et attendre les fades complimens des joueurs amoureux que je devais bercer d'un espoir de retour. Je te jure sur l'honneur que je n'ai été aimable qu'avec la plus extrêaie répugnance, jusqu'au jour où je t'ai connu. » On m'ordonna de t'attirer à la maison , et ce fut le premier ordre qui se Irouva parfaitement d'accord avec mes senlimens. Je n'eus aucun besoin de feiu-»
dre avec toi, car je t'aimais sincèrement. Souviens-toi qu'au lieu de t'exciter à jouer , je quittais tout pour t'entrainer loin du jeu. Ma mère me faisait la-dessus des querelles qui finirent par une explication, où je lui de'clarai d'un ton ferme , <|ue si, dorénavant, je consentais par obéissance à tromper tous les autres, ce ne serait qu'à la condition de ne point t'entrainer au jeu. Et l'on me laissa maîtresse sur ce dernier point.
» A Orenbourg , nous eûmes bien du malheur. Au moment où le tribunal se disposait à nous mettre en possession de tout l'avoir de mon oncle, parurent toutà-coup cinq ou six héritières, filles adoptives du défunt , avec un testament écrit en bonne forme et devant témoins. L'héritage de mon oncle n'était pas un do-
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V-iaine patrimonial , mais un bien acquis par mon oncle lui-même ^ et il y avait d'autant moins lieu de contester la libre disposition qu'il en avait faite , que les jeunes légataires étaient fort jolies et ne manquaient pas de protecteurs. Ma mère en prit son parti, et elle ouvrit de nouveau une maison de jeu. Elle fit veniiaussitôt quelques habiles gens de Moscou j il me fallut reprendre mon rôle de syrène , et notre demeure valut bien ce qu'on raconte des écueils enchantés de Carybde et de Scylla.
» Les affaires allèrent mal jusqu'à riiiver j nous ne vécûmes à peu près que d'emprunt. C'est surtout dans le commencement que notre pénurie était grande. A cette époque arriva à Orenbourg, pour alfairts de service , un aide-de-
camp d'un général de St.-Pétersbour^^ , le capitaine comte Lovhof, jeune homme d'un exte'rieur agréable , fils de riclie>i parens , gai de caractère et fort aimable. Il m'aperçut à la promenade , chercha à se lier avec nous, et vint nous voir tous les jours. Ma mère m'ordonna, sous peine de sa malédiction, cremployer toutes les ressources de la coquetterie pour faire tourner la tête du comte Lovkof. Ce jeu était beaucoup plus dangereux que les cartes ; et il arrive bien sQuvent,en amour, que l'on perd la partie dans laquelle 011 a cru gagner. Le comte ,en perdant chez nous son argent , préteixlait bien avoir acquis des droits sur ma personne ; et insensiblement, il me prit dans les filets que j'avais préparés pour lui. En écoutant ses fleurettes , je m'accoutumais tel-
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îcment à l'entendre , que j'éprotivais un mortul ennui dans les heures où je ne le voyais pas; et pour retenir le comte dans ma. dépendance , je lui fis de tendi es aveux. Lovkof e'taitun homme expert en amourette, et il se forma bientôt entre lui et moi une e'troite amitié' ; la familiarité' se glissa dans nos téte-à-tcHej tu
en as e'te' te'moin
» Tu vivais encore dans mon cœur ; mais, je le confesse, ton amour respectueux, timide, me semblait être un enfantillage quand je le comparais à la passion vive et ardente du comte. Lori- ([u'il apprit de Vorovatine qu;j lu élais venu de Moscou à Orenbourg pour m(>i seule, il jura de t'arraciierla vie, et c'est pour te sauver que je feignis de te dédaigner. Le danger était grand , j'ai
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choisi un moyen énergique, cruel peut* être , afin de l'écarter ; pardonne moi , je croyais bien faire. Lorsque tu parus subitement dans le bosquet , ton acharnement à m'avilir aux yeux du comte me mit hors de moi, et la colère fut cause du traitement que je te fis éprouver. Mon cher Ivane , me pardonne- tu sincèrement ? w
Grounia pleurait. — C'est moi qui te prie d'être sincère, lui dis-je. Mon cœur te pardonne tout sans restriction. J'oublie entièrement le passé ; je t'aime , je t'adorej jamais je n'eus pour toi tant d'amour. Continue , et ne me cache rien.
« Je voulus savoir ce que tu étais devenu ; on me dit que tu étais tombé malade j que Vorovatine avait le lendemain cliangé de logement^ qu'un inconnu était
venu te prendre dans un tëlegue pour le conduire à l'autre logement^ mais que personne ne t'avait revu depuis ce moment. Vorovatine partit d'Orcubourg quelques jours après,sansuousdire adieu, et je ne sus ce qu'on avait fait de loi. Une secrète voix me reprochait d'avoir cause ta perte. D'horribles songes assie'geaient mon imagination j je te voyais expirant, ou je voyais ton ombre j tout me parlait de vengeance , tout me faisait trembler, je priais, je sanglottais, je me reprochais
ta mort Enfin , je repris peu à peu
ma tranquillité j je ne t'oubliai peint, mais je pensai plus rarement à toi.
» Mon ami , dispense moi de t' exposer
en détail des fautes que je déplore. Le
comte , m' ayant représenté avec adresse
combien ma position dans une maison