‹ Ivan Wyjighine; ou, Le gilblas russeChapitre 33 sur 39 · TOME nie · texte numérisé non relu

TOME nie

(le jeu e'tait mise'ral^le , promettantidL'aii • leurs de m'e'pouser après la mort desoii père vieux etmaladcj me persuada de le suivre secrètement à Kief, ville où était le re'giment prés duquel il servait, ayaut quitte' sa qualité d'aide- de-camp. Mon aveuglement fut de courte durée. Le comte s'était montré aimable, galant, poli comme font tous les séducteurs avant rexécution de leur projet, mais il devint lout-n-coup grossier, capricieux et froid , pour se dégager. 11 ne se passa plus un jour sans querelles^ sans reproches et sans larmes. Le mépris dont j'étais abreuvée , et la légèreté du comte ([ui formait d'autres liaisons, me mettait au désespoir. 11 finit par me déclarer que son père était mort j je lui rap»- 1 elai sa promesse , il se tut ; je le priai

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île m'eiiimener avec lui à St.-Pëlersbourg , il pre'tendit que cela e'tait impossible ; il partit , et je sus un mois après , que le père de mon séducteur vivait encore, et que le perfide venait d'épouser une demoiselle riche et de haute naissance.

» Je voulus aller trouver ma mère qui élait retourne'e à Moscou. Mais , lorsque j'écrivis pour sonder ses dispositions à mon égard, elle n'était plus de ce monde. Je restai donc orpheline , sans protecteurs , sans argent , sans réputation , dans une ville où je n'osais lever les yeux.

)) Le comte chargea un de ses amis de transiger avec moi en m'offrant une pension , à la condition que je le laissasse en repos. Je méprisai son offre , et j'écrivis a sa femiiie une lettre où j'exposai tout

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Fodieux du procédé de son mari. Je balançai longtemps j si je devais encore vivre, ou me jeter à l'eau. Ma jeunesse triompha du désespoir; je me calmai , et, pour gagner ma subsistance en attendant mieux, je me serais résignée à tout , même à la condition de servante. Il passait alors par Kief une troupe de comédiens ambulans , composée de quelques écoliers cliassés de difFérens séminaires , et d'actrices de plusieurs théâtres de seigneurs , toutes sachant à peine lire. Il me vint l'idée de me faire actrice. Un ex-souffleur, chef de cette horde , ayant mis mestalens à l'épreuve, fut si content de moi qu'il m'adjoignit aussitôt à s;i troupe en qualité de première chanteuse , de première actrice soit tragique, soit comique, et de première danseuse. Je

ne voulus pas paraître sur Je tlie'alre à Kiet" où les officiers me connaissaient. Nous partîmes pour les foires de la Petite-Russie, où je me fis une re'putation ; c'est moi qui attirais le public à nos re- [)réscntations, c'est moi seule qui soutins la troupe ; aussi étais-je plus respecte'e que le directeur lui-même. Il n'y avait pas jusqu'aux femmes qui ne m'aimassent, parce que je n'allais point sur leurs brise'es; je me conduisais honnêtement , je ne voulais point avoir d'adorateurs , et mêine je passais pour une femme à grands principes. Les amans perdaient leur peine et ne faisaient que m'importuner. Quelques-uns des petits gentillâtres de la province allèrent jusqu'à me proposer leur main ; mais je prenais goût à la vie indépendante, et je ne fus pas

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tentée d'aller m'enterrer vive dans le fond de quelque misérable petite cam- ])agne. Les applaudissemens e'taient devenus ne'cessaires à mou existence. Je nie berçais de l'espoir d'acquérir une ijfrande réputation.

» Le manque d'argent nous suivait partout. En arrivant dans une ville , nous vivions ordinairement à crédit , jusqu'à ce que nous eussions gagné de quoi payer nos dettes ; et de quoi passer dans une autre ville. Chacun s'habillait sur la recette de sou bénéfice ; on se logeait et l'on mangeait à frais communs ou aux frais du directeur. 11 était question de partager le produit des recettes, chaque fois que nous arrivions à une foire j Diai-, quand la foire était finie , et nos dettes payées , il n'y avait plus ricn^ ctparcoii-

sëqueiit point d'embarras pour le partage. Nous vivions gaîment , du reste j nous jouissions du présent.

» Un jour, à notre passage dans une toule petite ville , le directeur nous déclara que la caisse se trouvait tellemcijt épuise'e, que nous ne pouvions plus continuer le trajet propose. JN ous nous arrêtâmes à une auberge j nous construisîmes un tbëàtre dans une remise , nous finies des lustres avec des cercles de tormeaux, et nous suspendîmes tant bien que mal nos décorations de carton j puis, nous placardâmes des afficlies e'crites à la main , dans les carrefours. Quelques jours se passèrent sans que personne se pre'sentât à notre tliéâlre. Cependant un riche particulier s'arrêta dans l'auberge j il venait de Saint-Pétersbourg,

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et allait visiter ses propriétés. Ayant vu d'après notre afficlie que des comédiens se disposaient à représenter : Dmitn l'Imposteur , tragédie de Soumarokof , et le Meunier , opéra; ayant appris de notre aubergiste que les pauvres acteurs n'attendaient que des spectateurs pour déployer leurs beaux talens, le voyageur, pour s'amuser , demanda spectacle, et , moyennant cinquante roubles , il al'a prendre place tout seul avec son chien. Malgré les aboiemens du chien qui troublait la déclamation , et qui se mit ;i liurler lorqu'il vit éclater la rage de Dmitri l'Imposteur , malgré les chandelles, mal assujéties aux cercles suspendus , et dont les unes coulaient , les autres tombaient sur la tête des acteurs , malgré les cordes cassées de nos misera-

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"Lies violons dont aucun ne se trouva en ctat de nous accompagner , nous arrivâanes assez heureusement à la fin de notre spectacle , et le riche particulier remarfjLia en moi des moyens qu'il lui plut de re^\^rdcr comme un beau talent pour le théâtre. Il me fît présent de deux cents roubles pour que je me rendisse au cheflieu de gouvernement, où un amateur de l'art dramatique entretenait une troupe.

J'en crus le conseil de cet homme généreux; je quittai mes camarades , et dès que je fus arrivée au chef-lieu, je me présentai chez le directeur. Après mon premier début , on m'assigna un bénéfice, à la condition de jouer quatre fois au profit du théâtre. Mon bénéfice fut éclatant , car c'était le temps où la noblesse se trouvait réunie pour les élec- TOME m. a5

lions ^ et je plaisais au public. Avec le produit de ma recette et quelques lettres de recommandation, je partis pour Moscou , et je suis maintenant engagée ici au théâtre. D'après mon début , tu peux juger de mes moyens, et prévoir les succès qui m'attendent devant le public de cette capitale. — Ma chère Grounia, lu ne vois que les agréniens de l'état d'actrice j c'est une carrière qu'une femme bien élevée ne parcourt qu'autant qu'elle peut en sortir sans tomber ensuite dans la misère. Crois-moi ,Grounia , quitte \e théâtre ; je t'épouserai , nous irons dans quelque ville éloignée où , avec mon capital , je ferai le commerce , ou bien je me livrerai à Tagricuiture. Quand le cœur est satisfait , il faut si peu pour vivre heureux !

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