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Grounia réfléchit un instant , puis s'^appuyaut sur mon épaule, et me regardant d'un air plein de grâce, elle me dit : — Wvjigliine , tes rêves arcadiens sont bons en vaudeville , mais ne valent rien en réalité. Est-ce qu'au nom do gloire ton cœur resterait froid ? Est-ce que le brillant partage de ta Grounia te touclie si faiblement? Ivane , mon cher Ivane , si tu savais quelle douceur ont les applaudissemens pour le cœur et pour l'oreille, combien il est flatteur d'enlever les suffrages du public, de voir son nom cité avec éloge dans les journaux, tu ne voudrais point me faire changer d'état , tu serais au contraire doublement heureux de mon bonheur personnel et de mon amour pour toi. Non , Wyjighine, je ne puis quitter le tliéâtre
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à l'heure même où il me procure gloire « moyens d'existence , plaisirs et triomphes , quand il me fait rentrer en ^âce avec le monde que j'avais, pour ainsi dire , déserte'. Laisse-moi e'puiser ma féHcite' présente ; attends j et pour récompense , je serai à toi pour toujours.
Je voulus répliquer, raisonner j mais Grounia me supplia de jneltre fin à cet entretien. — Amour et gloire! s'écriai-telle j voilà la devise de toute actrice qui a de la vocation. Considère les choses sous leur véritable point de vue, ou bien, je serai malheureuse.
Il fallut se soumettre , ou plutôt je n'eus pas le courage dlnsister , et je me tus. Un mois après ce tête à tête , Grounia était déjà l'objet des adorations de tous les amateurs du beau sexe et de l'art
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dramatique, et l'objet delà haine de toutes les coquettes. Elle triomphait^ moi , je souffrais et ne disais mot. Peu à peu , il se forma chez elle une petite société de protecteurs de l'art théâtral ^ d'actrices humbles et officieuses, telles qu'on en voit toujours fondre chez celles de leurs camarades devenues à la mode, pour rattraper un amant transfuge ou pour placer leurs billets de bénéfice ; je vis encore là quelques employés du théâtre, aussi nécessaires aux succès de l'actrice que les châssis de bois aux décorations. Grounia se conduisait à merveille. Elle traitait avec une politesse noble et fiére les gens riches et les amateurs des talens dramatiques, qui en tenaient pour elle. Elle les recevait à heures tt à jours fixes , tous ensemble , en pré-
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sence des autres femmes, et elle ne souffrait pas qu'on prît chez elle la moindre licence de geste ou de langaj,'e. Elle savait si bien prendre les employe's du tlie'âtre (i) qu'ils s'empressaient eux-mêmes de pre'venir ses moindres désirs.
Grounia e'tait regarde'e comme un phénix d'esprit et de vertu parmi les femmes de sa profession. Dans les assemblées du qrand monde on ne vantait plus que la belle actrice russe qui parlait français à ravir. Ce dernier point émerveillait les galans surannés. « Quoi , une actrice russe qui parle français! Ah ! c'est char-
(i) Ces employés sont tous nobles*, ils composent une administration près de chaque théâtre impérial , et cette administration dépend du gouvernement, qui décerne des récompenses aux employés.
rnant , c'est charmant ! Quel malheur qu'elle ait de la vertu! répe'taient à l'envi les vieux coqs ; de la vertu dans une comédienne, c'est du luxe, et un luxe scandaleux qu'il faut constater î » Ainsi parlaient les vétérans de la galanterie, Grounia souriait, et n'aimait que moi seul.
Un jour je trouvai Grounia dans le chagrin j ses yeux étaient rouges j la pâleur couvrait son visage j on voyait qu'elle avait pleuré. — Ma chère Grounia , pour l'amour de Dieu, lui dis-je avec intérêt, conte moi ce qui t'afflige. — Ah ! Wyjighine, que je suis malheureuse 1 On m'a donné le premier rôle dans un opéra nouveau, au grand désespoir de cette vilaine petite sotte de Masquina , dont tout l'orgueil vient de ce
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qu'elle ruine le comte Jalkine , et se montre sur la scène toute resplendissante d'or et de diamans. Elle aura le second rôle dans cet opéra. J'ai arrangé cela à ma tête malgré toutes les intrigues du parti du comte. Déjà , j'ai entendu la sotte déclaration d'amour d'un gobemouche, vrai pilier de coulisses.... Oh ! ne te fâche pas , mon ami ; ne me fais pas les gros yeux ; sois bien tranquille ,* je n'ai point écouté cette déclaration, je l'ai entendue et oubliée sur l'heure. Cependant le premier rôle est à moi. Mais, figure-toi la malice de cette maudite Masquina ; comme elle doit représenter une riche veuve qui est ma rivale, elle a commandé un beau costume qui sera brodé d'or pur sur velours , et elle veut paraître toute couverte r-e brillans près
de moi qui, jouant le premier rôle, n'aurai que du clinquant et de fausses perles de verre ! — Mais, le mal n'est pas sans remède. Eh bien ! voilà que tu pleures comme un enfant ; calme-toi j causons , raisonnons de sang fi oid. — Eh qu'ai-^je à faire de conseils et de raisonnemens i De cent vieux galantins qui me convoitent, j'en peux choisir un qui se ruinera pour moi. Mais je ne voudrais pas pour des millions m'encliaîncr au corps d'un mourant. Chacun a son caractère j je ne dirai jamais je t'aime à qui il conviendrait de dire : mémento mori. Le& jeunes elegans sont pauvres comme le paon qui n'a que son plumage, ou bien ils sont tellement épris d'eux-mêmes qu'ils estiment leurs regari^s plus beaux et plus précieux que les diamans. Quel conseil
;ii-je donc à recevoir ^ Ivane ? Je n'aime que toi seul, et j'aimerais mieux sécher de honte et mourir de chagrin , que de violer la foi que je t'ai jurée.
Je baisai la main de Grounia , et lui dis : — Charmante amie, ton jeu brillant ternira l'éclat du costume de ta rivale,— Mais pourrai-je bien jouer '.'posséderai-je mes moyens quand je verrai resplendir devant mes yeux cette orgueilleuse poupée ! — Combien faudrait-il donc pour ton costume ? — Pour le costume? mille cinq cents roubles. — Mille cinq cents roubles ne sont pas grand'chose j mais , les brillans ?.... — Ohl quant aux brillans , on peut les louer ; il ne s'agit que d'avoir des gages à déposer. Je n'ai besoin d'avoir en propre qu'une jolie paire de pendans-d'oreille en bril-
îans et un collier de perles avec fermoir j et l'on pourrait louer tout le reste. Mais laissons cela; reste chez moi , Ivane, et nous nous de'solerons de compagnie. — Pardon, ma chère, je ne puis rester plus longtemps. Je ne te demande qu'une chose ; ne te mets pas Tesprit à la torture et n'entreprends rien avant cincj iieures; je viendrai dîner avec toi et nous causerons de tout cela. Peut-être que Wyjighine te tirera de peine.
Je me trouvai dans une grande agitation d'esprit après avoir quitté Grounia. Elle m'aime , pensais-je , et par amour pour moi elle repousse toute proposition galante ; elle va même jusqu'à me taire le sacrifice de son amour-propre , de sa vanité de femme ! O incomparable Grounia l je dois reconnaître le prix de ton
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désintéressement , je dois te rendre en partie le bonheur que me donne ton amour. Animé par ces douces pensées , je volai à la maison , je pris des billets de la caisse d'épargne , je courus aux bureaux du Conseil de tutèle , je retirai dix mille roubles ; de là j'entrai chez un joailler, je choisis de beaux pendans d'oreille et un collier de perles fines avec fermoir, pour la somme de six mille roubles j je louai en même temps un diadème , un collier et des bracelets évalués à vingt-cinq mille roubles, pour la garantie desquels je laissai mes billets, et j'arrivai chez Grounia au moment où , ne m'attendant déjà plus, elle se mettait à table. Elle me reçut avec amitié, mais d'un air triste. — Grounia , tu sais que j'ai la faiblesse de croire aux songes. —
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Moi , j'ignorais cela. Après ? — J'ai rêvé qu'à l'heure de ton dîner, il arriverait quelque chose d'inattendu. Pour ma tranquillité , ma chère , descends toimême à la cuisine , et vois un peu si tout est bien en ordre. N'as-tu pas ouï dire que dernièrement dans une maison , la cuisinière, par distraction , au lieu de saupoudrer de sucre son gâteau , le saupoudra d'arse'nic , poison que l'on conservait dans une boîte pour exterminer les rats. — Bon Dieu ! quelles idées tu as aujourd'hui ! dit Grounia; et elle sortit par complaisance. — J'étalai à la hâte sur une petite table les bijoux que je venais d'apporter, et j'y mêlai en outre deux mille roubles pour le costume. A peine Grounia eut-elle entr'ouvert la porte pour rentrer , que je lui présentai
la main et la conduisis à la petite table , en lui disant : — Ne sois plus triste ; loi) désir est accompli.
Grounia regarda les bijoux, puis elle jeta sur moi un coup d'œil si tendre , si passionné que je ne me sentis pas de plaisir^ elle tomba dans mes bras, poussa un cri et perdit connaissance.
Je la transportai sur le sopba^ j'^PP^'' lai la servante ; je courus çà et là , je m'agitai, je lui versai de l'eau sur le visage, je lui fis respirer des sels, et je parvins à rappeler ses esprits. — Vane, me dit-elle , je ne saurais te remercier,., ce cœur, qui t'appartient,seiit vivement, et ma faible voix exprimerait mal les sentimens que tu m'inspires.
Grounia, d'un tel accès de sensibilité passa subitement à une joie si bruyante^
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que je craignis qu'elle ne fut en de'mence , Elle criait, chantait , riait ^ dansait , et essayait tantôt le diadème , tantôt l'esclavage,tantôt les bracelets. Je la forçai de se mettre à table ; mais à chaque minute elle s'élançait au miroir, et de nouveau ressaisissait les bijoux pour les arrangera l'air de son visage. — Grounia , lui dis-je , toi, qui as tant d'esprit , attaches-tu donc à ces brillans colifichets un si grand prix que tu puisses t'oublier en les admirant? — JNon, mon ami; ce ne sont pas ces bijoux qui ont du prix à mes yeux , c'est le triomphe que je vais remporter par eux sur ma rivale , triomphe qu'elle est loin de pre'voir, et qui m'est d^autant plus doux que je t'en serai redevable.
Bientôt devait arriver le jour de la
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représentation du nouvel opéra; Grouuia m'apprit que les amis du comte Jalkine montaient contr'elle une cabale.
— Mon cher Ivane^ ajouta-t-elle , dans le monde on ignore l'étroite amitié qui existe entre nous ; il faut que tu organises de ton côté une petite cabale en ma faveur, et personne ne s'en doutera. J'aurais pu organiser cela moi-même ;, mais j'ai craint d'émouvoir ta sensibilité , d'éveiller en toi le douloureux sentiment qu'on nomme jalousie. Prends un quarantaine de billets , fais croire à tes amis que tu les as gagnés dans uu pari , et distribue-les gratis. Donne un déjeuner ou un dîner aux étourdis les plus pétulans et les plus hardis, persuade-leur bien de m'applaudir à outrance y de me faire revenir sur la scèn*
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après la pièce ^ de chuter (^i)\a Masquina^ en nn mot, de de'fendre la bonne cause... Je voulus répliquer , mais Grounia me ferma la bouche à l'aide de sa jolie main -, elle sourit , me donna vingt baisers qui renversèrent toutes mes batteries philosophiques. Je dus, ou plutôt, je voulus bien me soumettre.
Le grand jour étant arrivé, je donnai un repas bien arrosé à une troupe de camarades, chez un traiteur voisin du tliéâtre , et quand les fumées du vin eurent monté à la tête de mes étourdis , je leur proposai d'aller au théâtre défendre la bonne cause 5 et je distribuai
(1) On ne siffle point au théâtrCjen Russie; les deux lettres ch réunies rendent un son analogue à l'expression du mccon lentement du public russe.