‹ J'accuse! (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · Livre bleu. u<" 87, 89. iUi, 102, iil, il6, ll'J, iiS · texte numérisé non relu

Livre bleu. u<" 87, 89. iUi, 102, iil, il6, ll'J, iiS

acceptables et menaça chacun d'eux de l'abandonner, s'il repoussait les propositions acceptables de l'autre ^

Nous savons que tous ses efforts furent vains, — vains non par la faute de la Russie et de la France, mais par la faute de l'Allemagne et de l'Autriche. La guerre européenne était déchaînée par la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie. Tout le reste devait se dérouler mécaniquement, conformément aux traités d'alliance.

Ainsi, loin d'être confirmée, comme le pense M. de Bethmann, l'affirmation du chancelier de l'Empire est absolument contredite par la publication anglaise, et ce n'est point l'Angleterre qui porte la responsabilité de la guerre européenne. Mais le chancelier invoque un autre moyen de preuve, qu'il trouve dans la fameuse lettre du chargé d'affaires belge à Pétersbourg au ministre Davignon, lettre qui fut interceptée à Berlin le 31 juillet et publiée depuis. A en croire M. de Bethmann, cette lettre prouve irréfutablement la culpabilité de l'Angleterre. Qu'en est-il?

L'histoire de cette lettre et de sa découverte est si extraordinaire, si « genre Sherlock Holmes », qu'on est en droit de douter de son authenticité. Quelle chance surprenante a le gouvernement de Berlin ! Toujours, au moment voulu, il lui tombe entre les mains des papiers compromettants pour les autres ! — Le chargé d'affaires belge écrit à son ministre sous une autre adresse. Il n'expédie pas la lettre de Pétersbourg, mais, par l'entremise de quelqu'un, il la fait mettre à la poste à Berlin. Etrange, bien étrange ! Il manque une confirmation officielle de l'authenticité de la lettre. La signature de celui qui l'a écrite n'est ni reconnue, ni authentifiée. En matière de procédure civile, on ne reconnaîtrait à un tel document aucune valeur probante.

Mais supposons que la lettre soit vraie. Elle contient les remarques du chargé d^affaires d un petit Etat sur des événements auxquels il n'a pas pris part et qu'il ne connaît que par ouï- dire. Le fait qu'il ne les relate que de auditu, et non d'après ses observations directes, enlève à son témoignage toute valeur probante, et il ne peut être opposé aux lémoi-

• Livre bleu, n" iH.

gnages portés de Jacto, c'est-à-dire, dans le cas particulier, aux pièces officielles qui exposent les faits diplomatiques. Quand le volé dépose devant le juge tous les détails du vol et les confirme par serment, le juge écarte d'emblée tout témoignage, fondé sur le simple ouï-dire, et d'après lequel le vol n'aurait pas eu lieu. Non seulement, il n'accorde aucune créance à ce témoignage, mais il ne veut pas môme l'entendre.

Il en résulte que les faits prouvés par les livres diplomatiques de l'Angleterre, de la France, de la Russie et aussi de l'Allemagne, ne peuvent être éliminés par le témoignage du chargé d'affaires de la Belgique, Au cas où une contradiction existerait entre les publications officielles et le rapport belge, on doit donner raison aux premières.

Existe-t-il d'ailleurs entre eux des contradictions importantes au point que tout l'édifice bâti à l'aide des livres diplomatiques puisse être renversé? Pas le moins du monde. Le chargé d'affaires belge dit son fait à chaque Etat intéressé, à la façon d'une vieille commère qui dénigrerait tout le monde. Il s'excuse lui-même en disant au début que les nouvelles les plus contradictoires étaient répandues sans qu'il fût possible de discerner le vrai du faux en ce qui concernait les intentions du « gouvernement impérial ». Il loue ensuite l'Allemagne, qui s'est efforcée indiscutablement, aussi bien à Pétersbourg qu'à Vienne, de trouver le moyen d'éviter un conflit général. Il blâme l'Autriche, qui a montré « la ferme résolution de ne pas- reculer d'un pas » ; il relève ensuite la déclaration de Sazonow disant que la mobilisation russe n'était pas dirigée contre l'Allemagne ; il mentionne le rappel des réservistes — seulement dans des gouvernements déterminés — et affirme « tranquillement » que son impression personnelle était que partout on mobilisait. L'Angleterre et la Russie, dit-il, ont proposé chacune une sentence arbitrale, mais l'Autriche a repoussé les deux propositions. A la proposition d'une conférence, l'Allemagne a répondu par la contre-proposition tendant à une entente directe entre les cabinets. En présence de toutes ces démarches opposées, « on en est vraiment à se demander si tout le monde ne désire pas la guerre et ne cherche à retarder un peu la déclaration de guerre que pour gagner du temps ». Au début, l'Angleterre avait déclaré ouvertement qu'elle ne se laisserait

pas entraîner au conflit, mais, aujourd'hui, on est persuadé à Pétersbourg- et on y a môme reçu l'assurance qu'elle appuierait la France. « Cet appui a un poids extraordinaire et n'a pas peu contribué à aider le parti de la g-uerre à prendre le dessus. » L'armée russe se sentait forte, mais la marine n'avait pas g-rande valeur. C'est pourquoi l'assarance que l'Angleterre soutiendrait la Russie a une signification si considérable.

Cette pièce, à laquelle le g-ouvernement allemand attache une importance plus grande qu'à son Livre blanc, a été publiée par la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, qui, au moyen de caractères gras, en a mis en relief quelques passages. En réalité, l'idée qu'on s'en fait dépend des passages que l'on souligne, et suivant qu'on fait ressortir l'un ou l'autre, ce salmigondis de potins, que l'auteur a récoltés dans les couloirs des ambassades — car il était lui-même en dehors de toute négociation — peut être utilisé contre l'une ou l'autre des grandes puissances. Si l'on imprime en caractères gras que le cabinet viennois a montré la ferme résolution de ne pas reculer d'un pas, que l'Autriche et r Allemagne ont repoussé toutes les propositions de conférences, de sentences arbitrales, etc., que, apparemment, tout le monde désirait la guerre et ne cherchait qu'à gagner du temps pour s'y préparer, toute la culpabilité retombe sur l'Autriche et l'Allemagne. Si, au contraire, on met en évidence la remarque que l'Angleterre a promis son aide à la France et a, par là, ren^ forcé le parti de la guerre à Pétersbourg, la responsabilité, du moins en partie, incombe à l'Angleterre. Ainsi, l'écrit prouve autant contre les uns que contre les autres, avec cette différence cependant que les remarques dirigées contre l'Allemagne sont confirmées par toutes les publications diplomatiques, sans en excepter le Livre blanc, tandis que les remarques visant l'Angleterre sont réfutées par toutes les publications des chancelleries européennes, et, en particulier, par le Livre blanc lui-même.

J'ai déjà relevé ailleurs les grands éloges décernés par le Livre blanc à l'amour de la paix dont a fait preuve l'Angleterre et à ses efforts pour la maintenir. Le Livre blanc se ferme à la date du 2 août, et traite de tous les incidents diplomatiques qui se sont produits jusqu'à ce jour, autant, naturellement, qu'on jugeait utile de les faire connaître. Si l'Angleterre s'était comportée à Paris et à Pétersbourg comme l'épistolier belge le

rapporte par ouï-dire dans sa lettre du 30 juillet, rAllemagney sn qualité d'intéressé principal, aurait dâ le savoir le 2 août, et elle n'aurait pu soutenir le contraire dans son Livre blanc. Si un atome seulement de ces histoires de couloirs belges et&t été vrai, le gouvernement allemand en eût tiré parti avec joie, €t n'eût pas manqué de mentionner dans son mémoire les faits favorables à sa thèse. La participation de l'Ang-leterre à la guerre mondiale était imminente quand, le 4 août, le chancelier t'e l'Empire déposa au Reichslag son Livre blanc. Le soir du mémo jour, nous étions en guerre avec l'Angleterre. M. de Bethmann avait tout intérêt à charger celle-ci, autant que possible et prœnumerando, des responsabilités, puisque, le 4 août au matin — après la violation de la neutralité belge — il n'y avait plus à douter qu'elle participât au conflit. S'il ne le fît pas, si, au contraire, il décerna à l'Angleterre des éloges à oreille que veux-tu, s'il alla même jusqu'à mettre en relief les efforts anglais en faveur de la paix dans sa déclaration de guerre à la Russie, la preuve n'est-elle pas pleinement faite qu'il n'y avait rien à la charge du cabinet de Londres ? D'ailleurs cette preuve, nous l'avons déjà vu, a élé fournie également, et d'une manière irréfutable, par les publications diplomatiques des Etats de l'Entente, et elle ne saurait être abolie par les incroyables racontars d'un chargé d'affaires qui n'avait pas vdix au chapitre. Les efforts de Grey avant et après le 30 juillet, date de la lettre belge, pour le maintien de la paix, constituent un fait historique, attesté par des documents officiels: ce ministre n'a promis son appui ni à la France ni à la Russie ; au contraire, il a refusé catégoriquement et sans équivoque tout appui de ce genre, malgré les sollicitations répétées de ces puissances. Cela, le chancelier de l'Empire le sait aussi bien que nous, et s'il néglige tous les faits diplomatiques authentiques, si même il répudie les déclarations faites antérieurement par lui pour charger injustement l'Angleterre en s'appuyant sur une pièce qui n'a aucun caractère d'authenticité et qui est suspecte au plus haut degré, il n'agit pas gentlemanlike, mais contre sa conviction intime.

La vérité se trouve dans ces phrases du Livre bleu anglais : « Sir E. Grey had consistently declined to give any promise of support to either of our présent allies. He mainlained that the position of Great Britain was that of a disinteresled party whose

influence for peace at Berlin and Vienna would be enhanced bj Ihe knowledge that we were nol commitled absolulely to eitber side in Ihe exisling dispute. He refused to believe that the best road to European peace lay through a show of force... We gave no pledge to our présent allies, but to Germany we gave three limes — on the 30th July, Ihe 31st July and Ist Aug-ust — a clear warning of the effect which would be produced on our altitude and on the sentiment of the British people by a violation of the neutralily of Belgium ^. »

Que la conduite de l'Angleterre ait été telle qu'elle est racontée dans ces lignes, et non telle que le prétend l'épistolier belge, tous les documents diplomatiques le prouvent. Mais que l'Allemagne se soit évertuée, comme le prétend également la lettre, à faire triompher la cause de la paix à Vienne, cela n'est démontré par rien, puisque, comme je l'ai déjà fait remarquer, on n'a encore rien publié de la correspondance entre Vienne et Berlin. Nous en sommes réduits aux affirmations gratuites de l'Allemagne, lesquelles ne méritent aucune confiance, pour celte raison déjà que si l'Allemagne avait eu l'intention bien arrêtée de faire céder Vienne, elle y eût incontestablement réussi.

Le chancelier de l'Empire a prononcé dans son discours du 2 décembre une phrase dont voici la traduction : « Le cabinet de Londres pouvait rendre cette guerre impossible en déclarant sans équivoque à Pétersbourg que l'Angleterre n'était pas disposée à laisser le conflit austro-serbe s'amplifier en une guerre continentale et européenne.... L'Angleterre ne l'a pas fait.... Elle a vu la roue se mettre en mouvement, mais elle n'a pas cherché à l'enrayer. En dépit de toutes ses assurances de paix, Londres donnait à entendre à Pétersbourg qu'il était du côté de la France et de la Russie. »

Cette phrase est fausse d'un bout à l'autre. Elle devient vraie, si l'on y substitue partout l'Allemagne à l'Angleterre et Vienne à Pétersbourg. Alors la vérité prend la forme suivante :

« Le cabinet de Berlin pouvait rendre cette guerre impossible en déclarant sans équivoque à Vienne que l'Allemagne n'était pas disposée à laisser le conflit austro-serbe s'amplifier en une guerre continentale et européenne..., L'Allemagne ne l'a pa»

« Livre bleu, p. VIII.

fait Elle a vu la rone se mettre en mouvement, mais elle n'a

pas cherché à l'enrayer. En dépit de toutes ses assurances de paix, Berlin donnait à entendre à Vienne qu'il était du côté de TAutriche. »-k

Les événements qui se sont déroulés entre le l"et le 4 aoûl, entre la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie et de l'Angleterre à l'Allemagne, demandent un exposé particulier. Il ne s'agit plus de savoir qui a provoqué la guerre européenne^, car celle-ci avait déjà éclaté par la déclaration de guerre de TAllemagne à la Russie, qui devait forcément, par le jeu des alliances, amener une guerre de l'Allemagne avec la France et de la Russie avec l'Autriche.

J'ai déjà mentionné l'attitude de l'Italie. Cette puissance n'étant liée que dans le cas d'une guerre défensive, refusa sa participation en se basant expressément sur le fait que celte guerre était une guerre agressive de l'Allemagne et de l'Autriche. Celte déclaration doit être tenue pour particulièrement importante dans la bouche d'un allié, et c'est précisément pour cela que M. de Bethmann paraît la prendre si à la légère et qu'il la ^passe complètement sous silence dans ses discours et ses écrits.

Le seul pays qui ne fût pas forcé, par une alliance, de participer à la guerre, était l'Angleterre. J'ai déjà exposé plus haut que ce pays avait conclu sans doute avec la France et la Russie des traités spéciaux sur des questions d'inlérêts déterminées, mais qu'il n'avait aucun traité général d'alliance ni avec l'une ni avec l'autre des puissances précitées, et que, par conséquent, il ne faisait pas partie de l'alliance franco-russe. Sur la base des traités spéciaux qui avaient écarté les causes de frottements existant entre l'Angleterre et les deux autres Etats, il s'était opéré an rapprochement qui avait créé des rapports d^amitié sans obligations d'alliance.

L'Angleterre était donc libre, et avait à décider, d'après son propre point de vue, si elle participerait ou non à la guerre européenne. Sa participalion ou sa non-participation n'étaient pas le moins du monde liées à la question beaucoup plus importante de la responsabilité de la guerre, — beaucoup plus impor-

lante aux points de>iie moral et historique. A cet égard, comme à tant d'autres, le peuple allemand, et surtout ses dlrig-eants, ont perdu toute logique. Ils ne veulent ou ne peuvent pas comprendre que ce que l'Angleterre fit après le commencement de la guerre n'a rien à voir avec ce qu'elle fit auparavant. L'un est complètement indépendant de l'autre et doit être jugé d'après un tout autre critère.

Je prouverai que l'Angleterre, qui avait tout fait avant la guerre pour empêcher qu'elle n'éclatât, n'a rien fait, après, pour l'étendre par sa participation, et que plutôt elle a été contrainte d'y prendre part par les actions de l'Allemagne. Mais même si, je l'admets un instant, cette preuve était impossible, il ne serait pas davantage prouvé que l'Angleterre soit coupable d'avoir occasionné la guerre. Il est théoriquement possible qu'elle l'ait suscitée et qu'elle soit ensuite restée neutre, et, d'autre part, il est aussi possible qu'elle ne l'ait pas suscitée et qu'elle y ait pris part. Il n'y a aucun rapport logique entre le fait d'avoir provoqué la guerre et celui d'y avoir participé.

Cette petite leçon de logique s'adresse tout spécialement à M. de Bethmann Hollvveg, chancelier de l'Empire, qui, dans son discours du 2 décembre, confond toutes ces choses-là. Les assurances que l'Angleterre a données le 2 août à la France, une fois la guerre commencée, les raisons invoquées dans sa déclaration de guerre du 4 août, ces événements subséquents sont pour lui autant de preuves que l'Angleterre a prémédité et voulu la guerre. Ces preuves sont caduques déjà parce qu'elles pèchent contre la plus simple logique. Les actes qui servent à établir la culpabilité ne peuvent jamais s'être produits après l'événement décisif, mais ils doivent le précéder, ou, tout au moins, être simultanés.

On ne saisit donc pas le but de ces longues discussions, éternellement répétées en Allemagne, sur les motifs qui ont poussé l'Angleterre à prendre part à la guerre. Ces motifs regardent exclusivement l'Angleterre. Ils peuvent être plus ou moins plausibles, plus ou moins hypocrites, ils n'enlèveront pas un brin à la culpabilité et à la responsabilité qui incombent à l'Allemagne pour avoir déchaîné la guerre mondiale. La question de savoir si l'Angleterre devait prendre parti ou rester neutry ne s'est posée qu'ensuite de la guerre. Celui qui est jces-

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ponsabîe de la guerre l'est également de ses conséquences, donc de la parlicipalion de l'Anglclerre, même s'il n'a provoqué cette participation qu'indirectement. Mais celte responsabilité est doublée si l'on peut prouver qu'il est non seulement l'auteur de la guerre elle-même, mais encore de la participation de l'Angleterre à cette guerre.

Je me résume :

1. L'Allemagne et l'Autriche sont responsables de la guerre mondiale : leur culpabilité a été prouvée.

2. Leur culpabilité ne peut pas être diminuée par les actes de l'Angleterre après le commencement de la guerre.

3. Leur culpabilité est augmentée si elles ont elles-mêmes provoqué ces actes.

Examinons les faits en nous guidant d'après ces principes :

L'Angleterre a déclaré la guerre à l'Allemagne le soir du 4 août, parce que l'Allemagne avait repoussé sa sommation de se pas pousser plus avant la violation du territoire belge. Le matin de ce jour, des troupes allemandes avaient pénétré en Belgique, après que celle-ci eut refusé d'accorder le libre passage à l'Allemagne ^. L'Angleterre, en qualité de puissance garante du traité de Londres de 1839, avait le droit et le devoir ^e répondre à l'appel du roi Albert du 3 août et d'intervenir en faveur de la neutralité belge, qu'elle avait garantie avec la Prusse et d'autres puissances *. Pour quiconque connaissait un tant soit peu l'histoire de la neutralité belge, l'intervention de l'Angleterre ne pouvait rien avoir de surprenant. Mais M. de Bethmann était à tel point hors de lui à cause de la conduite de l'Angleterre, que, dans la dernière visite de l'ambassadeur Goschen, le soir du 4 août, il ne put maîtriser son agitation et parla d'une manière méprisante du mot «neutralité», dont on n'avait si gouvent tenu aucun compte, et du « chiffon de papier » pour lequel l'Angleterre voulait faire la guerre^.

M. de Bethmann paraît peu ferré sur l'histoire de son propre pays. Ne savait-il pas que la neutralité beige avait été, en 1870.

^ Livre gris, n» 22.

* Livr« gris, n* 25.

* Livre bleu, n" ICO.

l'objet d'une des plus fines manœuvres diplomatiques de Bismarck ? Ne savait-il pas que l'Ang^leterre, au début de la guerre de 1870, s'était déjà donnée comme la protectrice de cette neutralité, exactement comme aujourd'hui, mais avec un tout autre résultat, parce que Bismarck, non seulement promit de respecter la neutralité belge, mais dénonça encore l'intention qu'avait la France de la violer et mit ainsi le cabinet de Londres de son côté? Il publia, comme on sait, peu de temps après l'ouverture des hostilités, un projet de traité écrit par l'ambassadeur français Benedetti, par lequel la France, contre des concessions faites à la Prusse dans le nord de l' Allemagne, revendiquait l'annexion de la Belgique. Ce coup génial de Bismarck eut pour conséquence la neutralité de l'Angleterre et la conclusion d'un traité identique entre l'Angleterre d'un côté, la France et l'Allemagne de l'autre, traité dans lequel l'Angleterre déclarait expressément que si l'un des belligérants violait la neutralité belge, elle se placerait aux côtés de l'autre pour la protéger. Le traité fut si rigoureusement tenu et respecté que l'Allemagne, après la bataille de Sedan, dut renoncer à faire passer par la Belgique des transports de blesses.

M. de Bethmann ne sait-il rien de tous ces événements ? Ou, s'il en sait quelque chose croit-il pouvoir, lui, l'Epigone, le naia, faire fi des égards que son grand prédécesseur, le géant Bismarck, avait observés volontairement et avec profit? Ne devaitil pas se dire, lorsqu'il autorisa l'état -major à faire entrer dans ses plans le passage à travers la Belgique, que de cet avantage stratégique naîtraient des désavantages politiques et militaires incomparablement plus grands pour l'Allemagne ? N'avait-il rien appris du passé ? Ne savait-il pas — ce que Bismarck savait très bien — qu'un des principes de la politique anglaise avait été, de tout temps, de maintenir et de protéger l'inviolabilité des petits Etats du nord de l'Europe? Personne n'a-t-il pu lui rappeler avec quelles paroles enflammées Granville et Gladstone — ministres libéraux, comme ceux d'aujourd'hui — avaient, en août 1870, pris fait et cause pour l'inviolabilité de la Belgique et qualifié une attaque contre ce pays, comme « tlie direst crime that ever stained the pages of history *. j»

' « Le plus grand crime qui souillerait jamais les pages de l'histwc. •

De tout cela, il semble que M. de Bethmann ne savait rien lorsque, le 2 décembre, il déclarait au Reichstag que la violation de la Belgique n'avait pas été la cause, mais le prétexte de la déclaration de guerre de l'Angleterre. Elle en était, au contraire, si bien la cause que l'Angleterre, il y a quarante-quatre ans, nous eût également déclaré la guerre si nous y avions porté atteinte. Ce qui n'était pas permis à un Bismarck, n'est certes pas permis à un Bethmann, sinon il faudrait renverser la phrase et dire : Quod licet bovi non licet Joui.

A quoi sert-il de rechercher — comme les professeurs allemands se plaisent aujourd'hui à le faire — si la protection de la Belgique était, pour l'Angleterre, une question de morale ou d'intérêt ? Vraisemblablement, ce fut en même temps l'une et l'autre ; en tenant sa parole, l'Angleterre sauvegardait aussi ses intérêts. Ceux-ci, cela n'a jamais été le secret de personne, ont toujours consisté à ce que les côtes de la mer du Nord, face à Londres, restassent en possession de petits Etats neutres. Celui qui agit honnêtement ne doit compte à qui que ce soit jusqu'à quel point ses actes répondent à ses intérêts. Qui jure suo utitur, neminem laedit. On ne peut voir dans l'âme des hommes, et encore moins dans celle des Etats qui, du reste, comme « ensemble » n'en possèdent point.

En tous cas, tant en vertu des expériences historiques qu'après les avertissements sérieux et répétés qui furent donnés au gouvernement allemand, il ne pouvait exister le moindre doute : une violation de la neutralité belge affecterait si fortement le sentiment populaire et les intérêts anglais, que l'Angleterre ne pourrait pas se tenir silencieusement à l'écart. A plusieurs reprises, Grey avait rendu le prince Lichnow^sky attentif aux conséquences d'une violation de cette neutralité, que laissait prévoir la réponse évasive de Jagow à la demande anglaise du 31 juillet. Grey fit particulièrement remarquer q\}.e «tlie neutrality of Belgium affecled feeling in this country-^ ». Le gouvernement allemand chercha à rassurer le cabinet do Londres en déclarant que « sous aucun prétexte il n'avait Tintcntion d'annexer îe territoire belge*», pilule calmante que l'Angleterre ne put naturellement pas avaler, car « neutraliié »

* Livre bleu, n« 10!, 123, p. VDI.

* Livre blea, n« 157.

n'e?! pas identique à « non-annexion », mais veut dire être respecté pa." la guerre à tous égards et ne pas même être utilisé pour livrer pus^^age à des troupes. Considérer une marche à travers un territoire ne:i;re comme un acte innocent est plus que naïf : cette marche aurait autorisé la France à pénétrer dans le pavs, et !a î^elgique se serait trouvée dans la plus fâcheuse position que l'on puisse imaginer : si elle s'était soumise à l'ultimatum allemand, son territoire eût sans doute servi de champ de bataille aux belligérants, sans qu'elle pût faire la moindre chose pour le défendre. Elle aurait été broyée entre les deux armées, et perdue de quelque côté que se portât la victoire.

Rien d'étonnant donc à ce que l'Angleterre n'ait pas accepté les assurances de l'Allemagne, et qu'elle ait exigé que celle-ci respectât strictement la neutralité belge. Mais l'Allemagne ne pouvait faire une déclaration dans ce sens, car les plans de son état-major, depuis longtemps préparés, rendaient indispensable le passage par la Belgique.

Le 4 août encore, alors que les troupes allemandes avaient déjà franchi la frontière belge, sir Edward Goschen, par ordre de son gouvernement, demanda à M. de Jagow s'il n'était pais possible de renoncer, encore maintenant^ à la violation de la Belgique et de faire reculer les troupes. M. de Jagow ayant répondu négativement, l'ambassadeur anglais le pria de réfléchir encore une fois à la chose et de lui donner avant minuit une réponse satisfaisante. M. de Jagow répliqua « que sa réponse ne changerait pas, même si on lui accordait vingt heures et plus pour réfléchir ». Là-dessus, Goschen demanda ses passeports*.

Quand on examine l'attitude générale de la diplomatie allemande dans cette question de la neutralité belge, on ne trouve qu'une explication de l'inexplicable, à savoir que la diplomatie avait complètement abdiqué en faveur du « militaire ». La situation stratégique fut certainement améliorée par la marche à travers la Belgique ; par contre la situation diplomatique, — et partant de nouveau la situation militaire, — empira au plus haut point par le danger de l'entrée en scène d'une troisième puissance, la plus dangereuse, aux côtés de nos ennemis. Tout compte fait, beaucoup plus de désavantages que d'avantages.

» Livre bleu, n» 160.

Ceût été le devoir de l'homme d'Etat qui est à la tète de l'Empire de calculer ces profits et ces pertes, et si le calcul avait conduit à un résultat défavorable, il aurait mieux fait de quitter son poste que d'exposer son pays à un danger plus grand encore. Aujourd'hui, il n'existe pas en Allemagne d'hommes qui soient capables de prendre des résolutions aussi énergiques. Le chancelier a manqué de caractère ou de perspicacité : ou bien il n'a pas vu les conséquences qui résulteraient de la violation de la neutralité belge, ou bien il n'a pas eu l'énergie de faire prévaloir le point de vue politique sur le point de vue militaire, même au prix de son poste. Maintenant que le mal est fait, il cherche, appuyé par ses fidèles, à s'excuser par des si et des mais. « Si nous n'avions pas violé la neutralité, la France l'aurait fait. » Nous avons déjà vu qu'aucun indice ne le faisait prévoir. Mais même si la France avait projeté de pénétrer en Belgique, l'Allemagne n'avait rien de mieux à faire qu'à attendre et à laisser retomber sur la France les fatales conséquences qui en seraient résultées. Il est incontestable que l'Angleterre se serait aussi bien opposée à l'invasion française qu'à l'invasion allemande, et cela en vertu du traité de 1870 et de la demande analogue Ju 31 juillet 1914. La situation de la France vis-à-vis de l'Angleterre aurait été, même moralement, encore plus défavorable, car la France avait, le 31 juillet, fait une promesse précise, tandis que l'Allemagne avait refusé de la faire. Si, peu de jours plus tard, la France avait manqué à sa parole, l'Angleterre aurait sinon pris parti pour l'Allemagne, du moins conservé sa neutralité.

On dit, à la décharge de notre diplomatie, que l'Angleterre aurait marché contre l'Allemagne, même si celle-ci n'avait pas tfiolé le sol belge. Cette affirmation est aussi gratuite que sans consistance, et il ne vaut pas la peine de l'examiner. Ce que l'Angleterre a fait pour le maintien de la paix est un fait historique. Ce qu'elle aurait fait si ceci ou cela était ou n'était pas arrivé est une supposition qu'on ne peut pas discuter sérieuseoFient.

Dans le dessein de prouver que l'Angleterre n'a pas pris part au conflit à cause de la violation de la neutralité belge, mais pour soutenir à tout prix la France, le chancelier, dans son discours du 2 décembre, cite une entrevue qui s'est déroo

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lée le 2 août à Londres, entre sir E. Grey et Paul Cambon ^ D'après M. de Belhmann, elle prouve que l'Angleterre a toujours été la perCde Albion et que, sous le masque d'une action morale, elle a toujours poursuivi ses purs intérèls, lesquels auraient consisté à « détruire le nerf vital de sa principale concurrente économique ». Conclusion : « L'Angleterre et la Russie portent donc la responsabilité de cette guerre mondiale. »

Rarement homme d'Etat a, dans un moment aussi solennel, et de source aussi autorisée, produit un tel amas d'illogismes et d'altérations. On se prend la tête et on cherche vainement à suivre les errements de cet esprit. Comment ? L'Angleterre est responsable de la guerre, parce que, après le début de celle-ci, qu'elle n'a pas suscitée mais qu'elle a cherché à empocher par tous les moyens, elle s'est jointe à l'un des groupes belligérants ?1 Même si elle s'y était jointe sans aucun motifs par simple convenance, il ne s'ensuivrait pas qu'elle fût responsable de la catastrophe. Pour faire comprendre l'antithèse aux têtes les plus dures, je la formule en six mots latins :

Culpa — ante bellum Participatio — post bellum.

L'Angleterre n'était d'ailleurs tenue à l'égard de personne d'indiquer les motifs de sa participation. Les motifs qu'elle a indiqués, on peut y croire ou pas ; dans tous les cas ils ne sont et ne seront jamais que les motifs de sa participation à une guerre déjà déchaînée^ mais non des motifs qui puissent lui faire endosser la responsabilité du déchaînement de cette guerre.

Assurément, comme le chancelier le dit avec raison, « aucun devoir fraternel, aucune contrainte, aucune menace contre ellemême n'existait pour l'Angleterre. » Aucun devoir fraternel 1 Donc, les devoirs fraternels justifient une intervention armée. Alors pourquoi, M. de Bethmann, avez-vous dénié à la Russie le devoir fraternel d'intervenir pour la Serbie? Pourquoi, par votre proposition tendant à localiser le conflit, avez-vous contrecarré la Russie, qui voulait remplir le devoir fraternel dont vous parlez? Maintenant que vous reconnaissez qu'un tel devoir oblige à intervenir par les armes, voulez-vous encore nous faire

' Livre blea, n'IiS.

croire que votre tentative était sérieuse d'empêcher le ^and frère de protéger son cadet ? I

Rien n'a contraint l'Angleterre à entrer en lutte. Elle n'a subi sans doute aucune contrainte matérielle. Mais où existeîril une contrainte matérielle, en général, si ce n'est dans une guerre de libération, vraie, réelle et non falsifiée? En revanche, elle subissait une contrainte morale. Elle était liée par une obligation solennelle résultant d'un traité, et qui avait d'autant plus de poids qu'elle avait pour but la protection d'un petit Etat contre les grands, qu'elle avait été signée par toutes les puissances — y compris l'agresseur — et que plus tard elle avait même été scellée encore une fois par un nouveau traité. Un traité n'est qu'un chiffon de papier, dit M. de Bethmann. Mais qu'est-ce qui nous a déterminés à intervenir en faveur de l'Autriche dans un conflit aussi étranger à nos intérêts que le royaume d'Albanie ? Ce n'était non plus qu'un traité, qu'un chiffon de papier, qui nous imposait des obligations d'alliance. Ce qui est bon pour nous doit l'être aussi pour l'Angleterre. Il ne faut pas avoir deux poids et deux mesures: si un chiffon de papier nous a suffi pour mettre en feu le monde entier, pourquoi ne devait-il pas suffire à l'Angleterre pour propager l'incendie déjà allumé en y ajoutant de nouveaux aliments ?

Mais si l'on m'oppose les arguments du Livre blanc : « Nos intérêts aussi étaient en jeu, la race germanique dans l'Europe centrale... (pourquoi riez-vous?) Il ne fallait pas que l'Autriche fût affaiblie etc. », je répliquerai : L'Angleterre avait également des intérêts à protéger. Le traité de 1839 ne constituait pas seulement pour elle un lien pioral, mais une garantie d'intérêts, qui avaient une bien plus grande importance pour elle que toutes les questions balkaniques, prises ensemble, n'en avaient pour nous.

Nous pouvions, nous aussi, rester neutres dans une guerre austro-russe. Si nous le restions, la guerre était vraiment localisée, localisée entre l'Autriche et la Russie, et ni la France, ni l'Angleterre n'auraient été entraînées dans la conflagration. Mais nous ne pouvions ni ne voulions rester neutres, parce que nous étions liés par un traité d'alliance, et que l'accomplissement de nos obligations répondait en même temps à nos intérêts.

L'Angleterre se trouvait exactement dans le même cas : elle ne voulait ni ne pouvait rester neutre en présence de la violation de la neutralité belge, parce qu'elle s'était engagée solennellement à protéger la Belgique, et {; je cette protection répondait en même temps à ses intérêts. Les rôles sont donc également partagés. L'Allemagne et V Angleterre, chacune à son point de vue, et pour les mêmes motifs, ont agi de la même façon. La différence fondamentale consiste en ceci seulement, que l'Angleterre est intervenue en faveur d'un petit Etat innocent, tandis que l'Allemagne a pris sous sa protection un grand Etat coupable, que l'Allemagne a déchaîné ainsi la guerre mondiale, alors que l'Angleterre cherchait à l'empêcher par tous les moyens.

Mais essayons de suivre la logique de M. de Bethmann et examinons le fait qui doit prouver que la neutralité belge n'a été qu'un masque. Le 2 août, sir Edward Grey, se basant sur une résolution du cabinet, donnait à Paul Gambon l'assurance .suivante :

« If the German fleet comes into the Channel or through the Norlh Sea ' to undertake hostile opérations against French coasls or shipping, the British fleet wiil give ail the protection in its power.

» This assurance is of course subject lo the policy of His Majesty's Government recciving the support of Parliament, and must not be taken as binding His Majesty's Government to take any action until the above contingencij of action by the German fleet takes place ^. »

En commentant cette déclaration, Grey fit nettement ressortir que, même si une guerre franco-allemande venait à éclater, l'Angleterre ne pouvait pas s'engager à déclarer la guerre à l'Allemagne. Ce n'était qu'au cas expressément prévu où la flotte allemande pénétrerait dans la Manche ou la Mer du Nord pour

* « Si la flotte allemande pénètre dans le Pas-de-Calais oa dans la Mer du Nord pour entreprendre des hostilités contre les côtes ou les bateaux français, la flotte anglaise donnera toute la protection en son pouvoir.

» Cette assurance est naturellement soumise à l'approbation du Parlement et ne doit pas être considérée comme engageant le Gouvernement de Sa Majesté jusqu'à o$ fu'une telle action se produise de la part de la Jlolte allemande. » {Livre bleu, n* 148.^

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entreprendre des lioslililés contre les côlcs on les bateaux français, que la flotte anglaise viendrait à l'aide de la France, — tout cela bien entendu sous réserve de l'approbation du Parlement.

Voilà la dernière arme dont se sert M. de Bethmânn pour faire passer de vie à trépas — moralement parlant — les hommes d'Etat anglais. Il attribue une importance particulière au fait que cette déclaration de Grcy est antérieure à la remise de l'ultimatum à la Belgique, d'où il conclut qu'avant la violation de la neutralité belge, l'Angleterre s'était rangée déjà parmi les belligérants, de sorte que cette violation n'a pas été le motif déterminant qui a poussé l'Angleterre à participer à la guerre. A quoi je réplique : Et s'il en avait élé ainsi?

Même si toute cette déduction était juste, elle serait tout à fait superflue. Ce qui s'est passé le 2 août n'a rien à faire avec la question capitale de savoir à qui incombe la responsabilité. Le 2 août, la guerre sévissait par la faute de l'Allemagne et de l'Autriche, et malgré la volonté de l'Angleterre. On ne pouvait plus l'empêcher. Il était inévitable qu'elle englobât la PVance. et bien que la déclaration de guerre ne dût être remise à Paris que le jour suivant, elle avait déjà éclaté en fait. Le délai accordé à la France par l'ultimatum expirait le l*"" août, à une heure de l'après-midi, et le cabinet de Paris y avait répondu d'une manière négative. La déclaration de guerre entre l'Autriche et la Russie n'était qu'une formalité qui pouvait avoir lieu d'un moment à l'autre, mais qui, mirabile dicta, comme pour rendre toute l'aff'aire encore plus insensée, se fit attendre jusqu'au 6 août. Bref, la guerre des quatre puissances existait, et l'Angleterre était libre de faire ce qui répondait à ses intérêts. Répondait-il à ses intérêts d'appuyer la France d'une façon générale ou seulement dans certains cas, elle pouvait agir conformément à ces intérêts. Répondait-il à ses intérêts de ne participer à la guerre que si la neutralité belge était violée, elle pouvait aussi le faire. Dans l'un ou dans l'autre cas, elle est à l'abri de tout reproche. Puisque nous soutenions l'Autriche, l'Angleterre pouvait soutenir la France.

Le fait qu'il n'existait pas, entre ces deux puissances, d'alliance formelle, n'empêchait pas l'Angleterre, eu égard à ses relations amicales et surtout à ses propres intérêts, de promettre

son appui à la France. Nous non plus, nous n'agissions que d'après nos intérêts, mais, suivant les besoins et l'exemple de l'Autriche, nous les qualifiions de « questions de vie ou de mort ». Ainsi, l'envahissement de la Belgique était pour nous une « question de vie ou de mort » ; en réalité ce n'était qu'une question d'intérêt militaire \ La neutralité de l'Angleterre était pour nous, sinon une question de vie ou de mort, du moins une question de la plus haute portée ; aussi cherchâmes-nous par tous les moyens à l'obtenir avant et après le commencement de la guerre. Si sérieusement que nous ayons désiré la paix avec rAngleterre^ nous avons voulu la guerre avec la Russie et la France avec autant de sérieux et d'obstination. D'abord nous voulions être les maîtres sur le continent et... le reste aurait suivi de lui-même.

Pourquoi donc, je le demande encore une fois, toutes ces discussions superflues sur les motifs qui ont entraîné l'Angleterre dans la guerre ? L'Europe est-elle un tribunal de morale chargé de juger les hypocrites et les Pharisiens? Malheur à nous, si un tel tribunal existait ! Quelle figure ferlons-nous devant lui? Comme nous serions confondus, nous les conquérants sous le masque des libérateurs, nous les assaillants sous le masque des agrédis, nous les loups revêtus de la peau du mouton !

Si nous étions assez loyaux pour avouer notre indicible forfait 1 Si, à l'exemple des grands dominateurs, d'Alexandre, des Romains, de Napoléon P% nous proclamions ouvertement notre droit de posséder et de gouverner le monde parce que nous sommes meilleurs, plus forts et plus habiles que les autres 1 Cela aurait encore quelque chose de fascinant, de grandiose, quelque chose qui commanderait le respect et qui subjuguerait, comme le fait toute grandeur, même quand elle poursuit des buts détestables. Un Rinaldo Rinaldini, un Richard III, un César Borgia sont des monstres, mais ils sont grands dans leur genre, et ils éveillent l'admiration comme chaque type d'homme parfait en soi. Mais nous, comme nous sommes petits t Chez nous, dans des écrits et des discours, nous prêchons la Wellmachtpolitikj la conquête et l'hégémonie mondiale — naturellement entre initiés 1 — et aux yeux du peuple aveugle et de l'étranger, nous sommes ceux qui ont été attaqués et surpris,

> Cf. La dépêche de Jagow à Licbnowsky, da 4 août, {Livre bleu, no 157.)

les vîclimes de perfides ennemis. Nous aussi, nous prêchons en secret le vin, et nous buvons publiquement de l'eau. Dans le cercle étroit de nos junker, de nos courtisans et de nos généraux, on sert le vin capiteux de l'enthousiasme guerrier, mais en public, devant le peuple et au delà de nos frontières, on boit l'eau du pacifisme, de la douceur et de l'innocence.

Il ne nous sied donc pas de reprocher au gouvernement anglais sa duplicité et son hypocrisie. Ici encore, nous cherchons la paille dans Tœil des autres et nous ne voyons pas la poutre qui est dans le nôtre.

Ce qui montre à quel point l'Allemagne est maîtresse en toutes sortes d'hypocrisie, ce sont — à part les événements de 1914 — les déclarations faites en 1911 et 1913 par des diplomates allemands au sujet de la neutralité de la Belgique, Déjà en 1911, lors de la discussion du projet hollandais concernant les fortifications de Flessingue, certains journaux belges avaient à plusieurs reprises exprimé la crainte qu'au cas d'une guerre franco-allemande, l'Allemagne violât la neutralité de leur pays. Le ministère belge, dans l'intérêt des relations amicales des deux pays, suggéra à Berlin l'idée qu'une déclaration officielle fût faite au Heichstag pour dissiper ces craintes. M. de Bethmann Hollvveg, par l'entremise de son ambassadeur, de Flotow, fit répondre qu'il avait été très sensible aux sentiments amicaux du gouvernement de Bruxelles. Il déclarait que l'Allemagne n'avait pas l'intention de violer la neutralité belge, mais il estimait qu'en faisant publiquement une déclaration, l'Allemagne affaiblirait sa situation militaire vis-à-vis de la France qui, rassurée du côté du nord, porterait toutes ses forces du côté de l'est ^. On comprend aujourd'hui la réponse évasive de Bethmann : à cette époque déjà, les plans de l'irruption en Belgique étaient évidemment prêts, et le chancelier de l'Empire avait des scrupules de déclarer ouvertement en plein Reichslag son intention de respecter une neutralité dont la violation était déjà chose décidée.

M. de Jagow fut moins prévoyant. Dans la séance du 29 avril 1913 de la commission du budget du Reichslag, il ne craignit pas de donner la fausse déclaration suivante : « La neutralité de la Belgique est déterminée par des conventions

• Livre gris, u» 12.

internationales, et l'Allemag-ne est décidée à respecter ces coi mentions*. » Mais celui qui porta le plus loin l'absence de scru» pules fut M. de Belovv-Saleske qui, le 2 août encore, quelques heures avant la remise de l'ultimatum allemand, donnait au ministre belge des afTaires élrang-ères, Davignon, les assurances les plus tranquillisantes sur les intentions du cabinet de Berlin. Et coUime xu. !^avignon, après avoir exprimé sa satisfaction à ce sujet, déclarait qu'il serait heureux de recevoir une déclaration officielle du gouvernement allemand — comme la France en avait donné une le 31 juillet — afin de rassurer son pays, M. de Belovv se contenta de dire qu'il- n'avait encore reçu au- 4;une instruction dans ce sens^. Le même soir, à 7 heures, il remettait l'ultimatum. Certes, un modèle insurpassable àe, fair p'(uj ! Mais cela aussi fait partie d'un tout. — On voit par tout cela que nous ferions triste figure devant un tribunal qui aura t à ju^er de la morale des parties en présence : ce n'est pas au delà, c'est en deçà du canal qu'il trouverait le record de riiypocrisie.

A ce ciiapitre appartient aussi un fait, tout à fait inconnu encore en Allemagne. Au cours de l'été 1913, le couple royal de Belgique fit, à l'occasion d'une festivité quelconque, ur e visite officielle à Liège avec ses enfants. L'empereur Guillaume — poli comme toujours — saisit cette occasion pour envoyer un ambassadeur spécial à Liège, avec la mission de transmettre à la famille royale l'assurance de sa sincère amitié. L'ambassadeur n'était pas, comme de coutume, un général de li cour, c était le général von Emmich, le futur conquérant de Liège. Ce fait extraordinaire — salut d'un souverain étranger à un souverain resté dans son propre pays — fut tenu alors en Belgique pour un de ces excès de politesse auxquels l'empereur G lillaume se livre parfois. Aujourd'hui, on comprend mieux pourquoi Emmich fut envoyé à Liège.

Mais revenons aux reproches adressés à l'Angleterre. Cette puissance serait, par sa déclaration du 2 août, sortie déjà de sa neutralité et se serait rangée aux côtés de la France. La violation de la neutralité belge aurait donc été sans influence si^r sa résolution. Mais qu'est-ce que l'Angleterre avait, en réalité,

* Livre gris, n" 12.

• Livre gris, n* i9.

asy^^ré au g-ouvernement français ? De lai prêter^ comme nous l'avons vu, un appui limité et conditionnely rien de plus. Cet appui était subordonné à la condition que la flotte allemande pénétrât dans la Manche ou dans la mer du Nord, et entreprît des opérations hostiles contre les côtes françaises ou contre la marine française. Il était en outre limité en ce sens qu'il ne pourrait être prêté que par la flotte anglaise. Il était spécifié expressément que ce secours ne devait pas équivaloir à une déclaration de guerre à l'Allemagne.

Et cet appui ne résultait pas de la libre volonté du ^ou- Ternement anglais, mais d'une obligation qu'il avait, par un traité, contractée envers la France. D'après une convention existant depuis longtemps entre les deux pays, la France devait concentrer presque toute sa flotte dans la Méditerranée pour la protection des intérêts franco-anglais, et l'Angleterre, en retour, devait se charger de la défense des mêmes intérêts dans les eaux du Nord. Cette convention ne comportait aucun dessein agressif contre l'une ou l'autre des puissances, surtout pas contre l'Allemagne. Si c'avait été le cas, les deux flottes n'auraient sans doute pas été séparées, et la plus grande partie, tout au moins, des forces navales eût été concentrée dans la mer du Nord, L'accord franco-anglais avait donc simplement pour but la protection mutuelle des intérêts commerciaux.

Le fait est que la flotte française se trouvait, à part quelques nnités, dans la Méditerranée, où elle servait les intérêts de l'Angleterre aussi bien que les siens. En revanche, les côtes françaises du nord et de l'ouest restaient sans protection. Dans ces conditions, c'était le devoir de l'Angleterre, dans la guerre franco-allemande qui allait éclater et qui, le 2 août, était devenue inévitable, de se charger de la défense de ces côtes, que la France, dont la flotte devait rester dans la Méditerranée, ne pouvait pas assumer. Tel est le sens et le motif de la promesse de Grey, du 2 août.

En agissant de la sorte, l'Angleterre ne se départait pas le moins du monde de sa neutralité, car il ne dépendait que de la libre volonté de l'Allemagne de ne pas attaquer les côtes et les navires français, et d'éviter ainsi tout ce qui pouvait provoquer une intervention de l'Angleterre. Le gouvernement allemand pouvait rendre inefficace la promesse du cabinet de Londres, et le prince

Lichnowsky négociait même à Londres, le 3 août, sur la question de savoir si l'Angleterre resterait neutre au cas où l'Allemagne n'attaquerait pas les côtes et les navires français *. Si cela avait été la seule question intéressant l'Angleterre, il est possible ^][ue ces négociations eussent abouti, mais cette puissance avait d'autres intérêts plus importants à défendre, auxquels TAllemagne ne pouvait ou ne voulait pas accorder satisfaction. Ces intérêts étaient de deux sortes :

I. Le maintien de la France en qw^lité de grande puissance européenne et de puissance coloniale.

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