II. Le respect de la neutralité belge
Personne n'a le droit de porter un jugement sur la légitimité de ces intérêts anglais. Personne, à part l'Angleterre. De même que nous nous étions fait un devoir de veiller à l'existence de rAutriche-Hongrie, l'Angleterre pouvait considérer le maintien de la France et de ses colonies comme profitable à ses intérêts. Tout grand Etat a le droit de décider lui-même de ce qui lui est utile ou non utile et de repousser n'importe quelle tutelle. Les intérêts des Etats ne sont pas non plus stables ; ila changent suivant les temps et les circonstances. Ce qui, aujourd'hui, leur paraît avantageux, peut leur être demain désavanta?geux ou indifférent. Le maintien de la puissance coloniale de la France avant le traité de 1904 était pour le moins indifférent aux Anglais. Par ce traité, il était devenu un élément de la politique britannique, et il formait la base de l'entente francoanglaise. C'est pourquoi, lorsque le chancelier déclara le 29 juillet qu'il garantissait maintenir l'intégrité du territoire français si l'Angleterre restait neutre, Goschen lui demanda si cette garantie s'étendait aussi aux colonies françaises. De la réponse négative de Bethmann il résultait que l'Allemagne projetait d'agrandir son domaine colonial aux dépens de la France *. Mais, même à défaut de cette intention, l'Angleterre devait craindre qu'un écrasement militaire de la France n'ébranlât profondément la situation de grande puissance, le bien-être et l'indépendance de sa voisine.
Si, dans ce cas, les intérêts anglais étaient déjà en péril, Ua
* Discours de Grey, du 3 août. (Livre bleu, p. 92.) ■ Livre bleu, o» 85.
LE CRlliE 211
Tétaient bien davantage dans la question de la neutralité belge. Dès le début des pourparlers, le cabinet de Londres avait nettement fait comprendre que la violation de la Belgique constituerait un casus belli pour V Angleterre. C'était la seule question qui dût sûrement, absolument et sans restriction conduire à une guerre entre l'Allemagne et l'Angleterre, car la question française admettait jusqu'à un certain point une transaction. L'opinion publique anglaise jouait dans cette question un rôle décisif, tandis que ce n'était pas le cas dans la question française. Si r Allemagne respectait la neutralité belge et s'abstenait en même temps d'attaquer les côtes et la flotte française, la paix eût été maintenue entre F Allemagne et l'Angleterre. Mais l'Allemagne ne voulait ni ne pouvait se soumettre à ces conditions, car pour les remplir elle aurait dû renoncer à la guerre navale avec la France, et elle se serait heurtée sur terre à des difficultés insurmontables.
La guerre devint inévitable lorsque les troupes allemandes franchirent la frontière belge et que le gouvernement allemand repoussa la sommation adressée par l'Angleterre de les retirer. C'était le 4 août au soir.
Mais la guerre pouvait encore être évitée lorsque, le 2 août, le gouvernement anglais remit à l'ambassadeur français à Londres la déclaration que l'on sait. Elle pouvait être évitée par la passivité de la flotte allemande à l'égard des côtes et des navires de la France, passivité qui eût exclu une intervention de la flotte anglaise. // est donc faux que l'Angleterrey comme le chancelier le prétend, se soit départie de sa neutralité le 2 août. Les décisions de l'Angleterre étaient encore en suspens et dépendaient de circonstances imminentes alors sans doute, mais qui ne s'étaient pas encore produites.
La situation, au 2 août, montre justement combien le gouvernement anglais était prévoyant et combien le gouvernement allemand l'était peu. Si l'Angleterre n'avait pas jusqu'au dernier moment espéré rester en dehors du conflit, elle aurait déjà pu se décider le 2 août, car, à cette date, il n'était plus possible de douter de l'envahissement de la Belgique par les armées allemandes. Le chancelier attache une importance particulière au fait que la déclaration anglaise du 2 août a été remise raprèsmidi de ce jour, tandis que l'ultimatum à la Belgique n*a été
remis à Bruxelles que le soir à 7 heures. Partant toujours de l'idée fausse que la garantie donnée par l'Angleterre à la France était déjà une participation à la guerre, le chancelier conclut naïvement que cette participation était déjà décidée, alors qu'à Londres on ne savait rien et qu'on ne pouvait rien savoir de la violation projetée du sol belge. En vérité, on ne peut être plus naïf 1 Depuis le 31 juillet, depuis la réponse évasive de Jagow à la demande anglaise, et même déjà depuis le 29 juillet, depuis les tentatives faites par Bethmann pour obtenir la neutralité de l'Angleterre, et depuis les déclarations entortillées des diplomates allemands à Londres et à Berlin, un aveugle devait voir ce qu'il en était de la neutralité belge. A cela s'ajouta la marche à travers le Luxembourg, qui eut lieu le 2 août à l'aube, et qui ne permettait plus de croire que la Belgique serait respectée.
Le gouvernement anglais, au moment où il remettait sa déclaration à la France, ne pouvait donc plus douter que l'Allemagne porterait atteinte à la neutralité belge, — ce qui eut lieu en effet quelques heures plus tard par la remise de l'ultimatum. Si l'Allemagne regardait la mobilisation russe comme un casas belli, combien, à plus forte raison, l'Angleterre devait-elle considérer les faits qui s'étaient produits jusqu'au 2 août comme une menace pour la Belgique I Si elle avait, ce jour-là, remis un altimatum à l'Allemagne, elle n'aurait pas agi autrement que l'Allemagne le 31 juillet à l'égard de la Russie. Au lieu de la phrase de Bethmann : « Il n'était nullement question de la neutralité belge », il faut dire, pour être conforme à la vérité : « La neutralité belge était déjà menacée mortellement. » Il s'ensuit, contrairement à ce que prétend M. de Bethmann, que pour promettre à ce moment-là son appui entier sur terre et sur mer, le (gouvernement anglais aurait pu invoquer la menace faite à la neutralité belge. A plus forte raison était-il fondé à ne promettre que son appui conditionné sur mer.
R'jsumcns-nous :
1. Il n'est pas vrai que l'Angleterre se soit, le 2 août déjà, départie de sa neutralité. La promesse qu'elle a faite ce jour-là n'équivalait pas à um déclaration de guerre à l'Allemagne.
S. Il est vrai par contre que, le 4 aoûtj après la violation
effective de la neutralité belge, TAngleterre est sortie de sa propre neutralité.
8. Même si la promesse du 2 août eût signifié l'abandon de la neutralité anglaise, cet abandon eût été fondé par la certitude déjà acquise que l'Allemagne violerait la neutralité belge.
Ainsi, lorsque l'Angleterre affirme qu'elle a été poussée à la guerre par la violation de la neutralité belge, elle dit la vérité.
Cette vérité est encore confirmée par le fait que l'ambassadeur anglais Goschen ne demandait, le 4 août, que le retrait des troupes allemandes qui avaient pénétré en Belgique, et que c'est seulement lorsque l'Allemagne l'eut refusé qu'il déclara que l'Angleterre devait agir conformément aux obligations imposées par le traité de 1839. L'Allemagne avait donc, le soir du 4 août eneore, la possibilité d'éviter la guerre avec l'Angleterre. Et c'est la meilleure preuve que l'état de guerre ne pouvait pas exister, le 2 août, entre les deux puissances.
Par ià se trouvent réfutées toutes les conclusions que le chancelier croit pouvoir tirer de l'événement du 2 août. Par contre, on peut en tirer une autre, que je me permets, moi^ de tirer : la promesse conditionnée et limitée d'un appui éventuel de la flotte prouve irréfutablement — argamentum e contrario — que, jusqu'au 2 août, l'Angleterre n'avait pas fait à la France d'autre promesse concernant un appui militaire. C'est pourquoi la déclaration anglaise fut accueillie à Paris avec une grande joie et saluée comme un « premier concours dont la valeur nous est précieuse *.» Preuve frappante que l'allégation du chancelier n'est qu'un mensonge, suivant laquelle l'Angleterre, avant le commencement de la guerre, aurait promis son aide à la France.
En terminant, j'insiste de nouveau sur le fait que toutes ces discussions sur la participation de l'Angleterre à la guerre et sur les causes de cette participation ne touchent pas au fond de la question, qui est celle-ci : Qui est responsable de la guerre européenne? Le but de ces discussions est précisément de détourner l'attention de la question essentielle. La participation de l'Angleterre est une conséquence de la guerre, et elle résulte de motifs particuliers. Elle ne se serait pas produite, si la guerre
» Livre jaune, n* 138.
n'avait pas été déchaînée. Celui qui a déchaîné la catastrophe est aussi responsable de ses conséquences. Tout ce qui importe, c'est donc ceci : Qui a déchaîné la guerre ? Et à cette question, il ne peut y avoir qu'une réponse : l'Allemagne et l'Autriche.
Contre l'Angleterre, je ne puis formuler aucun chef d'accusation, car il n'en existe pas ; je puis seulement résumer sa défense par la thèse que j'ai émise au début de ce chapitre. L'histoire souscrira sans aucun doute aux paroles qu'Asquith a prononcées, le 6 août, au Parlement anglais, à l'éloge de son collègue sir Edward Grey. « Je suis sûr que cette maison et ce pays, — et je puis ajouter la postérité et l'histoire, — lui reconnaîtront ce qui, après tout, est le meilleur tribut qu'on puisse payer à un homme d'Etat, c'est que, sans sacrifier une parcelle de l'honneur et des intérêts du pays, il a combattu, comme peu d'hommes l'ont fait, pour la protection et le maintien du plus grand des biens de tous les peuples : la paix générale. »
D Russie,
L*a(tilnde de la Russie dans le conflit européen a été suffisamment mise en lumière par l'exposé précédent pour permettre de porter un jugement sur la culpabilité ou l'innocence/ de ce pays.
Qu'est-ce que P Allemagne reproche à la Russie:
I. De s'être immiscée sans motif ni raison dans le conflit austro-serbe et, ce faisant, d'avoir provoqué la guerre européenne. — Que la Russie eût des motifs et des raisons pour intervenir dans le conflit, je l'ai fait voir abondamment, et je n'ai rien à ajouter à ce sujet. Personne, en Europe, ne pourrait être surpris de cette immixtion, que Sazonow avait annoncée en termes clairs pendant la crise des Balkans pour le cas où l'Autriche attaquerait la Serbie. L'intérêt de la Russie pour la Serbie était un fait avec lequel la diplomatie européenne devait compter, et a toujours compté, à commencer par la diplomatie allemande; le Livre blanc ne l'appelle-t-il pas : «a common place in European diplomacy ^ » ?
II. On prétend ensuite que le parti de la guerre russe a voulu la guerre dès le début, et y a poussé. S'il existait vraiment un tel parti en Russie, ce qu'il faudrait encore prouver, il a rencontré une résistance plus effective auprès du ministre russe des affaires étrangères que le parti de la guerre allemand n'en a rencontré auprès de M. de Belhmann. Du premier au dernier moment de la crise, Sazonoiv a travaillé pour la paix avec le zèle le plus méritoire,
1. Il a conseillé à la Serbie d'être modérée, et c'est grâce à ses conseils que la Serbie a répondu à l'Autriche par une note pleine de soumission '.
2. Il a tâché, sans succès cette fois, d'obtenir, conjointement
^ Livre blea, p. IV. Livre blanc, p. 6.
'Livre orange, nos 4, 23, 33, 40, 42. Livre bleu, n* 55.
avec la France et l'Angleterre, une prolongation du délai assigné par rultimatum autrichien*.
3. Lorsque la situation commença â s*aggraver par le rappel de l'ambassadeur autrichien, il a réclamé l'aide de l'Italie, qui devait, en refusant son appui à TAutriche, lui faire abandonner son attitude intransigeante*.
4. Malgré la rupture des relations austro-serbes, îl est entré en pourparlers amicaux avec le gouvernement de Vienne ; il a montré en détail au comte Szâpâry quels étaient les points de la note autrichienne qui étaient acceptables pour la Serbie, mais il a aussi fait ressortir ceux qui, du moins sous la forme exigée, ne pouvaient être acceptés par aucun Etat indépendant'.
5. Il a exprimé le vif désir d'atténuer par des pourparlers directs la tension existant entre l'Autriche et la Russie, et il a prié Vienne de donner à cet effet pleins pouvoirs à l'ambassadeur autrichien à Pétersbourg. C'était le 26 juillet. La réponse à ces ouvertures fut la déclaration de guerre de l'Autriche, en date du 28, et le refus catégorique du comte Berchtold de se prêter à n'importe quelles négociations au sujet de la note autrichienne *.
6. Après l'échec de cette tentative, Sazonow a appuyé par tous les moyens la proposition de la conférence à quatre, suggérée par Grey*.
7. Il s'est déclaré prêt à rester à l'écart et à se soumettre aux propositions des puissances •.
8. Il a engagé le tsar Nicolas à envoyer le 27 juillet ao prince Alexandre de Serbie la dépêche dans laquelle le tsar iiii recommande chaudement toute solution propre à éviter les horreurs d'une guerre ^
^Livre orange, n"» 4, 5, ii, 12.
^ Livre orange, n* 23.
^ Livre orange, n» 25.
*■ Livre orange, noi 38, 45, 60, 54, 77. Berchlold déclara le 28 juillet à Fam- Iw-^sadeur russe qu'il pe pouvait « ni reculer ni entrer en discussion sur aBCon des termes de la note austro-hongroise ». .
^ Livre orange, nos 32, 49, 55, 77.
'^ Livre bleu, n->i 65, 78. Livre orange, ii" 32. ^
''Livre orange, n» 40. ^
9. Après la déclaration de guerre de TAutricIie, îl a instamment prié le gouvernement anglais d'agir auprès du cabinet de Berlin afin qu'il engage l'Autriche à reprendre les pourparlers ^
10. 11 a, à plusieurs reprises et d'une façon toujours plus pressante, sollicité la médiation de l'Angleterre sous la forme d'une conférence à quatre et s'est en même temps déclaré prêt à causer directement avec l'Autriche. Le refus des deux propositions à Vienne et à Berlin ne l'a pas empêché de les répéter constamment*. Sazonow insista particulièrement le 29 juillet* auprès du comte de Pourtalès afin d'obtenir l'appui de l'Allemagne pour l'une ou l'autre des propositions. En vertu de l'adage: « dôppelt hait besser » il fit ressortir l'utilité d'une action parallèle, c'est-à-dire d'une conférence des quatre puissances intéressées à Londres et en même temps de négociations directes entre l'Autriche et la Russie. Il rappela le succès qu'avait obtenu une action analogue lors de la dernière crise des Balkans, et il ajouta qu'après les concessions faites par la Serbie le règlement des points encore en litige n'offrait vraiment aucune difficulté particulière, pourvu que l'Autriche fît preuve de la moindre bonne volonté et que toutes les puissances exerçassent leur influence en faveur d'une entente. Au vibrant appel de Sazonow^, Pourtalès sut seulement répondre que l'Allemagne avait exercé une influence modératrice à Vienne et qu'elle continuerait à l'exercer. Ni à Paris, ni à Londres, ni à Pétersbourg on ne put obtenir davantage de l'Allemagne qui, soi-disant, conseillait la modération à Vienne, mais qui, au fond, ne montrait aucun acquiescement positif aux propositions de paix des puissances de l'Entente.
11. Sazonow, conjointement avec la France et l'Angleterre, a invité plusieurs fois le gouvernement allemand, qui n'élevait apparemment des objections que contre la forme de la conférence, à proposer lui-même la forme qui lui serait agréable. Il déclarait qu'il accepterait par avance toute proposition de ce genre*.
^ Livre orange, n» 43.
^ Livre orange, nos 23, 32, 34, 38, 39, 43, 45, 48 (que l'Angleterre entreprenne d'urgence une action médiatrice), 77.
• Livre orange, n» 49 .
* Livre orange, no» 53, 35, 64.
12. Il a, le 29 juillet, engagé le tsar à proposer, par dépêche au kaiser, de soumettre le conflit austro-serbe à la décision du Tribunal de la Haye.
13. Il a, le 30 juillet, dicté à l'ambassadeur d'Allemagne une formule transactionnelle qui ne poursuivait que la protection des droits souverains de la Serbie, et qui obligeait la Russie à suspendre ses préparatifs militaires ^
14. Après que rAllemagne eut repoussé cette formule, il déféra au désir de Grey et rédigea une formule encore plus conciliante. // admettait que les troupes autrichiennes restassent en Serbie durant les pourparlers ultérieurs, et il s'engageait à garder une attitude expectante *.
15. Lorsqu'enfîn l'Autriche s'est déclarée prête, le 31 juillet, à entrer en discussion sur la question serbe, Sazonow^a immédiatement engagé cette discussion à Pétersbourg et exprimé, dans une dépêche adressée à Londres, l'espérance qu'il parviendrait à résoudre pacifiquement le conflit^.
16. Le l^*" août encore, jour où l'Allemagne déclarait la guerre, il s'est déclaré prêt à conclure, dans le sens de sa seconde formule, un arrangement avec Vienne, pourvu que les troupes allemandes ne franchissent pas auparavant la frontière russe. La Russie, ajouta-t-il, ne commencerait dans aucun cas les hostilités*.
17. A la dernière heure encore, Sazonow engagea le tsar à donner au kaiser sa parole d'honneur que les troupes russes n'entreprendraient /}a5 d'action provocatrice tant que les pourparlers avec l'Autriche — repris le 31 juillet — dureraient encore ^.
18. Le jour où fut déclarée la guerre, il engagea de nouveau son souverain à assurer que la mobilisation ne signifiait pas la guerre, et que les négociations devaient continuer pour le bien des deux pays et pour la paix générale ®.
» Livre orange, n» 60.
' Livre orange, n» 67.
^ Livre orange, n»» 69, 73. Livre blea, no» 110, 111.
♦ Livre bleu, no 139.
• Livre blanc, p. 12.
« Livre blanc, p. 13.
Telle fut l'activité du chef de la politique russe. Tout observateur impartial jugera si celte activité tendait à la paix ou à la g^uerre. Si ces efforts infatig^ables en faveur de la paix pouvaient partir de Pdtersbourg, cela prouve que le prétendu parti de la guerre russe n'avait aucun pouvoir vis-à-vis du ministre responsable. Tous les Etats belligérants se jettent maintenant leur parti de la guerre à la tête ; chacun nie le sien et accuse les autres. Mais on reconnaît l'arbre à son fruit. Les menées du parti de la guerre russe — s'il en existait un — restèrent stériles et n'influencèrent en rien la politique pacifique du tsar. En revanche, les menées du parti allemand n'ont porté que trop de fruits — fruits empoisonnés que l'on sut parer d'un éclat trompeur et séduisant. Le peuple égaré y porta avidement les mains ; il en savoure maintenant toute l'amertume ; peut-être même en mourra-t-il.
III. Le gouvernement allemand reproche en outre à la Russie d'avoir, par ses mesures militaires, fait échouer les négociations de paix. Ce reproche, pour deux raisons, est injustifié :
1. Parce que la Russie, à côté de ses mesures militaires de sécurité, n'a pas cessé de travailler diplomatiquement pour la paix *.
2. Parce que ces mesures étaient précisément des mesures de sécurité, qui, d'après les déclarations solennelles du tsar et de son gouvernement, n'avaient aucun caractère agressif. Elles n'en pouvaient pas avoir un, car, comme je l'ai déjà exposé, elles ne faisaient que soutenir une politique défensive, et d'autre part, la Russie n'avait aucune raison d'attaquer. — Sa mobilisation partielle du 29, ainsi que la levée générale du 31, étaient la réponse aux mobilisations autrichiennes qui les avaient précédées et dont j'ai déjà fixé la date, pièces en mains*. La Russie avait été obligée de prendre des mesures militaires non seulement à cause des préparatifs autrichiens, mais aussi en raison de l'attitude di[)lomatique de l'Allemagne et de l'Autriche. Le fait que TAutriche se montrait intransigeante et que l'Allemagne faisait échouer toutes les négociations, devait éveiller le pressant soupçon — qui s'est du reste confirmé — que les deux pays
» Livre orange, n»» 77, 78,
» TAvre orange, nos 47, 49, 58, 77, 78.
220 us CRIME
voulaient la guerre à tout prix. La Russie était donc en droit de se proléger, et le reproche tiré de sa mobilisation est réduit à néant.
J'ai déjà qualifié ailleurs, comme elle le méritait, l'histoire des manquements aux paroles données et des violations de frontière.
Il ne reste ainsi rien à la charge de la Russie, et je ne puis terminer ce chapitre qu'en regrettant — regret fort compréhensible de la part d'un Allemand — que la Russie soit complètement innocente de la guerre européenne et que la responsabilité en incombe exclusivement à l'Ailemagne et à l'Autriche.
E France.
Les déclarations allemandes — écrites ou parlées — concernant la responsabilité de la France dans la guerre sont étonnamment réservées et ne s'appuient que sur un matériel très restreint. Le Livre blanc ne reproche à la France que « des préparatifs militaires » au cours des pourparlers diplomatiques, et il affirme, à la fin de son exposé, que cette puissance avait, le 2 août au matin, donc avant le commencement de la guerre, « ouvert les hostilités ».
Le chancelier, dans son discours du 4 août, confirme ce dernier reproche en déclarant que des soldats français ont pénétré sur le sol allemand. Dans son discours du 2 décembre, il enfourche « la vieille idée de revanche », mais il n'apporte aucune accusation nouvelle contre la France.
J'ai déjà examiné la valeur de ces allégations, et démontré leur inanité. J'ai, entre autres, prouvé que les plus graves violations de frontière avaient été commises — et qu'elles avaient même eu des suites sanglantes — avant la déclaration de guerre, par des troupes allemandes^ tandis que les accusations de l'Allemagne contre la France sont non seulement invraisemblables, mais encore contradictoires, et par conséquent indignes de créance.
Mais le chancelier a émis, dans son écrit du 24 décembre, one nouvelle accusation contre la France. Il critique la participation de la France aux pourparlers diplomatiques. On ne peut qu'être reconnaissant à M. de Bethmann de formuler enfin une imputation qui permette une défense. Cette imputation repose sur les affirmations suivantes ;
1. La France ne s'est pas fiée aux assurances de l'Allemagne, «t toutes les démarches faites par l'ambassadeur allemand ont été accueillies avec méfiance.
2. Elle n'a pas exercé une influenct' modé;raîrice à Pétersitoarg, comme le désirait l'Allemagne.
3. Le gouvernement français n'a fait aucoifef: désûStïi-îhî pose tive en faveur de la paix
Qu'en est-il de ces accusations ?
Il est certain que l'on a accueilli à Paris les démarches de M. de Schœn avec une certaine méfiance. Mais cette méfiance n'était que trop justifiée. M. de Schœn devait jouer à Paris le même triste rôle que M. de Jagow à Berlin. Il devait contrecarrer toutes les tentatives faites par la Triple-Entente pour parvenir à un règlement pacifique du conflit et défendre, par des raisons usées, l'attitude équivoque du gouvernement allemand. Il ne fut pas autorisé à se joindre à la France lorsque celle-ci s'efforçait d'obtenir une prolongation du délai assigné à l'ultimatum ; par contre, il dut se faire l'aveugle défenseur de la note autrichienne et de toutes les actions de l'Autriche qui l'ont suivie *. Il dut repousser la proposition de Grey d'une conférence à quatre, que la France avait immédiatement acceptée, et préconiser à sa place l'impossible proposition allemande tendant à localiser le conflit'. Il dut déclarer insuffisante la note serbe, qui avait fait droit à toutes les exigences essentielles de l'Autriche, et déclarer fondé le rappel de l'ambassadeur autrichien. Il dut même, conformément aux instructions de Bethmann, demander au gouvernement français d'exercer avec l'Allemagne une pression sur le cabinet de Saint-Pétersbourg ^ tandis qu'il repoussait toute idée d'une pression sur Vienne. Il dut écouter, sans rien trouver de plausible à lui répondre, M. Bienvenu- Martin, le ministre des afî'aires étrangères par intérim, lui représenter sans cesse combien cette proposition était illogique : l'Autriche n'avait-elle pas, presque sur tous les points, obtenu raison, et malgré cela commencé une action militaire contre la Serbie? Et n'était-ce pas à l'Autriche, et non à la Russie, qu'il fallait demander de s'arrêter? Sur Vienne^ mais non sur Pétersbourg qu'il fallait exercer une pression " ? La Russie était disposée à négocier, soit directement avec l'Autriche, soit par l'entremise des quatre puissances non intéressées. Quelle prèssion pouvait-on donc exercer sur elle ? L'Autriche, par contre, n'était disposée ni à causer, ni à accepter la proposition des quatre puissances. Si donc il y avait quelque part une action à
• Livre jaune, no» 28, 36.
• Livre jaune, nos 56, 57, 61.
• Livre jaune, nos 61, 62, 77, 78.
enireprendre, c'était à Vienne, et cela Berlin seul était en état de le faire. Un ambassadeur qui devait soutenir le contraire est plus à plaindre qu'à condamner ^
Mais il fut pris au dépourvu de façon encore plus désagréable. Lorsqu'il proposa à la place de la médiation des pourparlers directs entre Vienne et Pétersbourg (29 juillet), le ministre français lui demanda quel était à vrai dire le but des opérations autrichiennes en Serbie, et il dut faire cette honteuse réponse: que le gouvernement allemand ne le savait pas, mais qu'il espérait l'apprendre de l'Autriche^. Cette réponse n'est pas imputable au pauvre ambassadeur, mais à son gouvernement qui, jusqu'à mainlenanl^ n'a pas encore renseigné le monde sur ce que l'Autriche voulait, au fond, de la Serbie. Dans l'intervalle, les Serbes ont fourni la réponse que l'on avait vainement demandée à l'Autriche : ils ont chassé les Autrichiens de leur pays et, vraisemblablement, c'était ce que ceux-ci voulaient.
Ainsi le rôle de M. de Schoen à Paris se résume en une série de « blamages » dont il ne pouvait mais. Il fut, maintes fois, prié d'indiquer sous quelle forme la conférence serait agréable à son gouvernement, qui en avait accepté l'idée : il fut dans l'impossibilité de répondre, n'ayant reçu aucune instruction de Berlin à cet égard". Il dut garder une attitude passive durant toutes les tentatives faites par la France et l'Angleterre pour trouver une formule transactionnelle qui satisfît à la fois les points de vue opposés de la Russie et l'Autriche, parce que son gouvernement ne considérait pas ces tentatives comme dignes d'une discussion ^.
Mais il lui était réservé pis encore. Quand le délai fixé par les ultimatums fut échu sans résultat, il dut s'entendre exposer par M. Viviani la criminelle folie de l'Allemagne, qui, peu avant la solution du conflit, entraînait, sans motif, l'Europe dans la plus terrible de toutes les guerres. M. de Schœn ne put rien répondre sinon qu'il n'avait reçu aucune communication officielle sur la marche favorable des pourparlers, mais
• Livre jaune, n» 3ij.
• Livre jaune, n»» 94, 97.
■ Livre orange, n» 80.
• Livre jaune, n" 10 J, H4.
qu'il allait s'informer *. Deux jours plus tard, il dut remettre à M. Viviani une déclaration de guerre basée sur le fait que la France avait commencé les hostilités et violé la neutralité belge* 1 allégations dont, mieux que personne, il connaissait la fausseté puisqu'il avait été témoin des sincères efforts de la France en faveur de la paix. Pauvre ambassadeur ! La méfiance qu'on lui témoignait en France a été certainement dépassée par la méfiance qu'il éprouvait à l'endroit de ses propres actions.
L'autre reproche que Bethmann fait à la France, de ne pas avoir, suivant le désir de Berlin, exercé d'influence modératrice sur Pétersbourg, est réduit à néant par l'exposé qui précède. L'Allemagne se refusait à agir sur l'Autriche, dont l'arrogance était sans bornes et qui, avec un mépris insolent, mettait en danger la paix européenne, mais elle exigeait une pression française sur la Russie, qui, par ses bons conseils à la Serbie, avait déjà donné des preuves de ses intentions extrêmement conciliantes et qui se déclarait prête à faire de nouvelles concessions '.
Les exigences de l'Allemagne envers la France, et indirectement envers la Russie, étaient donc un peu fortes, et néanmoins la France en tint compte dans une certaine mesure. Le Livre jaune français et le Livre bleu anglais en témoignent. Dans une dépêche du 29 juillet *, Bienvenu-Martin déclare essentiel que le cabinet de Pétersbourg, dont le désir de dénouer pacifiquement la crise est manifeste, «adhère immédiatement à la proposition anglaise» de la conférence à quatre. L'initiative de la France eut tout de suite du succès. L'ambassadeur français à Pétersbourg télégraphiait le même jour à Paris que Sazonow acceptait la proposition de la conférence, sans attacher aucune importance au nom qu'on donnerait à celle-ci, et qu'il se prê' ferait à toutes les tentatives anglaises en/aveur de la paix*.
L'exemple suivant montre d'une façon plus éclatante encore l'action de la France à Pétersbourg dans le sens de la modération. Lorsque, le 30 juillet, la mobilisation partielle russe
* Livre j'aane, n« 125.
* Liure jaune, n° 147.
* Livre jaune, n»» 77, 78,
* Livre jaune, n* 8o.
» Livre jaune, w 86, 91.
LE CRIMB 225
«ontre rAutriche eut été proclamée et que rAflemagne eut menacé d'y répondre, Viviani invita très vivement la Russie à se montrer prudente : Il serait opportun, disait-il, que dans les mesures de précaution et de défense auxquelles la Russie croit devoir procéder, elle ne prît immédiatement aucune disposition qui offrît à l'Allemagne un prétexte pour une mobilisation totale ou partielle de ses forces *. Ici non plus, le succès ne se fit pas attendre ; la Russie retarda sa mobilisation * jusqu'au moment où la mobilisation générale autrichienne l'obligea à la décréter.
Un autre exemple de l'action féconde exercée par la France à Pétersbourg est fourni par le fait qui se passa le 31 juillet, tandis que les puissances s'efforçaient de trouver une formule intermédiaire entre celle de Grey et celle de Sazonow, afin d'obtenir, à la dernière heure encore, l'adhésion de l'Autriche. Avec une sagacité remarquable et un vif souci de la paix*, Viviani proposa une formule qui devait être acceptable et pour la Russie et pour l'Autriche : « Je vous prie, écrivit-il à son ambassadeur à Pétersbourg, de faire connaître d'urgence à M. Sazonow que la suggestion de sir Edward Grey me paraît fournir une base utile de conversation entre les puissances également désireuses de travailler à un règlement honorable du conflit austro-serbe et d'écarter ainsi les dangers qui menacent la paix générale. »
Viviani explique la modification des propositions de Grey et de Sazonow et ajoute :
« Je vous prie de vous inspirer des considérations qui précèdent pour engager très instamment M. Sazonow à donner sans retard son adhésion à la proposition de sir Edw. Grey. »
Le même jour, M. Paléologue pouvait télégraphier que Sazonow avait accepté la proposition de Viviani et modifié sa formule comme le demandait Grey *. Cette nouvelle preuve de l'intervention française en faveur de la paix et de la condescendance russe était méritoire : la nuit et le jour précédents, l'Autriche avait bombardé Belgrade, et toute la Russie était irritée au plus haut point de l'attitude provocatrice de Vienne.
Même après la remise de l'ultimatum allemand à Paris, le
' Livre jaune, n° 101.
' Livre jaune, n» 102.
• Livre jaune, n" 112.
* Livre jaune, W 113.
IS
228 LE CPIME
31 juillet, Vivianî pria instamment le gouverrement impérial russe d'éviter pour sa part, dans l'intérêt supérieur de la paix, tout ce qui pourrait rendre inévitable ou précipiter la crise^.
Beaucoup d'exemples semblables pourraient être tirés des livres diplomatiques. Mais M. de Bethmann dit que la France n'a pas agi à Pétersbourg et qu'elle n'a, en général, rien fait dans l'intérêt de la paix — et Bethmann est un homme honorable.
Si nous embrassons d'un coup d'oeil l'activité de la diplomatie française durant les jours critiques et la comparons avec celle des chancelleries des autres pays, nous devons dire que ses manifestations — telles qu'elles sont exposées dans le Livre jaune — surpassent par l'élégance de la forme et la force de l'exposition plastique toutes celles des autres diplomates. Ce fut la diplomatie anglaise qui dirigea la manœuvre, et elle s'acquitta de sa lâche avec le calme, la sobriété et la clarté qui distinguent les Anglais dans toutes les situations. La diplomatie russe se tint jusqu'à la fin sur le terrain des faits et observa la modération dans les formes. Le matin du l®"" août seulement, immédiatement avant la déclaration de guerre de l'Allemagne, Sazonow^, quittant son ton calme, déchargea son cœur en présence de ses collègues de France et d'Angleterre. En ce moment critique, il leur fit voir sous son vrai jour et sans fard la politique de l'Autriche, provocante et sans moralité, et la politique allemande équivoque, à double face, et particulièrement malheureuse dans le choix de ses représentants à Vienne et à Pétersbourg : le premier, un russophobe enragé, versait continuellement de l'huile sur le feu : le second, un ignorant, faisait croire à Berlin que la Russie ne ferait jamais la guerre, même si on lui marchait trop fort sur les pie,ds *.
En face des diplomates anglais et russes qui, sauf dans quelques cas, ne montrèrent que des qualités d'objectivité et de sobriété, le génie des Français, leur grâce dans la forme, leur mobilité dans les idées, leur facilité à trouver toujours de nouvelles issues à des situations compliquées, apparaissent d'autant plus étincelants. La lecture du Livre jaune est une vraie
* Livre jaune, n» H1
* Livre bleu, n» 139.
jouissance pour le g-ourmet littéraire. Quels types brillants que ces frères Cambon 1 Quel homme fascinant el intelligent que le ministre Viviani! Et même Bienvenu-Martin, qui a joué un rôle plus effacé ! Combien tranchant dans ses anlilhèses, combien net dans sa réfutation des sophismes allemands, combien perspicace dans le jugement des tendances autrichiennes et allemandes !
Et la diplomatie allemande ? Seigneur Dieu, il vaudrait mieux ne pas en parler! M. de Schœn n'était pas le seul qui fût condamné à un triste rôle. M. de Tschirschky, le russophobe, à Vienne, le comte de Pourtalès, à Pétersbourg, M. de Flotovv, à Rome, quelle piteuse figure ont-ils tous faite sur la scène! M. de Flotow connaissait si peu les dispositions du peuple italien et les vues du gouvernement italien qu'il estimait possible «ne participation de l'Italie à une guerre agressive de l'Autriche contre la Serbie et à toutes ses conséquences — opinion qu'on n'eût pu attribuer au dernier voyageur de commerce allemand en Italie sans être traduit par lui en tribunal pour offense personnelle ! Le comte de Pourtalès considérait quelques troubles parmi les ouvriers en Russie comme suffisants pour que la Russie laissât à l'Autriche les mains libres dans les Balkans; il avait, en outre, l'ingrate mission de soutenir, à Pétersbourg, ringénieuse théorie de M. de Bethmann suivant laquelle la conférence des quatre puissances « exigeait de l'Autriche ce qu'on n'aurait pas voulu exiger de la Serbie, c'est-à-dire de céder à la pression militaire ». Cette théorie plaît tellement à M. de Bethmann qu'il l'expose dans un de ses récents écrits, mais elle a le tort de ne pas tenir compte de deux choses : 1° que la Serbie avait déjà cédé auparavant, donc que la pression militaire était un acte insolent et inexcusable ; 2** que la conférence des quatre puissances n'avait en vue ni une pression, ni des mesures militaires, mais qu'elle ne se proposait, comme la tête la plus dure devrait arriver à le comprendre après tant d'explications, que de donner des conseils amicaux.
M. de Tschirschky-Bôgendorf avait également un rôle fort ingrat à jouer à Vienne. Il devait, en apparence et « extérieurement», conseiller la modération au Ballplatz, tandis que, «intérieurement», dans le cabinet de travail du comte Berchtold, il devait suivre les instructions secrètes de M. de Bethmann^ qui répondaient en même temps à ses penchants personnels, et
pousser à la guerre. Sir Maurice de Bunsen ne se trompait pas quand il soupçonnait le double jeu de notre ambassadeur et concluait de toutes les actions et de toutes les omissions de M. de Tschirschky — en particulier de ses refus prémédités et répétés de joindre ses efforts à ceux que les ambassadeurs des puissances de l'Entente faisaient pour maintenir la paix — que, dès le début, il avait travaillé en faveur de la guerre*.
Quant au prince Lichnowsky, c'est, disons-le à son honneur, le seul de nos ambassadeurs qui ait voulu sincèrement la paix; il a été l'innocente victime de ses chefs. Lui aussi fut obligé de recourir à mille subterfuges pour dissimuler les intentions de l'Allemagne à l'égard de la Belgique, afin que l'Angleterre conservât si possible sa neutralité : il dut discuter avec sir Edward Grey P hypothèse de notre respect de la neutralité belge ', quoiqu'il sût que nos troupes se trouvaient déjà presque à la frontière de ce pays et qu'il était parfaitement impossible que nous ne la franchissions pas. Deux jours plus tard, le 3 août au matin, alors que l'ultimatum avait été remis à la Belgique, il dut courir après Sir E. Grey, au moment où celui-ci se rendait à la séance décisive du Conseil, et le prier instamment de bien vouloir rester neutre, même si nous violions la neutrahté belge*. Au tout dernier moment encore, il chercha à impressionner l'opinion publique anglaise par un article où il disait que si l'Angleterre restait neutre, l'Allemagne ne se servirait pas des côtes belges comme appui*. Toutes ces tentatives de la dernière heure témoignent de la bonne volonté de notre ambassadeur à Londres, mais ses meilleures intentions ne pouvaient empêcher que le représentant d'une mauvaise politique n'apparût sous un mauvais jour.
Et leur chef à tous, M. de Jagow? — Car je laisse le chancelier en dehors de cette galerie de portraits parce qu'il a déjà été suffisamment caractérisé. Mais M. de Jagow^l Quelle figure lamentable, et comme elle appelle la pitié I Quel piteux contraste il fait avec ses deux adversaires principaux, le Français
> Livre blea, n»» 141, 161.
* Livre blea, n» 123.
» Discours de Grey du 3 août. Livre bleu, p. 92. Livre jaune, n" 144.
* Livre Jaune, n» 144.
Gambon et l'Anglais Goschen 1 Vous le voyez sans cesse accablé de leur supériorité, serré de près, comme une souris prise dans une trappe et qui cherche vainement une issue. Disons à sa décharge et à celie de ses collègues allemands qu'ils avaient à défendre une mauvaise cause, tandis que celle de leurs adversaires était bonne; qu'ils devaient user de défaites et d'équivoques, tandis que les autres pouvaient marcher à leur but ouvertement et en hommes d'honneur. Mais plus leur cause était mauvaise, plus il leur aurait fallu d'habileté et de compétence pour la représenter. Celui qui représente habilement une mauvaise cause peut du moins, comme on dit en Orient, « sauver la face ». Mais celui qui, par son incapacité, met en lumière les côtés faibles de sa position, rend la cause mauvaise encore plus mauvaise, et perd toute estime personnelle. Gomme on demandait à un grand négociant pourquoi il confiait ses procès à deux avocats, et pourquoi il payait l'un mieux que l'autre, il répondit avec un fin sourire : « Le bon est pour les mauvais procès, le mauvais pour les bons. » Notre mauvaise cause exigeait les meilleurs diplomates, non pas pour triompher, mais du moins pour ne pas apparaître aux yeux du monde dans toute sa laideur.
Pour ne pas être taxé d'injustice, il faut que je corrobore mon jugement de quelques exemples tirés des livres diplomatiques, quoique la marche générale des négociations justifie déjà pleinement, dans ses grands faits, l'opinion défavorable qu'on a de notre diplomatie. Les publications diplomatiques actuelles nous permettent pour la première fois de jeter un coup d'œil exact sur l'activité des chancellerieSj qui jusqu'ici était pour le profane vulgaire le livre aux sept sceaux. Aujourd'hui seulement, nous comprenons pourquoi nous avons subi des échecs diplomatiques — pour autant que le sabre ne raccommodait pas ce que la plume avait compromis. Autrefois, nous ne voyions que les effets, maintenant nous voyons les causes; autrefois, nous ne voyions ces messieurs que dans leurs uniformes brodés d'or, maintenant ils se montrent à nous tout nus, et toutes leurs faiblesses et leurs fautes se manifestent avec une effroyable netteté.
Prenons, au petit bonheur, une des négociations entre M. Gambon et M. de Jagow. Le 27 juillet, M. Gambon appuie auprè.s
230 LE CRITIE
de M. de Jagow la proposition de Grey concernant la conférence à quatre ^ Jagow émet l'opinion aujourd'hui encore soutenue par M. de Bethmann : il ne peut pas soumettre rAulriche contre sa volonté aux décisions d'une conférence. Gambon réplique que la chose est trop sérieuse pour qu'on la fasse échouer sur une question de forme; il s'agit d'une œuvre de paix qui peut se borner à des démarches communes des quatre puissances à Vienne et à Pétersbourff ; M. de Jagow lui a souvent exprimé son regret de voir les deux groupes d'alliance opposés toujours l'un à l'autre; maintenant l'occasion se présente de prouver qu'U y a un esprit européen ; il suffit pour cela que les quatre puissances des deux groupes agissent d'un commun accord pour empêctier un conflit. Ne trouvant rien à répondre à cette lumineuse explication, M. de Jagow se dérobe en disant que l'Allemagne a des eng^agemenLs avec rAutriche. Cambon lui objecte du tac au tac que les rapports de l'Allemagne avec l'Autriche ne sont pas plus étroits que ceux de la France avec la Russie. Jagow tente une nouvelle échappatoire : il ne se refuse pas à agir pour écarter le conflit austro-russe, mais il ne peut pas intervenir dans le conflit austro-serbe. L'un est la conséquence de TauLre, réplique Gambon, et il importe d'empôcher qu'il ne survienne an état de fait nouveau, de jiature à amener une intervention Je la Russie. Jagow insiste de nouveau sur ses engagements envers l'Autriche. Sur quoi Gambon lui demande s'il s'est engagé à la suivre partout les yeux bandés, et s'il a pris connaissance de la réponse de la Serbie à l'Autriche. « Je n'en ai pas encore eu le temps », répond Jagow le 27 juillet. (Xotons que la note avait été remise le 25 à l'ambassadeur autrichien à Belgrade.) « Je le regrette, reprend Cambon. Vous verriez que, sauf sur des points de détail, la ScrL.c; se soumet entièrement. Il me semble donc que, puisque l'Autriche a obtenu les satisfactions que votre appui lui a procurées, vous pouvez aujourd'hui lui conseiller de s'en contenter ou d'examiner avec la Serbie les termes de la réponse de celle-ci. » Jagow, de plus en plus acculé, ne sait plus que répondre. Alors Gambon lui demande nettement si l' Allemagne veut la guerre. Et comme il proteste vivement, l'ambassadeur ajoute ; « Il faut donc ag^lr
• Livre jaune, n» 74.
LE CBIMB 231
en conséquence. Quand vous lirez la réponse serbe, pesez-en les termes avec votre conscience, je vous en prie au nom de Phumanitéf et n'assumez pas personnellement une part de responsabilité dans les catastrophes que vous laissez préparer. » Finalement, de Jagow revient sur le vrai motif de l'entretien et déclare qu'il faut trouver à l'intervention suggérée par Grey une forme qu'il puisse accepter. Mais il a meilleur espoir dans les négociations directes entre Vienne et Pétersbourg, que Cambon lui recommande d'accélérer en agissant auprès du cabinet autrichien.
Comme on sait, les négociations directes entre Vienne et Pétersbourg, que proposait de Jagow, ont été refusées par l'Ao' triche. Ainsi que je l'ai exposé plus haut, il est très peu probable que Berlin ait exercé une pression sur Vienne pour les lui faire accepter. A défaut de ce moyen il ne restait plus que celui de la conférence. Cambon l'appuya de nouveau le 28 juillet ^, soutenu par ses collègues anglais et italien, mais Jagow, malgré l'insistance de son collègue italien, repoussa nettement la proposition, bien qu'il eût été renseigné exactement par Goschen, comme Lichnowsky par Grey, sur le vrai but et la vraie signification de la conférence. La passivité de Jagovi^ inquiéta à tel point Cambon qu'il lui demanda de nouveau si peut-être il voulait la guerre. Nouvelle protestation de Jagow, mais aussi nouvelle passivité. Après cet entretien stérile, Cambon imagine un nouveau moyen pour le faire sortir de sa réserve : « le mettre au pied du mur en lui demandant de formuler lui-même comment pourrait se produire l'action diplomatique des puissances pour éviter la guerre ». Cette idée fut acceptée par Grey, soutenue fortement par les Etats de l'Entente et par l'Italie, mais elle échoua, parce que la proposition qu'on attendait de Jagow n'a jamais été formulée^ en dépit de toutes les sollicitations.
Il est intéressant d'observer comment M. de Jagow cherche, par tous les biais, à échapper à l'obligation morale de formuler une proposition. Le plus souvent, il objecte que l'Autriche n'a pas encore répondu à ses questions *. C'est un thème auquel
' Livre jaune, n» 81.
» Livre jaune, nos 92, 109,
il revient toujours, et sur lequel il brode mille variations. Surtout, il ne sait que répondre lorsqu'on lui demande ce que, après l'ouverture des hostilités, l'Autriche exige de la Serbie, et avant qu'on le sache, dit-il, il ne peut pas être question d'une « médiation, » quelle qu'en soit la forme *. Chaque fois qu'il est vivement pressé, il se cache derrière le paravent de l'Autriche, ou, pour représenter la chose sous une autre image, peut-être plus exacte, il se retire de tranchée en tranchée jusqu'à ce qu'il disparaisse à jamais derrière la forteresse de la « mobilisation russe ». Car telle était la quintessence de la tactique berlinoise: traîner en longueur tous les pourparlers en faveur de la paix jusqu'à ce qu'on pût agiter l'épou vantail de la mobilisation russe et s'épargner par là la peine de répondre aux propositions pacifiques.
L'entretien de Cambon et de Jagow, du 30 juillet ', caractérise bien celte tactique. Cambon demande de nouveau ce qu'il en est de la formule transactionnelle que l'Allemagne veut proposer. Réponse de Jagow : « pour gagner du temps», il a agi directement et demandé à l'Autriche de dire sur quel terrain on pourrait causer avec elle. Autrement dit : sous le prétexte de vouloir gagner du temps, il met à l'écart les puissances pacifiques et charge l'un des meneurs du mouvement belliqueux, M. de Tschirschsky, de demander au cabinet viennois sur quel terrain on pourrait causer avec lui. Est-il croyable, doit-on tenir pour possible que le secrétaire d'Etat allemand ne sût pas encore j le 3o juillet, ce que l^ Autriche voulait? Ff est-il pas honteux de voir le représentant diplomatique de l'Empire allemand dans un tel rôle? Dans une afî'aire où la vie de l'Europe cultivée et le sort de l'humanité étaient en jeu?
Mais passons. A peine la proposition de conférence était-elle enterrée, que M. de Jagow, dans le même entrelien du 30 juillet, revient sur la mobilisation de la Russie, qui doit entraîner celle de l'Allemagne. Cambon objectant que les Russes n'avaient mobilisé que contre l'Autriche, Jagow reconnaît que c'est vrai, mais il ajoute que les chefs de l'armée insistent, car tout relard est une perte de forces pour l'Allemagne. Cette dernière remar-
» Livre jaune, no« 94, i09. Livre bleu, nos 98, 107, H2. • Livre jaune, n» 109.
que est caractéristique I Dans la bouche du ministre des affaires étrangères, elle paraît pour le moins imprudente. Ne prouve-l-elle pas — ce qui appert aussi d'autres faits — que la mobilisation qui, en Allemagne, comme on sait, «équivaut à la guerre», a été résolue le 29 juillet dans le conseil des ministres qui s'est tenu à Potsdam sous la présidence du kaiser, et auquel ont participé des généraux *? L'état-major était pressé. Ainsi s'explique aussi la publication d'un supplément du Lokal-Anzeiger^ qui, le 30 juillet déjà, annonçait la mobilisation. Le journal fut, il est vrai, saisi parce qu'on ne jugeait pas opportun de la faire connaître ce jour-là*. Hinc illae lacrimae ! De là, les détours et les «retraites» de M. de Jagow, qui, nouveau Gurtius, se jeta dans la fosse que lui avait creusée le parti militaire.
Je dois encore mentionner un épisode antérieur parce qu'il met en lumière, d'une manière intéressante, les qualités morales et intellectuelles des diplomates dont nous nous occupons. Le 29 juillet", Cambon se permit de demander modestement où en était la question des conversations directes entre Vienne et Pétersbourg, sur lesquelles Jagow fondait de si grandes espérances. Celui-ci put, à sa joie, déclarer que « les dispositions sur ce point étaient bonnes à Pétersbourg)), mais «qu'il attendait la réponse de Vienne ». Entre-temps, il avait enfin lu la note serbe, et il y voyait une «base de négociation possible». «Je repris, dit Cambon, que c'était justement pour cela que je trouvais inexplicable la rupture de l'Autriche. » Jagow fit remarquer « qu'avec les peuples d'Orient, on n'avait jamais assez de sûretés, et que l'Autriche voulait contrôler l'exécution des promesses qui hii étaient faites». Il s'agissait du seul point encore litigieux entre l'Autriche et la Serbie, à savoir de la participation d'organes autrichiens aux enquêtes policières et judiciaires serbes. Tout de suite, Cambon suggéra adroitement l'institution d'une Commission internationale — comme il en existe tant dans les Balkans — qui eût pour but de contrôler l'enquête de la police gerbe. A cet égard aussi, ajouta Cambon, « la réponse serbe ouvre la porte à des conversations. » Jagow ne sut pas que
* Livre jaune, n*> 105. Cf. la déclai-ation précitée du comte de Pourtalès àSazonow {Livre ronge autrichien, n" 28).
* Livre jaune, n» 105. Livre orange, n« 62. » Livre jaune, n" 92.
répondre à cette proposition aussi sensée que réalisable. S'il Pavait acceptée et réalisée, — la Russie et la Serbie y auraient incontestablement adhéré — nous n'aurions pas aujourd'hui une guerre européenne. Le même jour, une scène analogue se déroulait entre MM. de Bethmann HoUweg et Goschen K Le chancelier tint les mêmes propos que Jagow : assurances pacifiques à profusion, mais refus de la conférence, refus de toute explication sur les projets de l'Autriche, « tentatives » pour engager Vienne à causer avec Pétersbourg; — remarquons bien, toujours tentatives (avec des moyens insuffisants); M. de Bethmann « poussait autant qu'il pouvait », — mais, surtout, allusions menaçantes à la mobilisation russe.
Dans la nuit du 31 juillet au 1®' août', sir E. Goschen adressa encore un pressant appel aux sentiments d'humanité de M. de Jagow. Celui-ci répondit froidement que la question était trop engagée, et qu'il fallait attendre la réponse russe à l'ultimatum allemand. Goschen, étonné, demanda pourquoi on avait rendu l'ultimatum inacceptable en exigeant que la Russie démobilisât aussi du côté de l'Autriche. Jagow fit alors cette mémorable réponse : « Afin que la Russie ne puisse pas dire qu'elle n'a mobilisé que contre l'Autriche. » Ainsi, pour ôter à la Russie un prétexte impossible, — impossible, car la mobilisation générale avait été publiquement proclamée et déclarée par le tsar dans ses télégrammes, — on exigeait ce à quoi elle ne pouvait consentir, à savoir une démobilisation vis-à-vis d'un Etat qui^ lui-même^ avait déjà mobilisé.
Le l** août encore, Goschen eut un long et pressant entretien avec Jagow". D'accord avec Gambon, il le rendit attentif au fait inconcevable que l'Allemagne, qui n'était pas du tout intéressée directement dans le conflit, avait rendu la guerre inévitable par la remise de son ultimatum, bien que V Autriche et la Hussiey les deux intéressées principales, vinssent d'entrer en pourparlers. Jagow se borna à observer que tout cela était bel et bon, mais que, la Russie ayant mobilisé, la guerre devait éclater si elle ne consentait pas aux exigences de l'ultimatum.
C'est donc la mobilisation en soi qui est le motif de la
» Livre blea, d« 78. Livre jaune, n* 92. - Livre blea, n« 121. Livre jaune, n» 121. * Livre blea, n» 138. Livre jaune, n» 121.
gfuerre ! Nous avons déjà vu ce qu'il en était en réalité de cette mobilisation et par quoi elle fut provoquée et justifiée. En France et en Russie, on était en tous cas d'un autre avis sur la sig^nificatiou des mobilisations réciproques. Ni l'un ni l'autre de ces pays n'aurait jamais déclaré la guerre à rAIlemagne à cause de sa mobilisation, pas plus qu'ils ne l'avaient fait à cause de celle de l'Autriche. « La mobilisation n'est pas la guerre, » lit-on dans une dépêche de Viviani à Paul Carabon {Livre jaune^ n* 127). « En l'état actuel, c'est pour la France le meilleur moyen de sauvegarder la paix, et le Gouvernement de la République multipliera ses eiforts pour faire aboutir les négociations... Nous ne devons pas cesser de travailler avec l'Angleterre au succès de ces pourparlers. » Voilà ce qu'écrivait Viviani le 1" août, donc après l'ultimatum et après la mobilisation française ^.
Nous n'avons donné qu'un faible aperçu des efforts faits par la France pour maintenir la paix. Tous les livres diplomatiques en parlent abondamment; seul M, de Bethmann n'en veut rien savoir. Il a, pour se servir de ses propres termes, « trouvé le courage, en qualité d'homme d'Etat responsable», de reprocher au gouvernement français de n'avoir pas fait une seule démarche positive en faveur de la paix. Mais nous, et l'histoire impartiale, nous rejetterons ce reproche sur l'Allemagne, sur les épaules du politique qui, soit de son propre chef, soit par contrainte — la faute reste la même — n'a rien fait pour la paix, mais a fait tout ce qui devait rendre la guerre inévitable. Tandis que les autres accouraient avec des pompes et des seaux d'eau pour éteindre le commencement d'incendie, il versait de l'huile sur le feu et y jetait des brindilles afin que d'une faible étincelle jaillissent des flammes gigantesques. Et maintenant qu'il dévore tout, ce feu d'enfer, et que le coupable voit avec terreur les conséquences de son crime, il écrit et il parle, il parle et il écrit pour accuser les autres, comme le crocheteur de portes qui s'enfuit en criant : Arrêtez le voleur !
Heureusement, pas un homme au monde ne le croit, et plus il s'excuse, plus il s'accuse. Tous ses sophismes, toutes ses falsifications n'effaceront pas les faits qui crèvent tous les
' Livre jaune, nos 123, i27. J'ai déjà montré ailleurs que le cabinet de ViezuM ne cor.f;idérait pas non pluf. la mobilisation comme équivalente à la guerre (Livre blem,
yeux. Le peuple allemand, qui est maintenant encore trompé et aveuglé, et qui supporte patiemment les indicibles horreurs de cette catastrophe, le peuple allemand lui-même finira par y voir clair. Par-dessus les tranchées et les frontières, il tendra la main au peuple voisin, dont le Président a dit justement : et r Empire (T Allemagne supportera devant l'histoire l'écrasante responsabilité »
LE CRIMJB 237
Anucxo.