Livre rouge autrichien
An commencement de février, au moment où nmpressîon du présent ouvrage était presque terminée, a paru un Livre rouge autrichien, qui, en une introduction et soixante-neuf pièces, raconte les événements depuis l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand jusqu'au jour où la guerre a éclaté. Ce livre n'a apporté aucune révélation nouvelle ; il ne fait que confirmer les conclusions que nous avons dû tirer des livres diplomatiques publiés jusqu'ici; mais c'est un travail précieux en ce sens qu'il dévoile avec une clarté effrayante, dans une confession directe et franche, la conduite de l'Autriche, conduite que l'on était réduit jusqu'ici à inférer indirectement des publications étrangères.
Les faits positifs qu'il relate confirment la culpabilité de TEmpire dans la guerre de telle manière qu'aux « bien pensants » eux-mêmes il ne peut rester aucun doute; les faits qu'il tait prouvent que le gouvernement autrichien a pleinement conscience de sa faute, mais qu'il cherche toujours — en vain, il est vrai — à la cacher aux yeux du monde.
Pas plus qu'avant, nous n'avons la preuve que le gouvernement allemand, quoiqu'il le prétende sans cesse dans son Livre blanc, ait exercé une influence modératrice sur Vienne. Durant la période du 28 au 30 juillet, alors que les relations étaient rompues entre l'Autriche et la Russie, le cabinet berlinois a bien transmis à Vienne quelques propositions des puissances de l'Entente, il est même allé jusqu'à les a soumettre » au Ballplatz *, mais il ne les a jamais énergiquement soutenues, ni même appuyées. Il a repoussé d'autres propositions au nom de l'Autriche, sans s'enquérir de l'avis de celle-ci; il en a même gardé quelques-unes par devers lui, tout simplement, ne les jugeant pas dignes d'une réponse.
L'Autriche a repoussé jusqu'à ce qu'il fût trop tard toutes
* Livre rouge, n» 43.
les propositions qui lui ont été faites et, partant, elle a fait échouer les efforts de l'Entente en vue du maintien de la paix. Je vais maintenant examiner l'un après l'autre à la lumière du Livre rougeles divers points qui méritent de l'être, en m'occupant pour commencer de ceux qu'il aborde, puis de ceux qu'il n'aborde pas.
Ce que contient le Livre rouge.
1. Que l'Autriche voulût à tout prix la guerre avec la Serbie — fait prouvé par les déclarations de Giolitti et par beaucoup d'autres circonstances sur lesquelles nous avons déjà insisté — cela est maintenant établi par le Livre rouge lui-même. Dans son rapport du 21 juillet ^ — donc avant la remise de la note autrichienne — l'ambassadeur d'Autriche à Belgrade, baron de Giesl, exprime la conviction que :
« pour conserver à la Monarchie sa position de grande puissance, que dis-je? pour assurer son existence même, en tant que grande puissance, il ne sera pas possible d'éviter à la longue un règlement de comptes avec la Serbie : une guerre. Si nous tardions à mettre de la clarté dans nos rapports avec la Serbie, nous serions en partie responsables des difficultés et des circonstances défavorables que nous rencontrerions dans une lutte qu'il nous faudra soutenir tôt ou tard.... Des demi-mesures, des exigences suivies de longs pourparlers et aboutissant à un compromis bâtard, voilà le coup le plus rude qui pourrait atteindre le prestige de l'Autriche-Hongrie en Serbie et sa position de grande puissance en Europe. »
Tel est le programme d'après lequel tous les événements allaient se dérouler.
2. Le 23 juillet déjà, en même temps que la remise de l'ultimatum à la Serbie, le comte Berchtold, dans une note à son ambassadeur à Londres, comte Mensdortf, déclarait que la briè-
L$vre r^age, n* 6.
veté du délai imparti par rultimatum était nécessaire pour empêcher la Serbie de recourir à des procédés dilatoires, et qu'on ne pouvait laisser les exigences autrichiennes devenir matière à discussion et à compromis *.
Les puissances — qui n'eurent connaissance que le 24 de la note de l'Autriche, et sans qu'on leur communiquât le dossier — représentèrent qu'une prolongation du délai était nécessaire pour pouvoir étudier ce dossier et agir sur le gouvernement serbe. Berchtold repoussa catégoriquement leur demande en déclarant que l'examen des pièces était superflu, que la communication autrichienne aux puissances avait seulement le caractère d'une information que l'on considérait comme « un devoir de politesse internationale », et que l'action de Vienne était une affaire n'intéressant que la Serbie et l'Autriche, sur laquelle les puissances n'avaient pas à faire connaître leur opinion. Durant les jours critiques, du 23 au 25 juillet, le comte Berchtold disparut de la capitale * et ce fut d'ischl et de Lambach qu'il fit ses déclarations négatives.
3. Dans une instruction du 25 juillet au comte Szâpâry, ambassadeur à Pétersbourg, instruction antérieure à l'arrivée de la réponse serbe, Berchtold compte déjà que la Serbie repoussera les exigences autrichiennes et qu'un conflit armé s'ensuivra'. Dans une autre note du même jour, à Szâpâry, il discute l'article 5 de l'ultimatum et explique que la participation de fonctionnaires autrichiens à la répression des menées subversives serbes doit avoir lieu sous forme d'une « collaboration d'un bureau de sûreté » à Belgrade. Il néglige, par contre, de donner des explications sur l'article 6, pourtant bien plus important (participation de fonctionnnaires autrichiens à une enquête judiciaire contre les affiliés au complot). Ces explications ne furent fournies que dans la déclaration du gouvernement autrichien, publiée le 27, soit après le rappel de l'ambassadeur à Belgrade. Il j est dit que les fonctionnaires autrichiens ne devaient pas prendre part à l'enquête judiciaire, mais aux recherches policières qui seraient faites en vue de celle enquête.
• Livre ronge, n"> 9.
• Livre roage, n" 20, 21.
• Livre rouge, n" 26.
On se demande ici déjà pourquoi ces explications, dont Pétersbourg eut connaissance dès le 25, et qui furent rendues publiques le 27, n'étaient pas contenues dans l'ultimatum luimême, ou, du moins, pourquoi elles ne furent pas communiquées à la Serbie après que celle-ci eut remis sa réponse. Etant donnée l'attitude soumise de Belgrade, il est plus que probable que le gouvernement serbe, à la suite de ces explications, se fût montré plus disposé à accepter les exigences de l'Autriche : comme les articles 5 et 6 étaient presque les seuls sur lesquels la Serbie eût fait des réserves, l'Autriche pouvait obtenir pleine satisfaction en continuant à négocier, et la paix européenne eût été sauvegardée. Mais l'Autriche ne le fit pasj parce qu'elle considérait la guerre avec la Serbie comme nécessaire, si nécessaire qu'elle ne reculait pas devant le danger d'un conflit européen. L'Autriche agissait à la façon d'un homme qui, pour se débarrasser des punaises, met le feu à sa maison.
4. La réponse serbe causa, on le sait, une grande déception à Vienne. On ne s'était pas attendu à ce que l'influence des puissances de l'Entente fût assez forte à Belgrade pour obtenir d'un Etat indépendant une telle capitis diminutio. Toute espérance de voir éclater enfin la guerre désirée paraissait s'être évanouie : un gouvernement qui s'abaisse à faire publiquement amende honorable à telle place prescrite dans son organe officiel, au jour prescrit et dans les termes prescrits, — un roi qui se laisse dicter par un Etat voisin un ordre du jour à son armée, — un Etat souverain qui soumet son enseignement public au contrôle d'un autre Etat, qui congédie ou même arrête des officiers et des fonctionnaires sur l'ordre de l'Etat voisin, qui dissout des associations nationales et supprime la liberté de la presse, etc., etc., — un tel Etat et un tel gouvernement étaient chose encore inconnue dans l'histoire du monde, et il fallait vraiment posséder une grande habileté (ce qui n'était pas le cas des politiciens autrichiens) ou une extraordinaire mauvaise volonté (qu'ils possédaient par contre certainement) pour tirer de cette attitude du petit Etat un motif de lui faire la guerre.
Sazonow, lui-même, dans l'entretien qu'il eut le 27 juillet avec le comte Szâpâry avant de connaître la réponse serbe, déclara que les points 4, 5 et 6 de la note autrichienne étaient
inacceptables pour la Serbie, et il fut assurément très étonné lorsqu'il sut que la Serbie avait cédé sur ce point 4 (renvoi d'officiers et de fonctionnaires) et qu'elle était prête à soumettre les points 5 et 6 à une Cour d'arbitrage ^.
5. J'ai déjà caractérisé l'acte du cabinet viennois qui, par de misérables querelles de mots, transforma artificiellement — et artificieusement — la note de soumission de la Serbie en une note de révolte. Berchtold, dans un rapport destiné à renseigner Londres, représente la réponse serbe comme sans valeur et calculée en vue d'une tromperie. « La Serbie acceptait avec toutes sortes de réserves un certain nombre de nos demandes, comptant bien que jamais elle ne se trouverait dans le cas de tenir ses promesses ^. » C'est ainsi que l'Autriche cherche à justifier sa conduite. Mais j'ai déjà posé la question : qu'est-ce que la Serbie pouvait faire d'autre, en quarante-huit heures, que de donner des promesses ? Pouvait-elle encore les remplir en quarante-huit heures ? Le gouvernement autrichien ne réclamait de Belgrade que l'obligation de satisfaire à certaines demandes. Cette obligation fut souscrite sur huit points ; sur deux seulement la Serbie prétendait discuter. Il y avait lieu d'attendre d'abord comment elle s'exécuterait.
L'Autriche n'exigeait des garanties immédiates que sur les articles 5 et 6. Si elle avait voulu discuter ces seuls points en litige, il est presque certain que ces garanties lui eussent été accordées sous une forme ou sous une autre, par exemple, comme l'indiquait Cambon, sous la forme d'une commission internationale d'enquête et de contrôle ', et il est probable qu'ainsi elles eussent été plus efficaces et mieux réalisables que sous la forme exigée par Vienne. Du reste, cette idée d'une collaboration des fonctionnaires autrichiens à des enquêtes serbes, — étant donnée la tension qui régnait entre les deux gouvernements, — était une fleur qui ne pouvait s'épanouir que dans les jardins de la diplomatie viennoise. Ainsi devait être rétablie la paix entre l'Autriche et la Serbie ? Il en eût résulté des conflits incessants entre les fonctionnaires des deux
* Livre rouge, n" 31.
* Livre rouge, n" 39.
* Livre jaune, n° 92.
pays, une foule d'incidents fâcheux et peut-être sanglants, bref, un état de choses qui eût, sans aucun doute, amené la guerre. (C'était aussi l'avis de Sazonow. Livre rouge, n<* 14.)
Mais n'importe ; il fallait insister sur la méfiance qu'on disait devoir éprouver pour la Serbie, afin d'enlever toute valeur à une réponse qui donnait satisfaction pleine et entière sur la plupart des points. Et cette méfiance était — d'après l'opinion de TAutriche — justifiée par le fait que la Serbie avait ordonné la mobilisation générale le 25 juillet déjà, à trois heures de l'après-midi, soit trois heures avant la remise de la note à l'ambassadeur autrichien ^. Nous retrouvons ici le même procédé dont l'Allemagne s'est servie avec tant de succès : le jeu de la mobilisation. L'Autriche formule des exigences inacceptables, et, ce faisant, exprime son indubitable volonté belliqueuse. La Serbie admet la plus grande partie de ces exigences, mais, craignant avec raison que les quelques réserves qu'elle fait ne fournissent à son ennemie un prétexte de guerre, elle se protège contre cette éventualité en mobilisant à temps, ce que l'Autriche avait fait de son côté au moment où elle remettait l'ultimatum. Vienne représente cette mobilisation défensive comme une sournoiserie et une action agressive, par laquelle la Serbie révèle son « animosité déclarée » et son « refus de régler pacifiquement l'affaire », et ainsi se trouve « fabriqué » le mobile de guerre ^.
6. Mais l'Autriche ne se contente pas de cela. Elle va jusqu'à reprocher à la Serbie — d'après d'illustres modèles — d'avoir donné les premiers coups : dans ses dépêches à ses ambassadeurs de Pétersbourg et de Londres, en date du 28 juillet, Berchtold affirme catégoriquement que la Serbie « a ouvert les hostilités sur la frontière hongroise » le 27 juillet, c'est-à-dire avant la déclaration de guerre^. Cette affirmation n'est naturellement appuyée d'aucun fait et d'aucune preuve, et elle est beaucoup moins croyable que l'affirmation parallèle émise plus tard par l'Allemagne contre la Russie et la France. Pourquoi la petite et faible Serbie aurait-elle, à dessein, déchaîné la guerre avec l'Autriche? L'ambassadeur Giesl rapporte que les
* Livre rouge, n' 39.
* Livre rouge: Introduction, p. 3 et n" 29.
* Livre rouge, n"' 39, 40.
fonds de la Banque nationale ont été mis en lieu sûr, que les archives ont été enlevées du ministère, que les troupes ont quitté Belgrade en tenue de campagne. Qu'est-ce que prouvent ces faits ? Ce qui, selon la raison et la bonne logique, n'a pas besoin d'être prouvé : que la Serbie ne projetait pas le moins du riionde une attaque contre l'Autriche, mais qu'elle eût été heureuse si sa puissante voisine l'avait laissée en paix *. Mais il semble que c'est devenu une règle dans cette guerre que l'assaillant accuse l'assailli de l'avoir attaqué.
Tous ces prétextes étaient pain bénit pour le gouvernement autrichien : ils lui servirent à justifier son attitude négative à l'endroit des propositions pacifiques des puissances. Les motifs de cette attitude peuvent se résumer à peu près ainsi :
à) Notre conflit avec la Serbie ne regarde personne et doit être localisé.
6) En donnant une réponse insuffisante, en mobilisant et en ouvrant les hostilités, la Serbie a d'elle-même suscité la guerre.
7. J'ai déjà traité précédemment la question de la localisation. Mais elle est reprise dans le Livre rouge avec une telle précision et une telle naïveté en même temps qu'elle exige encore une courte discussion. L'Autriche part simplement du principe que le comte Mensdorff expliquait le 29 juillet à sir E. Grey, à savoir que la Serbie était comprise dans la sphère des intérêts autrichiens {Livre bleu, n* 91), et elle ne veut pas admettre que la Russie soit, par des liens ethniques et historiques, liée plus étroitement à la Serbie que n'importe quel allié avec l'autre, que par exemple l'Allemagne avec l'Autriche. Elle veut bien discuter avec la Russie des questions austrorusses, mais elle prétend régler à son gré le différend austroserbe. Cette distinction artificielle et dépourvue de sens fait un singulier effet; c'est comme si un homme en procès avec un autre lui disait : Je veux bien m'entendre avec toi et je n'ai pas de mauvais desseins à ton égard, mais nous ne devons point discuter l'objet de notre procès. Parlons donc d'autre chose : « Que penses-tu de la Russie? Beau temps aujourd'hui?
> Livre rouge, n» 22.
Yery fine day to-day indeed I » La question serbe était précisément, et depuis des années, la seule cause de la tension entre la Russie et l'Autriche. La Russie identifiait ses intérêts à ceux de la Serbie et déclarait ne pouvoir tolérer, eu égard à ce pays et à son propre prestige, que l'Etat frère, après sa grave défaite diplomatique, pût encore être écrasé militairement par l'Autriche et abaissé au rôle d'Etat vassal ^. La querelle était cette fois plus vive que jamais, et elle ne menaçait pas seulement de brouiller Vienne et Pétersbourg, mais encore de mettre en feu toute l'Europe. Si donc on voulait traiter, on devait le faire sur la question serbe, la seule qui existât. Si on ne le voulait pas, il était vain et superflu de proposer d'autres sujets de discussion. En réalité, la proposition autrichienne tendant à causer avec la Russie sur des intérêts russes n'était pas autre chose qu'un prétexte pour se dérober à toute discussion utile.
Grey et Sazonowr s'efforcèrent vainement d'ouvrir les yeux au cabinet de Vienne sur ses sophismes, qui pouvaient avoir les conséquences les plus graves. Le comte Szâpâry, ambassadeur d'Autriche à Pétersbourg, lui-même, ne put s'empêcher de remarquer que les instructions de Berchtold se mouvaient dans un cercle vicieux*. Toutes les représentations furent vaines. L'Autriche, soutenue par l'Allemagne, persista dans son refus jusqu'au moment où la guerre fut inévitable.
8. Partant du point de vue que personne n'avait rien à dire dans le conflit austro-serbe, l'Autriche refusa d'abord toute discussion sur le contenu de son ultimatum et sur la réponse serbe. Le 27 juillet, un entretien sur un ton amical eut lieu entre Sazonow et Szâpâry. Le premier exprima le désir de discuter la note autrichienne avec l'ambassadeur. Szâpâry se déclara prêt à entendre les remarques de Sazonow, mais il ajouta qu'il n'était pas autorisé de son côté à discuter ou à interpréter le texte de cette note'. Le 28 juillet, l'ambassadeur russe Schébéko demanda à Berchtold de munir Szâpâry d'instructions afin qu'il pût continuer un échange de vues avec Sazonow et parvenir si possible à une entente directe avec le gouvernement
* Livre rouge, n« 47. Livre bien, n«» 48, 9i. ' Livre rouge, n* 47.
* Livre rouge, n» 31.
russe : celui-ci y était tout disposé. Le comte Berchtold repoussa en termes catégoriques la proposition de l'ambassadeur russe. Personne en Autriche, dit-il, ne comprendrait une discussion sur l'insuffisante réponse serbe, et du reste la guerre avait été déclarée le jour même. Pour motiver cette déclaration de guerre, Berchtold ne manqua pas d'invoquer la mobilisation serbe et les prétendues hostilités serbes ^
Tous les ponts entre l'Autriche et la Russie étaient ainsi coupés, et les propositions d'entente ne pouvaient arriver à Vienne que par l'entremise des puissances de l'Entente et de l'Allemagne.
9. Le jour même où Berchtold déclinait la proposition de Sazonow tendant à une entente directe, il repoussait aussi la proposition de Grey d'une conférence à quatre. On sait que l'Allemagne l'avait déjà repoussée sans demander l'avis de Vienne, en prétextant qu'on ne pouvait pas citer son alliée devant un «tribunal européen». C'est pour un autre motif que l'Autriche, elle, refusa cette proposition qui était soumise en même temps par Grey au comte Mensdorff, et par Bunsen au comte Berchtold (le 28 juillet) : elle venait trop tard et la déclaration de g^uerre l'avait devancée*. Chose bien extraordinaire en vérité ! L'Allemagne, en qualité de tutrice de l'Autriche, considère la proposition, pour ainsi dire, comme messéante. Mais l'Autriche, principale intéressée, n'éprouve pas cette impression : elle n'objecte que le retard ; autrement dit, elle eût apparemment été disposée à discuter si la demande en avait été faite plus tôt. Nouveau signe de la confusion régnant dans les tètes des diplomates allemands et autrichiens et dans les chancelleries 1 Naturellement, les deux motifs allégués contre la conférence, celui de Berhn et celui de Vienne, étaient aussi spécieux l'un oue l'autre. Mais il eût été plus prudent en tous cas de s'entendre auparavant sur les raisons au moyen desquelles on allait faire échouer toutes les tentatives des puissances de l'Entente en faveur de la paix. Le jeu eût été moins transparent et la culpabilité moins facile à prouver.
10. J'ai déjà dit que l'Allemagne avait répondu au projet de conférence de Grey en proposant des pourparlers directs
' Livre rouge, n» 40. Livre orange, n» 46. • Livre range, n«« 38 et 41.
entre Vienne et Pétersbourg-, et que ceux-ci furent repoussés \ par Vienne. Ce refus, qui constitue à lui seul une preuve décisive contre les Empires alliés, le Livre hlanc cherche naturellement à le voiler ; mais il a été possible de l'établir avec une certitude complète au moyen des autres livres diplomatiques. Du reste le Livre rouffe contient l'aveu formel de l'Autriche sous la forme la plus frappante et même avec une circonstance aggravante : le cabinet viennois n'a pas seulement, le 28 juillet, . repoussé la proposition allemande, il a déjà, avec toute la netteté désirable, exprimé ce refus le 23 Juillet (Livre rouge, n® 9). Cela, le gouvernement allemand devait le savoir^ et il le savait. 11 a donc repoussé consciemment une tentative de Londres qui avait les plus grandes chances d'aboutir, et proposé à sa place une autre tentative dont il savait pertinemment, d'après la déclaration autrichienne du 23 juillet, qu'elle ne donnerait aucun résultat. Jusqu'ici on ne pouvait que constater l'insuccès de la contre-proposition allemande et conclure à un double jeu criminel des deux alliés... Maintenant, grâce au Livre rouge, ce double jeu est démontré, et les coupables sont démasqués. Si, parmi cent preuves de culpabilité, il n'existait que celle-ci, elle suffirait à faire retomber la responsabilité de la guerre mondiale sur l' Allemagne et l'Autriche seules.
11. Le 30 juillet, Berchtold se résolut, en présence de la tournure toujours plus dangereuse du conflit, à entrer en discussion avec Sazonow sur le fond de l'ultimatum. Il adressa, le 30 juillet, deux instructions dans ce sens à son ambassadeur à Pétersbourg {Livre rouge, n»» 49 et 50) et, le 31 juillet, les pourparlers commencèrent pour la première fois d'une manière officielle sur le contenu de la note autrichienne *. Ainsi que nous l'avons dit, l'entretien du 27 entre Sazonow et Szâpârj n'avait eu aucun caractère officiel : Szapâry s'était borné à prendre connaissance des observations de Sazonow.
Mais, même dans cet instant critique, Berchtold ne put s'empêcher de parler de la note devancée par la déclaration de guerre ; il déclara que les conversations, auxquelles il avait fini par consentir, n'étaient que des « éclaircissements supplémen-
' Livre ronge, n» 55.
taires » et il fit comprendre qu'il n'était pas dans les intentions de l'Autriche « de rien enlever aux articles de la note ».
La phrase sur « la note devancée par la déclaration de guerre », continuellement ressassée dans le Livre rouge, mérite une remarque spéciale. Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? A offense B ; A fait d'humbles excuses ; cependant B lève le poignard pour égorg-er A. Un troisième, C, proche parent de A, intervient pour retenir le coup mortel et fait valoir en faveur de A les excuses qu'il a faites. Mais B repousse cette immixtion en déclarant que la discussion de l'offense est devancée par les événements., et que l'état de guerre, suscité au moment où il a levé son poignard, doit suivre son cours.
Tel est le point de vue du gouvernement autrichien. Incroyable, mais vrai I Même si ce point de vue était aussi logique et raisonnable qu'il est illogique et déraisonnable, il ne conduirait pas aux conséquences déduites par Vienne, à savoir que toutes les tentatives d'arrangement faites par un tiers, non pas dans l'intérêt de la Serbie, mais de la paix européenne, devaient être abandonnées. L'Autriche avait suscité seule l'état de guerre (les hostilités serbes sont naturellement une invention). Mais cet état de guerre pouvait et devait même, comme toutes les guerres, prendre fin tôt ou tard. Cette fin, les puissances de l'Entente préféraient qu'elle arrivât plus tôt que plus tard, afin d'éviter une conflagration générale. Comment donc pouvait-on s'opposer à leurs efforts en faveur de la paix en prétextant que la guerre avait déjà éclaté? C'est précisément parce qu'elle avait éclaté qu'on travaillait pour la paix : on rougit presque de devoir s'étendre longuement sur des choses aussi simples, mais lorsqu'on voit répéter sans cesse dans toutes les notes du Livre rouge (depuis le 28 juillet) cette même idiote pensée que la guerre, provoquée sans motif et criminellement par l'Autriche, a devancé tous les efforts des puissances pour maintenir la paix, — cette idiotie, le Livre blanc allemand se reprocherait de ne pas la répéter, — on ne peut s'empêcher de stigmatiser ce manque d'intelligence en l'appelant de son nom : un jeu criminel avec les plus hauts intérêts des malheureux peuples dont la garde est confiée à de tels hommes.
Mais ce qu'il y a de pire, c'est que l'affirmation du gouver-
nement autrichien n^est pas même vraie. Les propositions de paix, tant celle de la Russie tendant à une entente directe, que celle de Grey demandant une conférence des quatre puissances, ont été faites et communiquées à Vienne avant le commencement de la guerre austro-serbe. Le 24 juillet déjà, immédiatement après avoir pris connaissance de la note autrichienne, Sazonow exprimait le désir de voir le délai fixé par l'ultimatum prolongé, et de recevoir le dossier autrichien afin de pouvoir examiner les griefs de l'Autriche, exercer une pression sur la Serbie et négocier une entente avec Vienne. Ce désir a été constamment répété par le ministre russe au comte Szâpâry, en dernier lieu le 27 juillet*. La guerre ayant été déclarée à la Serbie le 28, la proposition russe n'a pas été devancée, et l'affirmation autrichienne n'est qu'un mensonge.
Il en est de même en ce qui touche la proposition Grey. Le ministre anglais avait, le 2/^ juillet déjà, recommandé la conférence à quatre*. Dès le 26, la proposition fut soumise à Berlin et repoussée pour le motif qu'on ne pouvait citer l'Autriche devant un tribunal européen^. Le 27, le comte MensdorfF faisait son rapport détaillé sur ce projet, que Grey avait appuyé auprès de lui*. Gomment donc se fait-il que cette proposition, datée du 24, ait été devancée par la déclaration de guerre du 28 juillet ? Cette affirmation est un mensonge voulu, destiné à masquer l'inébranlable volonté belliqueuse de l'Autriche.
Je me résume :
a) même si l'affirmation de l'Autriche, que les propositions lui sont parvenues après la déclaration de guerre, était vraie, cela n'eût pas été, en vertu de la raison et de la saine logique, un motif pour rejeter ces propositions ;
b) mais il est prouvé que ces propositions sont parvenues à l'Autriche avant la déclaration de guerre : le gouvernement autrichien se base donc sur un fait controuvé et en tire des conclusions fausses.
1 Livre rouge, n» 31.
» Livre blea, n»» 10, H, 24, 23, 36, 42, 43, etc.
• Livre blanc, n° 9.
* Livre rouge, n» 38. Livre blea, n" 48.
12. Le 29 juillet, Sazonow s'était, avec raison, plaint à Szâpâry de ce que l'Autriche repoussât tout nouvel échang-e de vues. Cela n'empêche pas Berchtold de «jouer l'imbécile » et de parler, le 30 juillet, à Schébéko d'une « erreur » de Sazonow, puisque lui et Schébéko «"avaient encore discuté deux jours auparavant les questions actuelles » et que Schébéko l'avait fait savoir à Pétersbourg. {Livre rouge, n° 50.) La conversation dont parle Berchtold consistait en ceci : Schébéko avait, au nom de Sazonow, exprimé le désir que les pourparlers fussent continués, et Berchtold ayai"^ catégoriquement repoussé cette demande. C'est ce que Berchtold appelle « discuter les questions actuelles » !
13. La question de la mobilisation fut naturellement aussi soulevée dans l'entretien du 30 juillet. Berchtold se plaignit de ia mobilisation des quatre arrondissements russes du sud, qui avait eu lieu le jour précédent, et répéta la fausse affirmation que l'Autriche n'avait mobilisé que huit corps d'armée contre la Serbie, mais « pas un homme » (nicht einen Mann) contre la R-ussie. A quoi Schébéko aurait pu répondre : « peut-être kein Mann, mais un Beth-mann». CarBethmann, dans sa simplicité, a révélé, le 4 août, au Reichstag', que V Autriche avait aussi mobilisé deux corps d'armée contre la Russie avant qu'il fût question de la mobihsation russe.
Chose à noter: Berchtold déclarait, dans le même entretien, que l'Autriche devait « élargir aussi sa mobilisation». Cet aveu confirme ce que les ambassadeurs des puissances de l'Entente ont rapporté d'un commun accord au sujet de la mobilisation générale autrichienne, à savoir qu'elle eut lieu dans la nuit du 30 au 31 juillets
La Russie et l'Autriche étaient du reste d'accord pour considérer que la mobilisation ne signifiait nullement la guerre. Quoique les deux puissances eussent ordonné la mobilisation générale le 31 juillet, Berchtold télégraphie textuellement à ses ambassadeurs: «Entre les cabinets de Vienne et de Pétersbourg, des pourparlers conformes à la situation, et qui aboutiront, nous l'espérons, à un apaisement général, suivent leur cours. » Effectivement, ils suivaient leur cours, ou plutôt ils le commencèrent après
> Voir aussi la dëpéche de Berchtold du 31 juillet à ses légations, qui reconnaît expressémeat la mobilisation autrichienne contre ia Russie, exécutée dans la nuit prccédentc [Livre ronge, n» 53).
les deux mobilisations ; ils se poursuivirent le 31 juillet et le l»' août à Pétersbouri^, même après l'ullimalum de Berlin, et ils ne furent rompus définitivement que par la déclaration de guerre de l'Allemag^ne ^. Dans une autre dépêche au comte Mensdorff, datée du 24 juillet, Berchtold relève le fait que l'Autriche avait déjà mobilisé deux fois (en 1908 et 1912) à cause de la Serbie*. La Russie avait également mobilisé dans les deux cas, et cependant, par des négociations, la paix avait été maintenue. Aveu de l'alliée et à la charge de l'Allemagne ! Malgré la mobilisation, la paix pouvait être maintenue cette fois encore, si Berlin avait voulu la maintenir.
14. A propos de mobilisation, je m'en voudrais de priver le lecteur d'un charmant épisode, qui jette un peu de gaie lumière dans cette sombre tragédie : c'est l'histoire de la violation de parole de Sazonow. Jusqu'à présent, nous ne connaissions que trois parjures : le ministre de la guerre russe, le chef d'étatmajor russe et le tsar (voir le Livre blanc). Cela ne suffisait pas à ces « messieurs » de Vienne ; il leur en fallait un quatrième : M. Sazonow. Le comte Szôgyény, qui semble mal comprendre ou oublier en dormant tous les événements importants (nous y reviendrons), relate, le 27, de Berlin, que Sazonow avait donné à l'ambassadeur allemand la «garantie» que la mobilisation n'avait pas encore été effectuée, et que seuls quelques préparatifs militaires urgents avaient été faits {Livre rouge, n» 33). J'ai déjà montré que cette déclaration répond à la vérité; seulement elle n'a pas été faite yoar Sazonow, mais par le ministre de la guerre Soukhomlinow {Livre blanc, p. 8). Il est amusant de voir comment Berchtold fait de cette déclaration, faussement prêtée à Sazonow, une violation de la parole donnée, et reconnaît généreusement, dans la note du 29, que celui-ci ne «nie plus ». — Il n'avait, en effet, jamais nié {Livre rouge, n^^ 42 et 48). Qui sait combien de parjures russes on aurait encore découverts, si la guerre, en éclatant, n'avait mis fin à cette périlleuse activité !
15. La dépêche de Berchtold, du 31 juillet, à ses ambassadeurs à Londres et à Pétersbourg {Livre rouge, n* 51) mérite encore un examen particulier. De même que les deux dépêches
* Livre rouge, n" 55, 56.
- Livre rouge, n« i7.
du 30 juillet au comte Szâpâry (n"* 49 et 50), semblent frayer la voie à racceptation finale des pourparlers directs avec la Russie, la dépêche du 31 juillet laisse entrevoir que l'Autriche se montrerait disposée à accepter la médiation proposée par Grey. L'observateur superficiel, qui ne tient pas suffisamment compte des attaches secrètes entre Vienne et Berlin — et c'était, à cette époque, le cas des puissances de l'Entente, avant que les procédés de Berlin leur eussent ouvert les yeux — pouvait croire que l'Autriche, par crainte d'une guerre européenne, s'était enfin recueillie, faisait machine arrière et cherchait à maintenir la paix au moyen des deux propositions citées: entente directe avec la Russie et en même temps médiation des puissances. En réalité, il en était autrement. L'Autriche devait savoir et savait que la tension entre Berlin et Pétersbourg-, causée par l'Allemag-ne, qui avait intentionnellement mis au premier plan la question de la mobilisation, était, entre-temps, devenue plus grande que celle entre Vienne et Pétersbourg-, et que, par conséquent, une apparente acceptation des propositions de paix des puissances de l'Entente ne pouvait plus empêcher la guerre imminente. Voilà un des motifs du revirement subit de l'Autriche; il n'était pas dangereux : Berlin pourvoyait à tout le reste.
L'autre raison — nous la connaissons maintenant seulement par le Livre rouge — c'est que les déclarations de Vienne n'auraient pas pu conduire à une issue pacifique, tant elles étaient limitées et conditionnées, même si Berlin n'avait pas procédé à coup d'ultimatums. De ce côté-là, Vienne pourvoyait lui-même à tout le reste. J'ai déjà indiqué les réserves que fit le cabinet autrichien quand les conversations furent reprises à Pétersbourg. Lorsqu'une des parties déclare, par avance, qu'elle ne veut donner que des « éclaircissements supplémentaires » et qu'elle « ne se laissera rien arracher », les pourparlers sont superflus et vains.
Le cabinet de Vienne formula des réserves analogues à l'endroit de la proposition anglaise de médiation. Cette proposition fut reprise par Grey à la suite de la prière de Sazonow, faite le 29 juillet, après que l'Autriche, le jour précédent, se fut catégoriquement refusée à causer ^. Dans la note de Vienne du
' Livre orange, n° 50. Livre bleu, n" 84.
31 juillet, on trouve celte phrase surprenante : « Sazonow aurait informé le Gouvernement anglais qu'après la déclaration de g-uerre de FAutriche-Hongrie à la Serbie, il n'était plus à même de traiter directement avec l' Autriche-Hongrie. » Cela doit-il signifier que Sazonow, de son côté, a repoussé tous pourparlers ultérieurs? Ce serait une grossière falsification de la vérité, qui serait réfutée par lé Livre rouge lui-même et par toutes les autres publications diplomatiques. Sazonov/ n'était, en effet, plus en état de traiter avec l'Autriche, non par sa faute, mais parce que Vienne avait, depuis le 28 juillet, refusé toute discussion. Qui veut-on tromper par cette tournure de phrase équivoque?
Grey fit immédiatement part au prince Lichnowsky de la demande de Sazonow, et proposa de nouveau une conversation à quatre à Londres. Il laissait au gouvernement allemand le soin de choisir la forme sous laquelle elle pourrait avoir lieu. Pour qu'une médiation quelconque pût se produire, il fallait, nalurellement, que les hostilités contre la Serbie fussent provisoirement suspendues. Notez bien qu'on n'exigeait pas un retrait des troupes autrichiennes, mais seulement l'arrêt de leur marche en avant.
Comment Berchtold se comporta-t~il en présence de cette proposition? Il déclara — le 31 juillet — pour la première fois que « nous sommes tout disposés à faire bon accueil à la proposition de médiation de sir E. Grey entre la Serbie et nous ». Mais il y mettait les conditions suivantes ;
a) L'action militaire contre la Serbie se poursuivrait en attendant.
b) Le cabinet anglais déterminerait le gouvernement russe à suspendre la mobihsation que la Russie dirige contre nous. Dans ce cas, les mesures militaires purement défensives prises par nous en Galicie seront rapportées.
Etait-ce une acceptation ou un refus ? C'était un refus sous forme d'acceptation. Pouvait-on sérieusement exiger du gouvernement russe qu'il fût le premier à démobiliser, alors que TAutriche avait ordonné la nuit précédente sa mobilisation générale, et n'était disposée qu'à rapporter partiellement cette
mesure en Galicîe ? Pouvait-on exiger du cabinet de Pétersbourgqu'il laissât, pendant la conférence de Londres, dont le début et la durée n'étaient pas fixés, avancer les troupes autrichiennes en Serbie et écraser le petit Etat? Du reste, l'Autriche s'était déclarée prête en principe à « faire bon accueil » à la proposition de Grey, mais elle n'avait pas accepté la conférence sous telle ou telle forme. Il pouvait donc se produire un état de choses pareil à celui qui s'était produit six jours auparavant à Berlin et durait encore : le cabinet viennois pouvait élever des objections contre la forme et nég-liger, comme Berlin, de proposer une forme admissible et qui lui fût agréable. Bref, la réponse autrichienne à la proposition de Grey — que Tschirschky avait « communiquée conformément aux ordres reçus », mais sans l'appuyer — était si vague et si conditionnée qu'elle équivalait à un refus de la proposition.
Les deux gouvernements alliés étaient donc surs que la guerre qu'ils désiraient ne leur échapperait pas. On pouvait aussi peu s'attendre à une heureuse issue des pourparlers avec la Russie qu'au succès de la médiation anglaise, par suite des réserves et des conditions que Vienne avait faites. Mais si l'on se sentait néanmoins menacé d'une issue pacifique, Berlin se chargeait, par sa politique à coups d'ultimatums, de rendre la guerre inévitable. Les cartes étaient si habilement brouillées que les deux empires ne pouvaient plus perdre la partie — cette partie sanglante pour laquelle on avait fait tant de préparatifs en temps de paix, et que l'on voulait enfin jouer sérieusement.
Nous nous sommes bornés à discuter ce que le Livre rouf/e contient, et nous avons vu que les chefs d'accusation formulés contre l'Autriche étaient prouvés encore une fois.
\ L'Autriche a criminellement suscité la guerre austro-serbe et, conséquemment, la guerre européenne :
en formulant des exigences inacceptables pour la Serbie,
en repoussant une réponse presque parfaitement satisfaisante,
en rappelant son ambassadeur et en déclarant la guerre à la Serbie,
en dissimulant le vrai but de son action militaire, en refusant catégoriquement toute discussion et toute activité médiatrice jusqu'à ce qu'il fût trop tard,
en limitant son bon vouloir final de telle sorte que le succès fût, par avance, exclu.
Ce que le Liore rouge ne contient jïas.
Les griefs ci-dessus ressortent du contenu du Lwre rouge.
Mais des accusations beaucoup plus graves peuvent être tirées des faits que le Livre rouge ne mentionne pas. Il ne contient pas un mot, pas une syllabe:
a) de la prétendue pression que Berlin aurait exercée sur Vienne en faveur de la paix,
b) de toutes les propositions transactionnelles qui, à part celle de la conférence à quatre, ont été faites par les puissances de l'Entente.
1. Le Livre rouge et le Livre blanc sont — comme je l'ai déjà fait ressortir — pleins d'assurances emphatiques du gouvernement allemand, qui se serait efforcé d'exercer une influence modératrice à Vienne. « Fidèle à notre principe qu'une action médiatrice ne pouvait s'exercer exclusivement en ce qui concerne le seul conflit austro-serbe, dont le sujet était une affaire intéressant l'Autriche-Hongrie, mais seulement par rapport aux relations entre l'Autriche et la Russie (c'est là la fameuse distinction que j'ai déjà qualifiée plus haut), nous avons continué nos efforts pour amener une entente entre les deux puissances. Nous nous sommes aussi trouvé prêt, après que l'idée d'une conférence eut été repoussée, à transmettre à Vienne une nouvelle proposition de sir Edw^ard Grey, etc..» « Malgré cela, nous avons poursuivi jusqu'à l'extrême limite nos essais de médiation et conseillé à Vienne de faire preuve de toute conciliation compatible avec la dignité de la Monarchie...» « Côte à côte avec l'Angleterre, nous avons sans cesse continué à travailler à une action médiatrice et appuyé à Vienne toute proposition, etc., etc. » « Tandis que, du 89 au 31 juillet, ces efforts de notre
part en vue d'une raédialion, appuyés par la diplomatie anglaise, se poursuivaient avec une insistance croissante, etc. » — voilà ce qui revient sans cesse dans le Livre blanc. Dans son discours du 4 août, le chancelier assure avoir poussé son action médiatrice à Vienne <l aussi loin que nos obligations résultant de l'alliance le permettaient».
Des assurances analogues sont continuellement données aux diplomates anglais, à Londres et à Berlin. Le chancelier, surtout, affirme qu'il a pesé aussi fort que possible sur le bouton, qu'il a prêché la paix et la modération avec beaucoup de décision, et qu'il craint même d'être allé trop loin^. M. de Jagow exprime même la crainte que la forte pression exercée par lui à Vienne en faveur d'une discussion de la note serbe n'ait produit un effet opposé à celui qu'on attendait, c'est-à-dire n'ait suscité la déclaration de guerre de l'Autriche *. Bref, MM. de Bethmann et de Jagow débordent d'assurances pacifiques et posent aux yeux du peuple allemand et du gouvernement anglais pour des anges de paix qui, la palme à la main, volent sans cesse entre Vienne et Berlin.
A la lecture du Livre blanc, on ne peut s'empêcher d'être surpris que ces efforts pour la paix soient restés partout et toujours stériles. Partout on lit : Vienne a refusé pour tel ou te motif. Ou bien l'Autriche ne voulait pas traiter, ou bien il était trop tard, ou bien la mobilisation russe s'était effectuée, etc. R.ésultat : partout zéro.
J'ai déjà dit que ce résultat négatif paraît suspect au plus haut point. Si Berlin voulait sérieusement, Vienne devait céder en tout et sans aucune objection, car Vienne ne comptait pas en Europe. Il y avait là, dans les relations des deux alliées de la Triplice, un point obscur qu'il fallait éclaircir. Les assurances qu'on nous donne des efforts faits en faveur de la paix devaient être clairement prouvées pour qu'on y ajoutât foi. L'insuccès des prétendus efforts de Berlin était si surprenant qu'on se prenait à douter de leur réaUté.
La chose paraît encore plus sujette à caution du fait de notre ambassadeur à Vienne. M. de Tschirschky avait la réputation
» Livre blea, nos 107, 108. ' Livre blea, no 76.
d'être un ennemi déclaré des Serbes et des Russes qui, au lieu de conseiller la modération au Ballplatz, poussait à la guerre. L'ambassadeur anglais, sir Maurice de Bunsen, déclare ouvertement que M. de Tschirschky désirait la guerre dès le début, qu'il laissait ses sentiments personnels influencer son action, et qu'il avait toujours discuté en secret avec le gouvernement autrichien et jamais conjointement avec les ambassadeurs des puissances de l'Entente. Sazonow fait également ressortir la russophobie de Tschirschky, qu'on soupçonnait d'avoir connu la note autrichienne avant sa remise, et qui déclarait à qui voulait l'entendre qu'il en approuvait chaque mot et tenait la réponse serbe pour mensonge et tromperie ^. Si donc c'est un ambassadeur de cette trempe qui était chargé de transmettre à Vienne les propositions anglaises, sans qu'il fût autorisé à les appuyer sérieusement ou même à les recommander, et encore moins à exercer une pression énergique, on peut se figurer ce qu'il advenait à Vienne des vigoureux efforts (!) faits par le gouvernement allemand en faveur de la paix et comment s'exerçait l'action médiatrice « qui allait jusqu'aux plus extrêmes limites que nous puissions atteindre sans enfreindre les obligations de notre alliance » !
Tous ces symptômes, et surtout l'insuccès absolu des prétendus efforts de Berlin, obligeaient à douter de la véracité des assurances berlinoises. Mais la certitude que toutes ces assurances sont fausses, consciemment fausses, ne nous est fournie que par le Livre rouge autrichien. Il ne contient pas un mot, pas une syllabe, de ce que MM. de Bethmann et de Jagow prétendent avoir fait en une si généreuse mesure ; il ne contient que quelques communications de Tschirschky à Berchtold, qui eurent lieu « conformément aux prescriptions » ; et qui, une seule fois, vont jusqu'à faire observer qu'une proposition anglaise a été «soumise à l'examen du cabinet de Vienne'». Il s'agissait de l'importante et pressante proposition de Grey du 27 juillet {Livre bleu, n» 46), tendant à ce que l'Autriche admît au moins la réponse serbe comme base (Tune discussion, puisqu'elle était conciliante au delà de toute attente, grâce à l'influence
» Livre b!ea, n°» 32, 95, 139, 141 et p. 83. ' Livre rouge, n»» 43, 44, 51.
modératrice de la Russie à Belgrade. Qu'on lise seulement la prière instante et bien motivée de Grey à Lichnowsky, son chaleureux appel à l'amour de la paix de l'Allemagne, que l'on considère son désir de travailler d'accord avec elle et l'insistance avec laquelle il montre qu'après les conseils efficaces de la Russie et la soumission de la Serbie, c'est maintenant le tour de l'Autriche de se montrer un peu conciliante, et que seul le cabinet berlinois peut et doit agir dans ce sens à Vienne. Qu'on compare ensuite cela à la manière glacée dont Tschirschky soumet « à l'examen » du gouvernement autrichien la proposition anglaise. On ne s'étonnera plus alors que Vienne l'ait repoussée froidement, « comme trop tardive », arrivant après- « l'ouverture des hostilités par la Serbie {sic), et la déclaration de guerre qui s'en est suivie » ^,
Tel est l'aspect sous lequel se présentent les efforts en faveur de la paix accomplis par Berlin à Vienne. Jusqu'à présent aucune instruction, aucune note, aucun télégramme n'a été imprimé qui apporte la moindre preuve des efforts de l'Allemagne pour maintenir la paix. Les espérances que l'on fondait à cet égard sur le Livre rouge ont été déçues. Où sont les preuves, a-t-on le droit de vous demander, M. de Bethmann, où sont les preuves que vous avez travaillé sérieusement à Vienne en faveur de la paix? Les livres diplomatiques allemand et autrichien ou ne disent rien à ce sujet, ou disent juste le contraire de ce que vous affirmez. Une communication n'est pas une recommandation. Une « soumission à l'examen » n'est pas une recommandation. Où est la pression que vous prétendez avoir exercée sur Vienne? Livrez cette pression à l'impression, et nous vous croirons. En attendant, nous tiendrons vos déclarations, comme tant d'autres que vous avez faites, pour ce qu'elles sont : des alté'^ rations de la vérité, que vous avez commises parce que vous étiez conscient de votre faute, et que vous vouliez masquer votre culpabilité.
2. J'en arrive à une circonstance encore plus grave. Où sont restées les propositions de Grey et de Sazonow qui, parties de Londres, devaient arriver à Vienne par l'entremise de Berlin, mais auxquelles le gouvernement autrichien n'a jamais fait de réponse ?
* Livre blanc, p. 9 et annexe 16.
Rëcapitulons brièvement les faits avant de formuler notre accusalion sur ce point. Le 29 juillet, après la déclaration de guerre de l'Autriche et la rupture des négociations directes entre Vienne et Pétersbourg-, Grey avait déjà proposé au prince Lichnovvsky, ambassadeur allemand, avec mission de la transmettre à Berlin et à Vienne, la formule transactionnelle connue, suivant laquelle l'Autriche occuperait Belgrade et les territoires avoisinants comme gage d'un règlement satisfaisant de ses exigences, et indiquerait aux quatre puissances non intéressées les conditions auxquelles elle serait disposée à une entente^. Cette proposition a été communiquée à Berlin par le prince Lichnovvsky et soi-disant transmise à Vienne*. Mais jamais C Autriche ni l'Allemagne n'y ont fait de réponse. Plusieurs fois Grey et Goschen pressèrent le cabinet berlinois d'en donner une, mais jamais « elle n'était encore arrivée de Vienne ^. » Les motifs — disons plutôt les faux-fuyants — les plus divers furent invoqués pour excuser cette absence de réponse, quoique le temps pressât, et que le sort de l'Europe dût se décider d'une heure à l'autre. La proposition de Grey, qui faisait à l'Autriche les avances les plus étendues qu'on pût imaginer, et qui sauvegardait dans la plus large mesure à la fois son prestige diplomatique et son prestige militaire, — cette proposition resta sans réponse, et elle n'est pas même mentionnée d'un mot dans le Livre rouge. En fait de négociations, ce recueil arrête ses mentions à l'entretien de Grey avec le prince Lichnowsky, le matin du 29 juillet {Livre bleUy n" 84), entretien auquel se rapporte la dépêche de Berchtold du 31 juillet {Livre rouge^ n*> 51). A part cela, le Livre rouge ne relève que les deux conversations que le comte Szàpâry eut le 31 juillet et le l" août à Pétersbourg avec Sazonow.
Or deux entretiens ont eu lieu entre Grey et Lichnowsky le 29 juillet : le premier le matin — c'est celui auquel se rapporte la dépêche de Berchtold du 31 juillet — le second l'après-midi {Livre bleu, n^SS). Le Livre rouge s'occupe du premier de ces entretiens {Livre bleu, n° 84), mais ne fait absolument aucune mention du second, comme d'ailleurs il passe sous silence tous les événements qui ont suivi. Deux chilfres suffisent à montrer
• Livre bleu, n' tiS. Dépêche du roi Georges du 30 juillet.
* Liure blanc, p. il.
» Livre blea, n<" 98, 103, 107, 108, 112.
la signification de cette façon d'agir. Sur les 161 n*»* du Livre bleu anglais, le gouvernement autrichien en a jugé 84, donc guère plus de la moitié, dignes d'être pris en considération ou simplement mentionnés. Tous les faits — d'une importance décisive cependant — qui se sont déroulé;? entre l'Angleterre, la Russie et l'Allemagne depuis le 29 juillet après-midi jusqu'au 1" août, donc pendant les quatre jours critiques du conflit européen, sont inexistants pour le cabinet de Vienne — exception faite des deux entretiens, mentionnés à plusieurs reprises, de Szâpâry avec Sazonow, le 31 juillet et le l^' août. L'échange de dépêches diplomatiques entre les capitales européennes au cours de ces émouvantes journées ne paraît pas troubler le repos de ces messieurs du Ballplatz. Ils ne savent rien ou ne veulent du moins rien savoir des infatigables efforts de Grey, de Sazonovir et de Viviani, qui imaginent formule sur formule, cherchant à les rendre toujours plus favorables à l'Autriche, dans l'espoir, caressé jusqu'au dernier moment, de conserver la paix à l'Europe. Messieurs de Vienne dorment ou font du moins semblant de dormir, et leur sommeil est si contagieux qu'il gagne leurs représentants à l'étranger. Ainsi se peut-il faire que, le 2 août, l'ambassadeur d'Autriche à Berlin, comte Szôgyény, transmette à Vienne cette nouveauté: « Il n'est arrivé de Russie aucune réponse à la question posée par l'Allemagne; des troupes russes ont franchi la frontière allemande; la Russie a donc attaqué l'Allemagne ; par suite l'Allemagne se considère en état de guerre avec la Russie*.» Celte communication, dont la logique et le style sont également à relever, l'ambassadeur autrichien l'a faite à Vienne, comme dernière et sensationnelle nouvelle, le a août, alors que la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie avait été remise 24 heures auparavant, motivée non pas par une attaque russe, mais seulement par le défaut de réponse à l'ultimatum. Voilà le seul signe de vie que donre Berlin depnis la communication relative à l'entretien de Grey avec Lichnow^sky, en date du 29 juillet ! Drame salyrique que ?uit en boitant la tragédie avec 24 heures de retard! Voilà la seule preuve des efforts surhumains du chancelier de l'Empire pour décider Vienne à se montrer conciliante — de cette forte pression